Dans les études académiques modernes, la Genèse est souvent considérée comme le résultat d’un long processus de composition et de rédaction, dont la forme finale serait largement postérieure non seulement à l’époque des patriarches mais également à celle de Moïse.
Mais avant de reconstruire l’histoire du livre à partir d’hypothèses sur les sources qui le composeraient, il vaut la peine d’observer la manière dont la Genèse elle-même est organisée. Une formule y revient régulièrement : « Voici les tôledôt de… » Le terme tôledôt peut désigner, selon les contextes, une descendance, une généalogie ou le registre qui en conserve l’histoire. Ailleurs dans l’Écriture, il peut ainsi introduire une généalogie (Rt 4,18), désigner des registres généalogiques (Nb 1,20 ; 1 Ch 26,31) ou encadrer une unité généalogique (Ex 6,16-19). Il ne faut donc pas supposer d’avance que la formule joue toujours le même rôle. Dans la Genèse, certaines occurrences semblent introduire ce qui suit, tandis que d’autres peuvent très naturellement conclure ce qui précède.
1. Certaines tôledôt ressemblent davantage à des conclusions qu’à des titres
Le meilleur endroit pour le voir se trouve au début même du livre. Genèse 1 commence ainsi : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (1,1). Le récit se poursuit jusqu’au repos du septième jour. Puis vient cette formule : « Voici les tôledôt des cieux et de la terre lorsqu’ils furent créés » (2,4a). Or la phrase suivante ressemble beaucoup à une formule parallèle à celle qui ouvre la Genèse : « Au jour où l’Éternel Dieu fit la terre et les cieux… » (2,4b). Cette construction contient elle aussi une indication temporelle, la mention de l’action créatrice de Dieu, des cieux et de la terre. Cela suggère que 2,4a peut être lu comme la conclusion du premier récit, tandis que 2,4b ouvre une nouvelle section centrée sur Adam, le jardin, la femme, la chute et ses conséquences. Le même phénomène se reproduit en Genèse 5. Après l’histoire d’Adam, Ève, Caïn, Abel et de leurs descendants, on lit : « Voici le livre des tôledôt d’Adam » (5,1a). Puis vient immédiatement une nouvelle formule d’ouverture semblable aux deux premières : « Au jour où Dieu créa l’homme, il le fit à la ressemblance de Dieu » (5,1b). Nous avons alors trois formules introductives qui se répondent : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (1,1) ; « Au jour où l’Éternel Dieu fit la terre et les cieux » (2,4b) ; « Au jour où Dieu créa l’homme » (5,1b). Cela rend très plausible que les formules placées juste avant les deux derniers commencements soient des conclusions de sections, et qu’on puisse les considérer comme des colophons, c’est-à-dire la note finale d’un document.
Dans la suite de la Genèse, l’emploi du mot tôledôt pourra donc servir de nouveau de colophon à l’une de ses sections, mais il ne faut pas penser que c’est nécessairement le cas à chaque fois. En fait, il semble bien que le mot tôledôt serve plutôt à introduire des listes généalogiques aussi bien en Genèse 10, pour introduire la table des nations, qu’en Genèse 25 avec la généalogie d’Ismaël ou qu’en Genèse 36 avec celle d’Ésaü. La même formulation semble parfois fonctionner comme titre d’une généalogie ou comme colophon d’une section de la Genèse. C’est le contexte qui permet de décider.
2. Sept colophons délimitent huit grandes sections
Si l’on suit cette piste, la Genèse se laisse diviser en huit grandes unités.
La première va de 1,1 à 2,4a. Elle raconte la création du monde en six jours et le repos du septième. Elle se clôt par les « tôledôt des cieux et de la terre ». Ce premier colophon ne porte pas le nom d’un patriarche : il rattache le récit à la création elle-même.
La deuxième va de 2,4b à 5,1a. Elle raconte la formation d’Adam, le jardin d’Éden, la création de la femme, la chute, puis l’histoire de Caïn et d’Abel jusqu’aux premières générations humaines. Elle se clôt par « le livre des tôledôt d’Adam ». Cette section est donc rattachée à Adam.
La troisième va de 5,1b à 6,9a. Elle suit la lignée d’Adam jusqu’à Noé et montre la dégradation du monde avant le déluge. Elle se clôt par : « Voici les tôledôt de Noé. » Elle est donc rattachée à Noé.
La quatrième va de 6,9b à 11,10a. Elle raconte Noé, le déluge, la nouvelle création, puis la dispersion des nations et Babel. Genèse 10 y insère la généalogie particulière des fils de Noé. L’ensemble se clôt par : « Voici les tôledôt de Sem. » Cette section est donc rattachée à Sem.
La cinquième va de 11,10b à 11,27a. Elle conduit de Sem jusqu’à Térah, le père d’Abram. Elle se clôt par : « Voici les tôledôt de Térah. » Elle est donc rattachée à Térah.
La sixième va de 11,27b à 25,19a. Elle raconte essentiellement Abraham : son appel, ses déplacements, les promesses, la naissance d’Isaac, l’épreuve de Genèse 22, la mort de Sara et le mariage d’Isaac. Elle contient aussi, en Genèse 25, une généalogie annexe d’Ismaël. L’ensemble se clôt par : « Voici les tôledôt d’Isaac. » Cette section est donc rattachée à Isaac.
La septième va de 25,19b à 37,2a. Elle raconte Isaac, Jacob et Ésaü, le séjour de Jacob chez Laban, son retour au pays et la constitution de la maison d’Israël. Genèse 36 y insère les généalogies annexes d’Ésaü. L’ensemble se clôt par : « Voici les tôledôt de Jacob. » Cette section est donc rattachée à Jacob.
La huitième commence en 37,2b et va jusqu’à la fin du livre. Elle raconte Joseph, sa descente en Égypte, son élévation auprès de Pharaon, puis l’arrivée de toute la maison de Jacob en Égypte. Cette dernière section ne reçoit pas de colophon final. Elle ouvre déjà l’histoire qui conduira à l’Exode.
3. Des archives patriarcales derrière la Genèse ?
Cette structure de la Genèse avec sept colophons autorise une hypothèse stimulante : les noms placés à la fin de ces grandes sections pourraient désigner les responsables successifs des documents transmis au sein de la famille. La formule de 5,1 est particulièrement suggestive : « Voici le livre des tôledôt d’Adam. » Le texte parle donc lui-même d’un « livre », c’est-à-dire d’un document écrit. Si les autres grandes formules fonctionnent de la même manière, on peut envisager qu’Adam, Noé, Sem, Térah, Isaac et Jacob aient successivement conservé, complété ou rédigé les récits qui leur étaient parvenus avant de les transmettre à la génération suivante.
Cela ne signifie pas qu’Adam aurait nécessairement écrit de sa propre main l’intégralité de la section qui porte son nom, ni qu’Isaac serait l’unique auteur de tout le récit d’Abraham. Il suffit de comprendre ces noms comme ceux des dépositaires ou rédacteurs responsables des archives familiales qui constituent l’essentiel du matériau mobilisé dans la section qui se conclut par le colophon les nommant.
Rien dans la forme de la Genèse ne nous oblige donc à supposer que ses grandes histoires aient été composées pour la première fois plusieurs siècles après les patriarches ou même des siècles après Moïse. Les coutures mêmes du livre suggèrent plutôt que l’essentiel de ces récits ait déjà été fixé par écrit dans le cadre des familles dont ils racontent l’histoire.
Après Jacob, le récit de Joseph aurait prolongé cette mémoire en Égypte. Puis l’ensemble de ces archives aurait été conservé avant d’être réuni et mis en forme dans la Genèse que nous connaissons, vraisemblablement dans le cadre de l’œuvre mosaïque. Le Nouveau Testament associe en effet étroitement les écrits de la Torah à Moïse : Jésus lui-même parle des « écrits » de Moïse (Jn 5,46-47) et du « livre de Moïse » (Mc 12,26). Cela rend parfaitement naturelle une mise en forme mosaïque de la Genèse, sans exiger que Moïse ait composé lui-même, à partir de rien, chacun des récits qu’elle contient.
Conclusion
La Genèse peut donc être à la fois un livre mosaïque dans sa mise en forme et un livre beaucoup plus ancien que Moïse dans une grande partie de ses matériaux. Ses tôledôt pourraient conserver les traces d’une mémoire écrite transmise de génération en génération : des archives patriarcales progressivement constituées, puis finalement rassemblées et mises en forme par Moïse dans le livre que nous appelons aujourd’hui la Genèse.
