L’histoire de Jacob peut facilement donner l’impression de n’être qu’une succession d’épisodes : la rivalité avec Ésaü, la fuite vers Paddân-Aram, les mariages avec Léa et Rachel, la naissance des enfants, les démêlés avec Laban, puis le retour en Canaan. L’ensemble forme toutefois une histoire remarquablement construite. Jacob quitte le pays de la promesse, passe de longues années en exil, puis revient en suivant en sens inverse plusieurs étapes de son départ.
À la question de la structure de ce grand aller-retour de Jacob s’ajoute une question chronologique : combien de temps Jacob est-il réellement resté chez Laban ? Il semble, de prime abord, qu’il y soit resté vingt ans. Cette chronologie comprime toutefois fortement les événements racontés en Genèse 29–31. Une lecture, ancienne mais minoritaire, conduit plutôt à considérer que le séjour de Jacob chez Laban a duré quarante ans. Si elle est juste, elle donne encore davantage de profondeur au grand mouvement d’exil et de retour qui structure l’histoire de Jacob.
1. L’histoire de Jacob comme un grand voyage aller-retour
L’histoire de Jacob est organisée autour d’un vaste mouvement de départ et de retour. La première moitié du récit qui lui est consacré conduit Jacob hors du pays. Sa rivalité avec Ésaü s’aggrave jusqu’à la menace de mort. Jacob fuit alors vers Paddân-Aram. Au moment de quitter Canaan, il passe la nuit à Béthel, où Dieu lui apparaît et lui promet : « Je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras et je te ramènerai dans ce territoire » (28,15). Jacob arrive ensuite chez Laban. Son entrée dans cette nouvelle maison est marquée par une rencontre auprès d’un puits et par le baiser avec lequel Laban l’accueille (29,13). Mais l’hospitalité se transforme bientôt en relation contractuelle. Jacob sert pour Rachel, Laban le trompe en lui donnant Léa, puis Jacob doit encore servir pour Rachel. Au cœur de cette longue période se constitue la maison de Jacob : Léa, Rachel, Bilha et Zilpa lui donnent les fils qui deviendront les pères des tribus d’Israël (29,31–30,24).
À partir de là, le mouvement s’inverse. Jacob commence à acquérir son propre troupeau, tandis que la faveur de Dieu retourne progressivement la situation contre Laban (30,25–31,16). Puis Jacob quitte Paddân-Aram. Laban le poursuit, mais leur dernière rencontre s’achève par une alliance et par un baiser d’adieu (31,43–32,1), répondant ainsi au baiser qui avait marqué son arrivée. Jacob se rapproche ensuite du pays de Canaan. Comme son départ, son retour vers le pays est marqué par une rencontre avec Dieu. Des anges viennent à sa rencontre à Mahanaïm, puis Jacob lutte toute une nuit à Péniel et reçoit le nom d’Israël (32,2-33). Il retrouve ensuite Ésaü, non plus pour une séparation dans la haine, mais pour une réconciliation dans les larmes (33,1-17). Enfin, après la crise de Sichem, Dieu lui ordonne de remonter à Béthel (35,1). Jacob revient ainsi au lieu même où Dieu lui était apparu lorsqu’il quittait le pays. Celui qui avait dressé seul une pierre à Béthel revient désormais entouré d’une famille nombreuse. Le voyage forme donc un immense aller-retour : Béthel encadre le grand voyage de Jacob, et la promesse donnée au départ reçoit sa confirmation au retour. Le séjour chez Laban constitue dès lors le vaste centre de l’histoire de Jacob.
Béthel encadre le grand voyage de Jacob, et la promesse donnée au départ reçoit sa confirmation au retour. Le séjour chez Laban constitue dès lors le vaste centre de l’histoire de Jacob.
2. Un exil de quarante années ?
Combien de temps ce centre de l’histoire de Jacob a-t-il duré ? La chronologie traditionnelle comprend les paroles de Jacob à Laban comme indiquant un séjour total de vingt ans. Jacob rappelle en effet : « Voilà vingt ans que je suis avec toi » (31,38), puis précise : « Voilà vingt ans que j’ai passés dans ta maison : je t’ai servi quatorze ans pour tes deux filles et six ans pour ton petit bétail » (31,41). Selon cette lecture, les quatorze années de service pour Léa et Rachel et les six années consacrées à constituer son troupeau remplissent ensemble la totalité des vingt ans. Cette compréhension est bien sûr possible, mais elle crée une difficulté considérable dans les chapitres précédents. Joseph naît avant les six dernières années du séjour de Jacob (30,25). Si Jacob n’est resté que vingt ans chez Laban, il faut donc faire tenir pratiquement toutes les naissances rapportées en Genèse 29–30 dans les sept années qui séparent ses mariages de la naissance de Joseph. Léa donne successivement naissance à Ruben, Siméon, Lévi et Juda. Elle cesse ensuite d’enfanter. Entre-temps viennent les fils de Bilha puis ceux de Zilpa. Léa recommence ensuite à avoir des enfants, avec Issacar et Zabulon, puis Dina. Rachel enfante enfin Joseph. La succession est possible en théorie si plusieurs grossesses se chevauchent entre les différentes femmes, mais le récit lui-même suggère une durée plus importante. Ruben est déjà assez grand pour sortir dans les champs et rapporter des mandragores à sa mère avant la naissance d’Issacar (30,14-18). Et plus on avance dans l’histoire, plus la chronologie courte oblige à attribuer des âges étonnamment bas à certains enfants de Jacob, notamment à Dina lors de l’épisode de Sichem.
Une autre lecture des indications de Genèse 31,38-41 est possible. Les deux mentions des « vingt ans » ne renverraient pas à une seule et même période, mais à une répartition de quarante années passées par Jacob chez Laban en deux ensembles de vingt années : vingt années où Jacob a servi Laban pour ses deux femmes et pour son patrimoine, et vingt années où il l’a servi sans rien acquérir pour lui-même. Cette lecture, qui conduit à un séjour d’environ quarante ans à Paddân-Aram, est fondée dans le texte hébreu sur le balancement entre les deux emplois du démonstratif zeh (« ceci ») : « ces vingt années-ci » (31,38) et « ces vingt années-là » (31,41). La répétition de ce démonstratif peut en effet servir en hébreu à distinguer deux réalités mises en regard, comme « l’une » et « l’autre ». Le second membre ajoute en outre « pour moi », ce qui permettrait de comprendre ces vingt années comme celles durant lesquelles Jacob a travaillé pour obtenir ses deux femmes puis constituer son propre troupeau. Dans cette perspective, Jacob a d’abord servi quatorze années pour ces deux femmes, puis vingt années sans rien acquérir, puis six années où il s’est constitué son patrimoine.
3. Quarante années pendant lesquelles Dieu construit une maison à Jacob
La structure littéraire et la chronologie se rejoignent alors de manière remarquable.
Jacob quitte Canaan presque seul. Il ne possède encore ni maison nombreuse ni troupeaux considérables. À Béthel, il ne dispose que de la pierre sur laquelle il a posé sa tête et de la promesse de Dieu. Lorsqu’il revient plusieurs décennies plus tard, il est devenu Israël : quatre femmes l’accompagnent, onze fils et Dina sont nés, ses troupeaux se sont multipliés et toute une maison s’est constituée autour de lui. Ce que le récit raconte en quelques chapitres représente donc quarante années de service, de mariages, de naissances, de conflits et d’attente. La Bible ralentit ensuite pour raconter en détail une seule nuit au Yabboq ou une seule journée de retrouvailles avec Ésaü. Ce qui semble au lecteur une succession rapide d’événements a occupé des décennies de la vie de Jacob.
L’histoire de Jacob apparaît comme celle d’un long exil encadré par une promesse et son accomplissement.
Le nombre quarante est lui-même suggestif. Jacob vit à l’étranger, subit l’exploitation d’un maître, voit sa maison se multiplier et prospérer, reçoit de Dieu l’ordre de partir, est poursuivi par son ancien maître, puis protégé par l’intervention divine avant de regagner le pays. Plusieurs traits annoncent déjà l’histoire future d’Israël en Égypte et lors de l’Exode. Il ne faut pas transformer cette correspondance en argument chronologique : on ne peut pas décider que Jacob est resté quarante ans chez Laban simplement parce qu’Israël connaîtra plus tard d’autres périodes de quarante ans. Mais si la lecture de Genèse 31,38-41 proposée est juste pour des raisons indépendantes, cette résonance devient difficile à ne pas remarquer. L’histoire de Jacob apparaît alors comme celle d’un long exil encadré par une promesse et son accomplissement. Dieu lui avait déclaré à Béthel : « Je ne t’abandonnerai point, que je n’aie exécuté ce que je te dis » (28,15). Quarante années plus tard, Jacob revient dans ce même lieu, accompagné de femmes et d’enfants à partir desquels Dieu formera Israël.
