J’aimerais vous parler, dans cet excursus, du fait qu’Abraham, au fil du récit qui le concerne, apparaît progressivement comme remplissant tour à tour des fonctions de prêtre, de roi et de prophète. Il n’est certes jamais qualifié de prêtre ou de roi, comme l’est Melchisédek au chapitre 14, alors qu’il est nommément qualifié de prophète de l’Éternel en Genèse 20,7. Il apparaît toutefois qu’Abraham accomplit des actes qui relèvent aussi bien de fonctions sacerdotales et royales que de la fonction prophétique. C’est ce que j’aimerais vous montrer maintenant.
1. Abraham devant Dieu : une fonction sacerdotale
Dès son entrée dans le pays, Abraham se distingue par une activité particulière : il bâtit des autels. À Sichem, lorsque l’Éternel lui promet de donner le pays à sa descendance, « il bâtit là un autel à l’Éternel qui lui était apparu » (Gn 12,7). Puis, entre Béthel et Aï, il bâtit un nouvel autel et « invoqua le nom de l’Éternel » (12,8). Après sa séparation d’avec Loth, il s’installe près des chênes de Mamré et y bâtit encore un autel (13,18). Le contraste avec l’histoire de la tour de Babel est frappant. Les bâtisseurs de Babel construisaient une ville et une tour afin de « se faire un nom ». Abraham vit sous la tente et bâtit des autels afin d’invoquer le nom de l’Éternel. Il ne cherche pas à produire lui-même la grandeur que Dieu a promise à son nom ; il répond à la promesse par le culte. Lorsque Dieu lui demande d’offrir Isaac en Genèse 22, Abraham décrit ce qu’il va accomplir sur la montagne par un verbe simple : « nous irons jusque-là pour adorer ». Il bâtit l’autel, dispose le bois et s’apprête à offrir son fils avant que Dieu ne lui fournisse un bélier comme substitut. Abraham agit ici d’une manière nettement sacrificielle.
Abraham n’est toutefois jamais appelé prêtre. En Genèse 14, c’est Melchisédek qui porte explicitement ce titre : « sacrificateur du Dieu Très-Haut ». Abraham reçoit même sa bénédiction et lui donne la dîme. Il vaut donc mieux parler, pour Abraham, de fonction sacerdotale : il bâtit des autels, invoque le nom de Dieu, offre des sacrifices et conduit sa maison dans le culte sans appartenir encore à un ordre sacerdotal institutionnel.
2. Abraham parmi les hommes : une fonction royale
Abraham apparaît également comme un chef puissant. Genèse 14 le montre à la tête de 318 hommes entraînés nés dans sa maison. Lorsque Loth est capturé, Abraham rassemble ses hommes et ses alliés, poursuit les rois jusque dans le nord du pays, les attaque de nuit, les met en déroute et ramène les captifs ainsi que leurs biens. Sa victoire est considérable. Kedorlaomer venait de vaincre successivement plusieurs peuples redoutables et les rois de la plaine ; Abraham terrasse maintenant le vainqueur de tous ces vainqueurs. Il accomplit ainsi par anticipation quelque chose de la conquête future du pays. Ce qui distingue pourtant son exercice de la puissance est qu’il refuse de transformer la victoire en appropriation. Il délivre Loth sans le forcer à revenir dans sa maison. Il refuse les richesses de Sodome. Il traverse le pays en vainqueur sans chercher à en prendre possession. Abraham possède déjà la puissance nécessaire pour conquérir, mais il attend de Dieu le droit de posséder. Sa stature continue ensuite de croître. Abimélek vient traiter avec lui en reconnaissant : « Dieu est avec toi dans tout ce que tu fais » (21,22). Les Hittites, de leur côté, lui disent : « Tu es un prince de Dieu au milieu de nous » (23,6). Abraham n’est donc pas roi de Canaan, mais les puissances locales commencent à le traiter comme un personnage de rang princier.
Cette autorité comporte aussi une dimension morale. Dieu déclare avoir choisi Abraham afin qu’il ordonne à ses fils et à sa maison « de garder la voie de l’Éternel, en pratiquant la justice et le droit » (18,19). Or la justice et le droit deviendront précisément des vertus essentielles du roi biblique. Abraham exerce ainsi déjà une forme de gouvernement sur sa maison et autour d’elle.
3. Abraham dans le conseil de Dieu : une fonction prophétique
La dimension prophétique d’Abraham apparaît avec plus de netteté que sa dimension sacerdotale et royale, puisque la Genèse accorde explicitement à Abraham le titre de prophète.
Il reçoit d’abord la parole de Dieu pour lui-même. Dieu lui annonce une descendance, un pays, puis lui dévoile en Genèse 15 plusieurs siècles d’histoire à venir : ses descendants seront étrangers dans un autre pays, réduits en esclavage, puis délivrés et ramenés dans le pays promis. Mais Genèse 18 marque une étape supplémentaire. Dieu se demande : « Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire ? » Abraham est alors admis à connaître le jugement imminent de Sodome. Il entre ainsi, d’une certaine manière, dans le conseil de Dieu. Celui-ci ne lui révèle pas seulement ce qu’il accomplira pour Abraham, mais ce qu’il s’apprête à faire dans l’histoire des nations. Abraham répond à cette révélation en intercédant. Il s’approche du juge de toute la terre et plaide pour que la ville soit épargnée s’il s’y trouve des justes. Il reçoit la connaissance du jugement afin de pouvoir se tenir devant Dieu en faveur d’autrui.
Genèse 20 confirme explicitement cette fonction. Dieu dit à Abimélek : « Rends la femme de cet homme ; car c’est un prophète, il priera pour toi, et tu vivras. » Abraham devient ainsi médiateur entre Dieu et un roi étranger. La maison d’Abimélek est sous le jugement ; Abraham prie ; Dieu guérit. Le prophète n’est donc pas seulement celui qui connaît ou transmet la parole divine : il est aussi celui dont l’intercession devient une bénédiction pour les nations.
4. Trois offices au service d’une même vocation
Ces trois fonctions ne forment pas trois activités juxtaposées les unes aux autres. Elles convergent toutes vers la vocation donnée à Abraham dès son appel : « Toutes les familles de la terre seront bénies en toi. » Sa fonction sacerdotale le place devant Dieu au nom d’une maison qui apprend à invoquer son nom. Sa fonction royale lui permet de protéger, délivrer et gouverner sans transformer sa puissance en tyrannie ou en saisie indue. Sa fonction prophétique le fait entrer dans le conseil de Dieu afin qu’il intercède pour ceux qui sont menacés par le jugement. Les frontières entre ces fonctions restent d’ailleurs poreuses. Lorsqu’Abraham intercède pour Sodome ou pour Abimélek, son activité est à la fois prophétique et sacerdotale. Lorsqu’il doit enseigner à sa maison « la justice et le droit », son rôle de chef rejoint sa responsabilité de transmettre la parole de Dieu. Toute sa vocation consiste progressivement à devenir un homme par lequel Dieu fait circuler sa bénédiction.
L’histoire biblique distinguera ensuite davantage ces fonctions. Les prêtres serviront devant Dieu et offriront les sacrifices ; les rois exerceront la justice et gouverneront le peuple ; les prophètes recevront et proclameront la parole divine. Mais ces trois dimensions apparaissent déjà réunies, sous une forme familiale et encore non institutionnalisée, chez le père d’Israël. Elles se trouveront finalement réunies d’une manière parfaite dans le Christ. Jésus ne sera pas simplement un autre Abraham : il sera le prophète qui révèle pleinement Dieu, le prêtre qui s’offre lui-même en sacrifice et le roi qui reçoit toute autorité. Ce qu’Abraham exerce encore de manière partielle et anticipée trouve ainsi son accomplissement dans la descendance par laquelle toutes les nations de la terre doivent être bénies.
Conclusion
Abraham n’est donc pas simplement l’homme qui reçoit des promesses. Il est lui-même un serviteur de la bénédiction promise. Il bâtit des autels et adore, combat et délivre, reçoit la parole de Dieu et intercède. Sans posséder nommément les trois offices de prophète, prêtre et roi, Abraham en manifeste déjà les fonctions principales : de bénéficiaire de la bénédiction, il est progressivement devenu un homme par lequel Dieu bénit les autres.
