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Hitler, Staline, Pol Pot… et les épines de Genèse 3

Quel rapport entre Hitler, Staline, Pol Pot… et Genèse 3 ? Ils n’y sont évidemment ni nommés ni prophétisés. Si la chute d’Adam est bien l’entrée du péché et de la mort dans l’histoire humaine (Gn 3,1-24 ; Rm 5,12), on pourrait toutefois s’attendre à ce que le jugement prononcé par Dieu annonce aussi ce que le péché produira dans les sociétés humaines : meurtre, guerre, oppression, tyrannie, jusqu’aux totalitarismes les plus meurtriers.

Or Dieu ne dit rien de tout cela à Adam. Il ne parle ni de guerres ni de rumeurs de guerres, ni de dictateurs sanguinaires. Toute la sentence est formulée en termes agricoles : « le sol sera maudit à cause de toi », c’est avec peine que l’homme en tirera sa nourriture, le sol produira « des chardons et des broussailles », c’est à la sueur de son visage qu’il mangera son pain, puis il retournera au sol dont il a été tiré (Gn 3,17-19).

Les épines de Genèse 3 servent d’image à l’humanité qui reproduit l’hostilité du serpent à l’égard de l’Éternel Dieu.

Pourquoi donc la mention des épines, des chardons, des broussailles ? Parce que, dans la symbolique biblique, les arbres, les vignes, les semences, les ronces et les épines peuvent représenter des hommes, des peuples ou des royaumes. Et les épines de Genèse 3 servent d’image à l’humanité qui reproduit l’hostilité du serpent à l’égard de l’Éternel Dieu.

1. Le sol maudit produit des épines

Depuis le début de la Genèse, l’homme et le monde végétal sont étroitement liés. Au troisième jour, la terre produit des plantes portant leur semence (Gn 1,11-12). Au sixième jour, l’homme reçoit lui aussi l’ordre d’être fécond et de se multiplier (Gn 1,28). Puis, en Genèse 2, Adam est formé de la poussière du sol et placé dans un jardin qu’il doit cultiver et garder (Gn 2,7-8.15).

Lorsque le péché entre dans le monde, ce lien n’est pas supprimé : il devient conflictuel. Le sol dont l’homme a été tiré lui résiste désormais. Au lieu de produire docilement une nourriture abondante, il produit aussi des chardons et des broussailles (Gn 3,17-19). Mais juste avant cette sentence, Dieu a introduit un autre langage de la semence. Il annonce une inimitié entre le serpent et la femme, « entre ta descendance et sa descendance » (Gn 3,15). Le vocabulaire de la semence, d’abord végétal, devient ainsi un vocabulaire pour parler de deux humanités qui vont s’affronter dans l’histoire. C’est pourquoi les épines ne restent pas longtemps de simples mauvaises herbes.

2. Les épines prennent visage humain

Dès Genèse 4, Adam produit à son tour des fils. Abel se trouve du côté de la descendance de la femme ; Caïn se range du côté du serpent, comme le confirmera explicitement le Nouveau Testament en disant qu’il était « du Malin » (Gn 4,1-8 ; 1 Jn 3,12). Le texte ne dit certes pas en toutes lettres que Caïn était une épine. Mais il est significatif que Caïn soit précisément cultivateur du sol maudit, puis que son histoire manifeste ce que cette malédiction produit humainement (Gn 4,2). Lorsque Caïn refuse de dominer le péché couché à sa porte, il assassine son frère et s’éloigne encore davantage de la présence de Dieu (Gn 4,6-16). Sa lignée aboutit à Lémek, qui ne se contente plus de tuer, mais chante sa violence et transforme la vengeance en sujet de gloire (Gn 4,23-24). Les épines du sol commencent à prendre visage humain.

Plus tard, cette symbolique devient explicite. Lorsque les Israélites doivent entrer en Canaan, Dieu les avertit que les habitants qu’ils laisseront subsister deviendront pour eux des aiguillons et des épines (Nb 33,55 ; Jos 23,13). Ézéchiel reçoit de même sa mission au milieu de « ronces et d’épines » : l’image désigne la maison rebelle au milieu de laquelle le prophète doit parler (Ez 2,3-6). Juges 9,7-15 pousse l’image encore plus loin. Dans la fable de Yotam, les arbres cherchent un roi. L’olivier, le figuier et la vigne refusent d’abandonner leur fruit pour régner sur les autres. Finalement, c’est le buisson d’épines qui accepte. Il promet aux arbres de venir s’abriter sous son ombre, puis menace de faire sortir de lui un feu qui dévorera les cèdres du Liban. Ce buisson représente Abimélek, qui vient de faire massacrer ses soixante-dix frères afin de s’emparer du pouvoir (Jg 9,1-6). Voilà ce que font parfois les épines humaines : elles ne nourrissent pas, ne donnent presque pas d’ombre, mais blessent et finissent par répandre le feu autour d’elles.

Hitler, Staline ou Pol Pot ne sont donc pas « prophétisés » en tant que tels dans les chardons de Genèse 3. Mais ils appartiennent bien au monde que ces chardons symbolisent : un monde dans lequel des hommes et des systèmes humains deviennent eux-mêmes producteurs de souffrance, d’oppression et de mort. Les guerres et les tyrannies étaient bien comprises dans la malédiction d’Adam ; elles y étaient exprimées en langage végétal.

3. Le roi porte les épines

Cette théologie des épines donne une profondeur saisissante à un détail de la Passion. Lorsque les soldats romains tournent Jésus en dérision comme « roi des Juifs », ils tressent une couronne d’épines et la lui mettent sur la tête (Mt 27,27-31 ; Mc 15,16-20 ; Jn 19,2-3). À leur niveau, il s’agit d’une parodie cruelle de couronnement. Mais dans le grand langage symbolique de l’Écriture, l’image résonne avec Genèse 3. Le véritable roi reçoit sur sa tête ce que le sol maudit produit depuis la chute (Gn 3,17-18).

Et ce sont précisément des hommes devenus eux-mêmes comme des épines qui lui imposent cette couronne. Les autorités qui condamnent Jésus, la foule qui réclame sa mort et les soldats qui le frappent concentrent contre lui la violence humaine (Mt 27,20-31). La descendance du serpent se dresse ainsi contre le descendant promis de la femme.

Le Christ porte donc les épines de deux manières. Il subit la violence des hommes-épines et il porte le signe de la malédiction qui pèse sur la création.

Le Christ porte donc les épines de deux manières. Il subit la violence des hommes-épines et il porte le signe de la malédiction qui pèse sur la création. La descendance du serpent frappe la descendance de la femme ; mais c’est précisément par cette souffrance que la victoire annoncée en Genèse 3,15 s’accomplit (Hé 2,14 ; 1 Jn 3,8).

4. Les épines n’auront pas le dernier mot

La Bible avait commencé avec un jardin rempli d’arbres, dont l’arbre de vie (Gn 2,8-9), avant que le sol ne commence à produire des épines par la faute de l’homme (Gn 3,17-18). L’Écriture s’achève de nouveau avec un arbre. Dans la nouvelle Jérusalem coule le fleuve d’eau de la vie. L’arbre de vie y porte son fruit, et ses feuilles servent à la guérison des nations (Ap 22,1-2). Puis vient cette déclaration : « Il n’y aura plus d’anathème » (Ap 22,3). La malédiction de Genèse 3 a disparu.

Après la chute, le sol maudit produit les épines ; lors du rétablissement de toutes choses, l’arbre de vie produit la guérison des nations. Entre les deux s’étend toute l’histoire d’une humanité capable de produire Caïn et Lémek (Gn 4,8.23-24), Abimélek (Jg 9,1-6) — et, tout au long de l’histoire, des tyrannies abjectes, dont Hitler, Staline ou Pol Pot sont devenus des figures emblématiques au XXe siècle.

Mais l’histoire biblique ne va pas seulement des arbres aux épines. Elle va des arbres aux épines, puis de nouveau à l’arbre de vie. Et au centre de ce mouvement se tient un roi portant une couronne d’épines (Jn 19,2-5).

Les épines de Genèse 3 disent donc beaucoup plus que la pénibilité du travail agricole. Elles disent ce que devient un monde qui s’est révolté contre Dieu. Et la couronne du Christ annonce que ce monde maudit ne conservera pas toujours sa forme actuelle. Celui qui a porté les épines conduit finalement les nations à la guérison, jusqu’au pied de l’arbre de vie (Ap 22,1-3).

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