Pour un autre point de vue sur l’interprétation de ce texte, lisez l’article de William F. Cook : Qui sont les fils de Dieu de Genèse 6 ?
J’aimerais revenir sur un verset vu qui a fait couler beaucoup d’encre au cours de l’histoire de l’interprétation. Il s’agit de Genèse 6,4 dans lequel nous lisons : « C’était l’époque où il y avait des géants sur la terre, après que les fils de Dieu furent venus vers les filles des hommes, et qu’elles leur eurent donné des enfants : ce sont là les héros des temps anciens. »
À première lecture, le texte semble donc pouvoir suggérer une histoire assez extraordinaire : des anges (les « fils de Dieu ») auraient couché avec des femmes, lesquelles auraient ensuite donné naissance à des géants. C’est effectivement ainsi qu’une très ancienne tradition a compris ce passage. Mais est-ce vraiment ce que dit Genèse 6 ?
1. Les « fils de Dieu » sont-ils des anges ?
L’identification des « fils de Dieu » à des anges n’est pas sans arguments. Dans le livre de Job, cette expression désigne effectivement des êtres célestes qui se présentent devant l’Éternel (Jb 1,6 ; 2,1 ; 38,7). On comprend donc qu’une très ancienne tradition juive ait lu Genèse 6 de cette manière.
Mais une expression doit aussi être comprise dans le récit où elle apparaît. Or Genèse 6 vient immédiatement après plusieurs chapitres qui ont développé la distinction annoncée en Genèse 3,15 entre la descendance de la femme et celle du serpent. Cette opposition se manifeste rapidement dans le contraste entre la lignée de Caïn et celle de Seth : Caïn s’est rangé du côté du serpent en tuant son frère, et sa lignée a progressivement mûri dans la violence (4,3-24). À l’inverse, Seth a été donné à Ève « à la place d’Abel », et sa descendance a commencé à se réclamer du nom de l’Éternel (4,25-26). Genèse 5 suit ensuite cette lignée, génération après génération, depuis Adam jusqu’aux fils de Noé. L’introduction de la généalogie souligne alors que Dieu avait créé Adam « à sa ressemblance », tandis qu’Adam engendre à son tour Seth « à sa ressemblance, selon son image » (5,1-3). Être fils, dans ce contexte, c’est porter l’image du père. Il est donc naturel de comprendre cette lignée qui se réclame du nom de l’Éternel comme celle des « fils de Dieu ».
Surtout, Genèse 6 reprend le mouvement même de la première chute. Ève avait vu que l’arbre était bon, puis elle avait pris de son fruit. Ici, les fils de Dieu voient que les filles des hommes sont belles et les prennent pour femmes. Une nouvelle fois, des hommes voient ce qui leur paraît bon et s’en saisissent.
Je comprends donc, dans ce contexte, les « fils de Dieu » non comme des anges, mais comme les membres de la lignée fidèle qui cessent de maintenir leur séparation d’avec l’autre descendance. Et quelques versets plus loin, cette disparition de la distinction débouche sur une humanité tout entière gagnée par la corruption.
2. Les Nephilim sont-ils vraiment des géants ?
On pourrait toutefois objecter que cette lecture ne tient pas compte de ce qui suit : ces unions semblent être associées à l’existence de « géants » sur la terre. Si les « fils de Dieu » ne sont dans ce récit que des hommes, comment expliquer alors la présence de ces êtres ?
Il faut d’abord souligner que le terme hébreu employé ici, nephilim, est extrêmement rare. Il n’apparaît qu’ici et en Nombres 13,33, et personne ne sait ce que ce terme désignait précisément. La traduction « géants » ne s’impose pas. Il faut néanmoins reconnaître son ancienneté, puisque la Septante, l’antique traduction grecque de l’Ancien Testament, traduit nephilim par gigantes. Mais dans notre français moderne, « géant » évoque immédiatement quelqu’un d’une taille physique exceptionnelle, alors que Genèse 6 insiste, me semble-t-il, sur autre chose.
Le texte lui-même nous donne en effet une indication sur la manière de comprendre ces personnages : il les appelle ensuite les « héros des temps anciens ». Le terme hébreu employé est gibbōrîm, qui désigne ailleurs des hommes puissants, des guerriers, de vaillants héros. Quel que soit le sens précis de nephilim, le texte l’associe ici étroitement à celui de gibbōrîm. On peut donc dire, pour faire un bon mot, que Genèse 6 nous parle sans aucun doute de grands hommes, mais pas nécessairement d’hommes grands.
Ce rapprochement entre nephilim et gibbōrîm est d’autant plus intéressant que le terme gibbôr est de nouveau employé quelques chapitres plus loin lorsqu’il est question de Nimrod (10,8-9), le « vaillant chasseur devant l’Éternel » de l’époque postdiluvienne, dont rien dans le récit ne suggère qu’il ait été un géant ni qu’il ait eu une ascendance angélique. En réemployant après le déluge l’un des termes qui qualifiaient les hommes d’avant le déluge, la Genèse suggère que l’humanité n’a décidément pas changé : les mêmes tendances sont toujours à l’œuvre. Et cela renforce à mes yeux l’idée que Genèse 6 s’intéresse non à la taille exceptionnelle de certains hommes, mais à la force qu’ils déploient dans une humanité arrivée à maturité dans la violence.
3. Il y a bien des géants dans la Bible
En disant que les Nephilim de Genèse 6 ne sont probablement pas des géants, je ne nie pas pour autant la présence, plus tard dans l’Écriture, d’hommes à la stature gigantesque. Lorsque les espions reviennent du pays de Canaan, ils décrivent les fils d’Anaq comme des hommes tellement impressionnants qu’ils se sentent devant eux « comme des sauterelles » (Nb 13,33). Plus tard, Og, roi de Basan, est rattaché aux Rephaïm et possède un lit aux dimensions remarquables (Dt 3,11). Et chacun connaît Goliath de Gath, ainsi que plusieurs autres guerriers philistins de très grande stature.
Le cas de Nombres 13,33 demande toutefois une attention particulière, puisque les espions y associent précisément les fils d’Anaq aux Nephilim. C’est là l’autre texte qui recourt à ce terme. Cela montre certainement que, dans ce passage, le nom pouvait évoquer des guerriers redoutables, impressionnants, d’une stature terrifiante. Mais cela ne suffit pas nécessairement à faire de « géant » la définition lexicale du mot nephilim, ni à prouver que la stature physique soit ce qui justifie son emploi en Genèse 6. Il faut d’ailleurs noter que cette parole appartient au rapport des espions qui cherche précisément à décourager Israël en soulignant la puissance terrifiante des habitants du pays.
En bref, oui, la Bible connaît donc bien des hommes gigantesques. Mais Genèse 6 met surtout l’accent sur autre chose : les nephilim y sont associés aux gibbōrîm, les héros d’autrefois, les vaillants guerriers d’avant le déluge. Ce sont manifestement des hommes puissants ; rien n’oblige à en faire des hommes de grande taille.
Conclusion
Alors, des femmes ont-elles couché avec des anges et enfanté des géants selon Genèse 6 ? Je ne le pense pas. Le contexte invite plutôt à comprendre les « fils de Dieu » comme les membres de la lignée qui se réclamait de l’Éternel, mais qui finit par perdre sa séparation en reproduisant le geste de la première chute : ils voient ce qui leur paraît bon et le prennent. Quant aux Nephilim, le texte les associe surtout aux gibbōrîm, ces hommes puissants d’autrefois. Genèse 6 parle manifestement d’hommes forts et violents ; rien n’oblige à comprendre qu’il s’agissait d’hommes grands.
Le récit ne décrit donc probablement pas l’apparition d’une espèce issue de l’union d’anges et de femmes. Il raconte quelque chose de moins spectaculaire, mais peut-être de plus inquiétant : l’effacement de la distinction entre les deux descendances et l’émergence d’une humanité toujours plus puissante et violente. Le problème qui a conduit au déluge nous est en fin de compte assez familier : une humanité assoiffée de puissance, violente et corrompue.
