×
Parcourir

Depuis plusieurs années, beaucoup de chrétiens que je rencontre disent vivre dans une société qui leur est de plus en plus étrange, voire étrangère. L’impression de distance grandit face à un monde de post-chrétienté qui semble parfois même vouloir reléguer le « passé chrétien » dans l’oubli. Que nous partagions cette image de l’évolution de notre société ou non, une question se pose à tous : comment les chrétiens, disciples d’un seul Seigneur, doivent-ils vivre dans une société qui ne partage pas cette allégeance ?

L’exemple des premiers chrétiens

Cette question n’est pas nouvelle. Les premiers chrétiens se la posaient aussi et de nombreux textes et lettres des premiers théologiens y font référence. Un père de l’Église comme Tertullien (155–212) pouvait d’ailleurs demander un juste traitement civil des chrétiens parce que ces derniers faisaient partie du tissu social de toute la société romaine :

« Nous nous souvenons que nous devons de la reconnaissance à Dieu, notre Seigneur et notre Créateur : nous ne repoussons aucun fruit de ses œuvres. Seulement nous nous gardons d’en user avec excès ou de travers. C’est pourquoi, nous habitons avec vous en ce monde, sans laisser de fréquenter votre forum, votre marché, vos bains, vos boutiques, vos magasins, vos hôtelleries, vos foires et les autres lieux où se traitent les affaires. »

Tertullien montre que non seulement les chrétiens sont partout présents, mais qu’ils travaillent avec leurs voisins et collègues païens. Les chrétiens ne repoussent aucune des œuvres de Dieu mais le font avec sagesse et reconnaissance.

Ce passage est remarquable : Tertullien montre que non seulement les chrétiens sont partout présents, mais qu’ils travaillent avec leurs voisins et collègues païens. Les chrétiens ne repoussent aucune des œuvres de Dieu mais le font avec sagesse et reconnaissance.

Nous pouvons trouver un encouragement dans ces paroles. Tertullien écrivait cela alors que les chrétiens étaient persécutés et n’avaient pas ou peu de défense civile, au point où ce théologien disait aussi que les chrétiens n’avaient pas le droit d’exister ! Et pourtant, ces disciples de Jésus-Christ étaient présents et actifs dans la société.

Une motivation : la reconnaissance envers Dieu

Comment vivre dans une société non, et pour certains anti-chrétienne ? Même si vous considérez que le déclin de la société est plus de l’ordre de la chute libre que de la descente graduelle, la question se posera toujours. D’ailleurs, même si vous pensez que la société est meilleure qu’avant et pas si éloignée de grandes valeurs évangéliques, la question se pose aussi !

Dans les quelques lignes de Tertullien, nous trouvons la plus grande motivation à vivre avec nos concitoyens, quels qu’ils soient. Il s’agit de la reconnaissance envers Dieu pour tout ce que la création contient et dont nous faisons nos professions : nous bénéficions de la création de Dieu pour faire des vêtements, préparer de la nourriture, transformer des matériaux. La création de Dieu est le fondement de notre activité quotidienne. Sans elle, pas de vie humaine, pas de vie commune avec nos voisins musulmans ou collègues athées. Ce que nous vivons avec eux provient de la création qui est l’œuvre des mains bienveillantes de Dieu. C’est pour cela que nos activités professionnelles devraient nous pousser à la reconnaissance.

Bien sûr, Tertullien ne pense pas que tout, dans la société, est acceptable. Tout ce que les êtres humains font n’est pas source de reconnaissance, car certaines visions du monde détruisent la création de Dieu. Son apologétique est remplie d’oppositions contre de nombreuses pratiques païennes, que ce soit des pratiques religieuses, des injustices civiles ou des dérives morales comme l’abandon d’enfants. Vivre avec reconnaissance envers Dieu au sein d’une société qui le rejette ne signifie pas fermer les yeux sur les dérives et les injustices de notre monde. Au contraire, nous devons exercer la sagesse chrétienne afin de rester les témoins du monde que Dieu a créé et qu’il veut restaurer.

Une présence : habiter avec

Ces chrétiens dont parle Tertullien vivaient aussi avec leurs voisins païens. Ils vivaient avec ceux qui les rejetaient et les persécutaient. Ils ne s’étaient pas séparés d’une société pourtant plus anti-chrétienne que la nôtre. C’est la force de ce qu’il écrit. Alors que les chrétiens étaient accusés d’être de mauvais citoyens, Tertullien veut montrer que les chrétiens habitent avec le reste du peuple. Ils ne forment pas une ville dans la ville.

L’humanité a été créée pour habiter le monde avec le reste de la création et avec Dieu.

Ce constat de Tertullien rejoint la grande vision divine en Genèse 1 et 2. L’humanité a été créée pour habiter le monde avec le reste de la création et avec Dieu. Nous retrouvons cet appel à habiter dans le monde ici et là dans l’Écriture. Nous le voyons dans l’appel d’Abraham à habiter un pays promis qui est un nouvel Éden (Gn 12.1-3). Nous le voyons aussi dans l’appel que Jérémie adresse aux exilés à Babylone à habiter et à chercher le bien de cette ville (Jr 29.4-7). Jacques de même appelle les chrétiens à vivre dans la société mais de manière fidèle à leur foi (Jc 4.13-17).

Le renouvellement d’une vocation

Que la chute ait profondément marqué le monde n’annule pas cette vocation. L’entrée du mal, de la violence et de la mort dans le monde n’efface pas l’appel de Dieu à étendre le règne de Dieu sur la terre en faisant fructifier le monde et en étant une bénédiction pour cette création. Cette vocation ne peut cependant être accomplie que par celui qui a uni la nature humaine et divine, Jésus, Dieu fait homme.

En devenant le premier-né de nombreux frères et sœurs, Christ est devenu le nouvel Adam d’une nouvelle humanité. Renouvelés par l’Esprit de Christ, nous pouvons habiter avec nos voisins et collègues tout en étant reconnaissants pour la création dans laquelle nous vivons. Nous pouvons habiter avec reconnaissance le monde de Dieu tout en témoignant de la grâce de Christ. Cette vision de la vie chrétienne cherche à unir vocation missionnaire et bien commun. Un domaine en particulier s’intéresse à concrètement donner des pistes de réflexion : la théologie publique. Dans les prochains posts, je vous propose de l’explorer un peu plus.

EN VOIR PLUS
Chargement