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Il est évident que le féminisme n’existerait pas sans les féministes, mais la question posée dans cet article concerne le féminisme en tant que mouvement, et non les féministes de manière personnelle. Sans retracer l’histoire complète de ce mouvement – peut-être faudrait-il dire les féminismes[1] – nous tenterons d’en repérer les motivations principales et certains enjeux.

Comme nous l’avions fait avec le socialisme[2], la question posée peut paraître frontale. Le féminisme peut-il être chrétien ? Je crois que cette question est légitime. Il reste à y répondre avec discernement et mesure. Un des présupposés de notre réflexion est le suivant : La foi chrétienne est compatible avec un grand nombre d’opinions, de cultures et d’engagements, mais elle ne saurait être compatible avec ce qui lui est contraire. Un autre principe général peut être posé : Un mouvement peut évoquer des causes justes tout en étant dévoyé et même dangereux.

1. L’origine du féminisme

Le combat pour la libération et l’émancipation des femmes a pris forme à la fin du XIXe siècle, mais il trouve ses racines dans le Siècle des Lumières (1715-1789). Pour rappel, un des inspirateurs des Lumières fut Jean-Jacques Rousseau, Protestant libéral, qui ne croyait pas au péché originel et affirmait que l’homme est naturellement bon : c’est la société qui le corrompt. Ce mouvement de pensée a mis en avant le “triomphe de la Raison”, guide suprême de l’humanité, auquel doivent se soumettre les croyances et les traditions. La Raison prime sur la Révélation, tel est le présupposé qui s’est imposé à beaucoup. Une des conséquences fut le développement de la lecture historico-critique de la Bible, à partir du milieu du XIXe siècle et jusqu’à nos jours : le texte biblique peut être étudié, comme n’importe quel autre texte, à la lumière des Sciences humaines (psychanalyse, sociologie, anthropologie), ce qui permet de trier les passages qui sont pertinents pour aujourd’hui et ceux qui ne le sont pas. On repèrera par exemple, dans les écrits de Paul, les propositions qui s’inscrivent dans la dynamique progressiste et celles qui seraient rétrogrades, le reflet de son origine rabbinique…

La philosophie des Lumières fait l’apologie de la liberté individuelle et de la tolérance en introduisant le relativisme en matière de vérité. Elle promeut le principe d’égalité et l’idéal de progrès, se fondant sur l’idée que l’humanité progresse de manière continue vers un avenir meilleur. Rejetant l’espérance chrétienne, elle affirme le droit des individus à rechercher le bonheur et une vie épanouissante sur cette Terre.

C’est dans le contexte de la Révolution française (1789-1799), qui en est un des aboutissements, que naît la volonté de revendication sociale et politique qui portera le nom de féminisme.

On a longtemps associé l’origine du féminisme à la personne de Charles Fourier (1772-1837), également précurseur du socialisme, plus précisément du socialisme utopique. Selon lui, les passions humaines ne doivent pas être réprimées mais plutôt canalisées et harmonisées pour créer une société idéale.

Le marxisme, qui apparaît vers 1848, dénonce la représentation fixiste de la famille et le  rôle qu’y tiennent les femmes : les structures familiales devraient évoluer avec les structures économiques. Friedrich Engels (1820-1895) fait coïncider l’oppression des femmes avec l’apparition de la propriété privée et du mariage monogamique.

L’origine et les filiations d’un mouvement ne disent pas tout, mais elles doivent être prises en considération car elles laissent des traces. Une vérité peut-elle être portée par des erreurs ? Le pragmatisme peut-il justifier des alliances équivoques ? On a pu lire sur certains murs ce slogan : Ni Dieu, ni patron, ni mari. Cela devrait interroger.

2. Plus près de nous

En France, il faut mentionner Simone de Beauvoir (1908-1986) et son livre Le Deuxième sexe (1949). Il s’agit – pour le dire de façon lapidaire – d’un refus viscéral de l’enseignement contenu dans le deuxième récit de la Création (Gn 2) qui situe l’apparition de la femme après celle de l’homme (tandis qu’en Genèse 1 l’homme et la femme sont créés en même temps). Le principe de subordination qui en découle – on pourrait dire toute idée de subordination – mais aussi toute référence à une transcendance, lui sont insupportables. Proche du marxisme, le positionnement de Simone de Beauvoir est libertaire : elle considère que les femmes sont aliénées par les institutions[3]. Elle écrit dans Le Deuxième sexe : Le principe du mariage est obscène parce qu’il transforme en droits et devoirs un échange qui doit être fondé sur un élan spontané. Elle soutient qu’il n’existe pas d’instinct maternel naturel ; c’est la société qui enferme les femmes dans un rôle de mère et d’épouse pour les empêcher de s’émanciper et d’avoir une carrière ou des ambitions propres. Dans ce livre apparaît également (et logiquement) une défense de l’avortement.

On peut mentionner également l’avocate franco-tunisienne Gisèle Halimi (1927-2020) dont les prises de position ont été décisives pour la légalisation de l’IVG. Quatre brèves citations d’elle : À 12 ans, j’ai fait une grève de la faim parce que les filles servaient les garçons. Ce qui hâta, je crois, ma prise de conscience et mon rejet des théories religieuses, c’est d’accepter la totale dépendance d’un avenir régi par l’Homme[4]. Mes rapports avec l’Éternel tout-puissant sentirent très vite le contentieux[5]. Soyez égoïstes. Vous êtes importantes, devenez prioritaires[6].

Au début des années 1970 apparaît le Mouvement de libération des femmes (MLF), sur le modèle marxiste de la lutte des classes. Il focalise son attention sur le rapport de domination exercé par les hommes. C’est à cette époque que sont formulées les notions de patriarcat et de sexisme[7]. Dans les années 1990 est né le concept d’intersectionnalité (associé ensuite au wokisme) qui fait se recouper le féminisme avec les luttes pour les droits des personnes qui appartiennent aux minorités, telles que les personnes LGBT+, les personnes pauvres, racisées, les femmes au foyer, etc.

 À partir des années 1970, les études féministes pénètrent dans le monde académique avec l’apparition d’un regard critique systématique sur le domaine de la pensée. En 1973 a lieu la création du Mouvement pour le Planning familial qui se prononce en faveur de l’avortement et de la contraception libre et remboursée par la Sécurité sociale.

Françoise d’Eaubonne écrit en 1974 Le féminisme ou la mort[8]. Selon elle, pour empêcher l’assassinat généralisé du vivant, il n’y a, face au capitalisme patriarcal, aucune alternative, sinon l’écoféminisme. Plus récemment, Rachel Silvera évoquait les millions de femmes qui ont des journées à rallonge, en famille monoparentale ou avec un mec qui ne fait rien. La gauche, dit-elle, les a complètement oubliées. Le féminisme sans lutte des classes, c’est du féminisme washing ![9] L’année 2009 voit apparaître le mouvement Osez le féminisme !, mixte, universaliste, laïc et progressiste, qui milite pour l’égalité professionnelle, le droit à disposer de son corps, la liberté sexuelle, la parité…

Tous les féministes s’expriment-ils de la même manière ? Sans doute pas. Mais il serait sage de réfléchir avant de se réclamer du féminisme et d’en adopter les présupposés, les combats et les slogans.

3. Une mauvaise réponse à un vrai problème

La prise en compte des violences subies par les femmes est nécessaire[10]. S’il faut redire que les hommes se comportent trop souvent comme des goujats, je signe tout de suite. On a parfois honte d’être un homme. Mais si la honte doit changer de camp[11], c’est-à-dire si au fait d’être un homme – et pas une femme – doit nécessairement être attachée l’idée de honte, il n’est pas certain que l’on aura vraiment avancé. Les émissions branchées (notamment sur les radios du service public), les publicités faisant passer les hommes pour des benêts, les humoristes sans scrupule et souvent sans finesse, s’en donnent à cœur joie. C’est souvent pitoyable, parfois calamiteux.

Ce qui est à craindre, c’est que le féminisme non seulement ne permette pas d’assainir la situation, mais qu’il l’aggrave au contraire. En étant partisan, excessif et parfois provocateur, il agace et jette de l’huile sur le feu. Sous le prétexte de protéger les femmes, le féminisme les expose au risque de moqueries, voire de nouvelles violences[12]. Je pense à une émission de France Inter sur les violences faites aux femmes. Un auditeur se demande si, dans certains cas, la manière de s’habiller de certaines femmes ne pouvait pas être incitatrice. Réaction du journaliste : Au XXIe siècle, une femme devrait pouvoir s’habiller comme elle veut. En d’autres termes, un homme doit pouvoir s’empêcher[13], pas une femme : elle peut s’habiller dans la rue comme dans sa chambre à coucher. Belle maturité ! Aucun désir d’apaisement dans une telle attitude. Chacun se bat avec ses propres armes, comme les gladiateurs dans l’arène.

Il faudrait dire quelques mots de cet universalisme qu’on invoque à tout moment aujourd’hui. Le problème vient du fait qu’il efface toute référence à Dieu. Il est horizontal. Il devient une sorte d’idole qui écrase les autres valeurs, qui nie les différences élémentaires, jusqu’à l’absurde. Ainsi, la présidente de SOS Homophobie peut-elle affirmer tranquillement qu’un couple homosexuel est un couple comme les autres. On appelle cela le droit à la banalité. Une militante le reconnaît : Oui, c’est une utopie, mais c’est une belle utopie ! [14]. Il faudrait rappeler, par exemple, qu’aucun texte mieux que la Bible ne prône l’unité du genre humain : Dieu a fait que tous les hommes, sortis d’un seul sang, habitent sur toute la surface de la terre (Ac 17.26). Rappeler que le premier chapitre de la Genèse dit que Dieu crée l’homme et la femme à son image, et qu’à tous les deux il commande de remplir la terre et de la dominer – le verbe signifie aussi prendre soin (Gn 1.27-28). Un des grands commandements prescrit à chacun d’honorer son père et sa mère, car cela est agréable à Dieu (Ex 20.12). On pourrait prolonger la liste. Chaque fois, la référence au Dieu unique est fondatrice.

On peut se demander si le féminisme, parfois à son insu, plutôt qu’être une fin en soi, n’est pas un moyen pour instaurer une société subversive, émancipée de toute norme, de toute référence religieuse et civilisationnelle, une sorte d’anarchie finalement[15]. Est-ce aller trop loin dans les investigations que de dire cela ? Ce n’est pas certain. Le journal allemand Die Welt du 23 mai 2026 rapporte que les Jeunes socialistes (SPD) de Berlin veulent abolir le mariage qui a une histoire millénaire d’oppression des femmes et qui servirait à l’État-nation chauvin et capitaliste d’instrument pour imposer des politiques misogynes, homophobes, classistes[16] et racistes.

Le nom Martin Luther King a été mentionné dans le webinaire évoqué plus haut. Il est vrai que c’est un nom qui sonne bien aux oreilles, ainsi que celui de son livre : La Force d’aimer.  Qui pourrait se permettre de le critiquer ? Sait-on que, tout baptiste qu’il était, c’était un pasteur libéral, pour qui le livre de l’Exode est le paradigme de la libération de tous les opprimés ? Pour lui, le Sermon sur la montagne vise la réalisation du Royaume de Dieu sur la terre : une société mondiale inclusive où l’injustice et la pauvreté n’existent plus, où tous vivent en harmonie. Est-ce réellement cela, le message de l’Évangile ?

Martin Luther King avait des doutes sur la naissance miraculeuse de Jésus et sur sa résurrection corporelle : il s’agit pour lui de symboles. Sa préférence va pour ce qu’on appelle l’Évangile social. Il a été le type même d’un militant. Par ailleurs, Martin Luther King ne s’est pas bien comporté avec son épouse : il a eu de nombreuses liaisons extra-conjugales.

4. Une approche biaisée

La réaction que constitue le féminisme peut se comprendre jusqu’à un certain point, mais d’une manière générale son approche est biaisée.

Les militants, même quand ils ont le statut d’experts, ressemblent souvent à des complotistes : ils sont sourds, ils n’écoutent plus et leur regard est unidirectionnel. De ce fait, leur combat est suspect, même quand la cause paraît juste au départ. D’une manière générale, les chiffres présentés par les militants ne disent qu’une partie de la réalité ; ils ne sont donc pas fiables.

Un des présupposés du féminisme est l’égalitarisme : toute allusion à une différence est perçue comme étant discriminante, sexiste

Un des présupposés du féminisme est l’égalitarisme : toute allusion à une différence est perçue comme étant discriminante, sexiste. La référence à la maternité est devenue péjorative dans un certain nombre de cas. Au début du XXe siècle, la sportive française Violette Morris s’est fait pratiquer une double mastectomie : son objectif était de pouvoir entrer sans gêne dans le cockpit des voitures de course. Cet acte est resté un symbole fort d’effacement des attributs féminins pour performer dans un milieu d’hommes. Une institutrice a dit un jour que les garçons étaient généralement plus forts physiquement que les filles. Une fillette a répliqué : Non Madame, les filles sont aussi fortes que les garçons. Tant pis si ce n’est pas vrai. Un esprit de rivalité s’est donc instauré qui, sous le prétexte de supprimer les clivages, en crée de nouveaux.

La posture du féminisme est généralement revancharde, mobilisée par un esprit de rivalité : les femmes ont souffert pendant 20 siècles (seulement 20 siècles ?), elles peuvent bien en découdre maintenant. Chacun son tour ! Les hommes sont égoïstes ; pourquoi pas les femmes ? Les hommes aiment le pouvoir et l’argent, pourquoi pas les femmes ? Les hommes fument et disent des gros mots, pourquoi pas les femmes ? Bonjour le progrès !

Les droits que revendiquent les femmes sont en bonne partie légitimes, bien entendu. Ils sont cependant, pour une part, majorés par une posture de victimisation qui est problématique. Victimes parfois, sans doute. Mais seules victimes, et seulement victimes ? Non. La victimisation crée une nouvelle identité factice : elle ouvre une voie qui devient une prison. Être victime octroie des droits et exonère de certains devoirs. Il y a des experts et des expertes pour cela ! Le soupçon est permanent dans leurs propos, ce qui relève soit d’un instinct de survie, soit d’un instinct de rébellion. Dans les deux cas, l’inspiration est sujette à caution.

Un homme peut-il comprendre ce que peut souffrir une femme ? Bien partiellement sans doute. Une femme peut-elle comprendre ce que peut souffrir un homme ? Pas entièrement, bien sûr. Il serait souhaitable que chacun soit préoccupé de la souffrance de l’autre, au lieu de regarder la sienne seulement.

5. La posture chrétienne

Pour les chrétiens, pour les chrétiennes, de tels mécanismes devraient, pour le moins, faire clignoter quelques lumières rouges sur le tableau de bord.  L’approche partisane et revendicatrice du féminisme ne reflète pas la teneur de la révélation biblique.

L’approche partisane et revendicatrice du féminisme ne reflète pas la teneur de la révélation biblique.

Les chrétiens doivent être capables de prendre la parole et, dans certains cas, d’élever la voix. Mais si les chrétiens sont des témoins, ils devraient s’abstenir de devenir des militants : cela discrédite leur témoignage. Vous imaginez un militant qui prendrait la parole lors d’un procès ? On le prierait bien vite d’aller s’asseoir.

Jamais la Bible n’encourage la posture de victimisation qui n’aide personne. Chronologiquement, le premier mal n’est pas une blessure, c’est une transgression, il ne faut pas l’oublier[17]. Rappeler cela, ce n’est pas nier les blessures, nombreuses et parfois profondes ; mais c’est situer autrement la racine du problème. Bibliquement, l’homme et la femme sont tous les deux contaminés profondément (entièrement) par le péché et rien ne laisse supposer que l’un des deux le serait plus que l’autre. Rien. Il y a là un véritable égalitarisme[18] ! Il n’est pas certain, pourtant, que ce soit la conviction des jeunes filles d’aujourd’hui ; et même des petites filles. C’est dommage.

La Bible n’encourage pas l’esprit de revendication. Il est vrai que tout être humain bénéficie de certains droits – le droit d’être honoré, par exemple (1 Pi 2.17). Il est vrai que les apôtres font acte de résistance parfois, en affirmant qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes (Ac 4.19 ; 5.29). Il est vrai que Paul, au cours d’un procès, a fait appel à César (25.11). Cependant, le fruit de la grâce dans la vie d’un chrétien, c’est aussi la capacité d’acceptation. Alors qu’il est en prison, Paul écrit qu’il a appris à être content de l’état où il se trouve (Ph 4.11). Ce n’est pas son caractère, il l’a appris. C’est en effet une grande source de gain, dira-t-il à Timothée, que la piété avec le contentement (1 Tm 6.6).

Pour ceux qui n’aiment pas trop l’apôtre Paul, il suffit de rappeler l’esprit des Béatitudes : ce sont les débonnaires qui hériteront la terre, c’est-à-dire ceux qui ne revendiquent pas (Mt 5.5). Par passivité, par fatalisme ? Non, par foi et par espérance. Une société où se développe l’esprit de revendication démontre qu’elle est une société sans espérance et sans Dieu (Ep 2.12)[19]. Ce n’est pas notre modèle.

Il y a enfin le rapport à l’autorité. Ce mot est devenu synonyme de domination, d’imposture. Ce n’est pas le cas dans la Bible. Il est indéniable que certaines figures d’autorité ont donné de bien mauvais exemples. Le refus du principe d’autorité peut s’expliquer par les conséquences subies du fait de certains abus, de la part d’un régime totalitaire par exemple, ou d’un père (ou d’une mère), d’un mari… Toute autorité a sa limite. Mais placer une limite à l’autorité, ce n’est pas abolir l’autorité. L’ancien droit disait : Abusus non tollit usum – l’abus n’abolit pas l’usage. Toute autorité vient de Dieu, rappelle Paul (Ro 13.1). Le bon usage de l’autorité est bénéfique. Le refus de l’autorité peut aussi s’expliquer par l’esprit d’insoumission, parfois de rébellion, qui habite naturellement le cœur humain depuis la désobéissance d’Adam. Cela ne concerne-t-il que les hommes ? La réponse est non.

6. Le réalisme biblique

L’égalité et la différence entre l’homme et la femme doivent l’une et l’autre être clairement affirmées, constamment rappelées. En réalité, nous sommes tout à la fois plus semblables et plus différents que nous le pensons généralement. En un sens, c’est un domaine sacré devant lequel il convient de s’incliner respectueusement. Admettons qu’il y ait là une dimension de mystère, comme l’écrit Paul (Ep 5.32). Un mystère n’est pas une réalité à laquelle on ne comprend rien ; c’est une réalité qu’on ne peut pas comprendre entièrement. C’est aussi une réalité qui est porteuse de conséquences insoupçonnées.

Cela est en lien avec la sphère créationnelle : on ne choisit pas entre Genèse 1 : parfaite égalité entre l’homme et la femme, et Genèse 2 : une différence cependant. Ces textes sont fondateurs. Cela est également en lien avec la rédemption et plus précisément avec la relation établie entre Jésus-Christ et son Église (Ep 5.22-28). Les non-chrétiens ne peuvent pas comprendre cela. Les chrétiens le peuvent-ils ? Jésus-Christ et son Église ne forment plus qu’un (Ro 6.5 ; 1 Co 12.12), mais ils ne sont pas interchangeables pour autant. Il en est de même avec l’homme et la femme. Ne jouons pas avec cela. Ces textes ont-ils pu être mal utilisés dans le passé ? Certainement. Ce n’est pas une raison pour les mettre de côté ou pour prendre le contre-pied. Nous devrions être précautionneux sur un tel sujet, et ne pas partir bille en tête en suivant des modèles douteux.

Quand ils prennent le pain et le vin de la cène, les chrétiens hommes et femmes confessent exactement la même réalité. Pas de différence. Le brisement, l’humilité, la reconnaissance, l’appartenance, la communion, la ferme espérance, l’esprit de service et de consécration, sont de mise pour chacun et pour tous. Vous avez revêtu Christ ! écrit Paul (Ga 3.26-27). C’est dans ce contexte qu’il ajoute : Il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme (3.28). C’est une préfiguration du temps qui suivra la résurrection (Mt 22.30). S’appuyer sur cette affirmation pour rendre caduque l’ordre créationnel est une moquerie.

Personne mieux que Paul ne formule aussi clairement le double principe de l’égalité – avec la réciprocité qui en découle (1 Co 7.2-5 ; 11.11-12) – et de la différence entre les hommes et les femmes. À cette différence correspondent des vocations complémentaires, précieuses les unes comme les autres. Être fidèle à ces vocations est-il facile ? La réponse est non, pour personne ; mais c’est si important !

L’apôtre Pierre dit, lui aussi, la différence et l’égalité dans un verset (1 Pi 3.7) que je cite en évoquant son contexte : Vous étiez [tous] comme des brebis errantes. Mais maintenant, vous êtes retournés vers le pasteur et le gardien de vos âmes. Femmes, soyez de même soumises à vos maris… Maris, montrez à votre tour de la sagesse dans vos rapports avec vos femmes, comme avec un vase plus fragile. Honorez-les, comme devant hériter avec vous de la grâce de la vie. Qu’il en soit ainsi afin que rien ne vienne faire obstacle à vos prières (1 Pi 2.25 ; 3.1, 7). Les brebis errantes, ce ne sont pas les hommes oules femmes ! Ce sont les hommes et les femmes. Le devoir de soumission des femmes à leurs maris n’est pas seulement une disposition sociale : il illustre la soumission de tous au Seigneur[20]. Quant aux maris, ils doivent se souvenir que leurs épouses ont le même prix qu’eux et héritent des mêmes promesses ; et qu’en même temps elles sont plus vulnérables. Le terme grec dit : qui peut être bousculé plus facilement. Est-ce péjoratif ? Nullement. Est-ce facile à comprendre ? Non, mais il le faudrait car c’est important : pas seulement pour l’harmonie dans les relations, mais aussi pour l’accès de nos prières auprès de Dieu, dit Pierre ! On n’y aurait peut-être pas pensé tout seuls.

Le pédopsychiatre libyen Aldo Naouri (qui vient de mourir) relève que la femme, mère ou potentiellement mère – Tout homme est né d’une femme, rappelle Paul – est possiblement habitée par un désir de toute-puissance[21]. Ce n’est donc pas l’apanage des hommes. Ce désir, dit-il, doit être contré le cas échéant – et il l’est parfois violemment, malheureusement[22]. Évidemment, les femmes ne vont pas exprimer cet atavisme comme les hommes ; elles ont d’autres moyens. Les paroles dévalorisantes laissent moins de trace que les coups, en apparence tout du moins.

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En 2024, le pasteur Erwan Cloarec, président du CNEF, écrivait dans un éditorial : Nous entrons de plain-pied dans une société désormais postchrétienne. Et nous assistons à une métamorphose : le temps païen qui s’ouvre restaure les anciennes sagesses en même temps que les anciennes sauvageries[23].

Qu’il y ait des chrétiens féministes, je sais que c’est possible et, jusqu’à un certain point, je peux le comprendre. Seulement, cela ne devrait durer qu’un temps. Qu’il y ait des féministes chrétiens, cela m’étonne davantage et pose pas mal de questions. Là aussi, cela pourrait être une étape avant des choix de maturité. Et le féminisme, peut-il être chrétien ? À mon avis non. Un mouvement peut évoquer des causes justes tout en étant dévoyé et même dangereux, avons-nous dit. Le féminisme est subversif et ne peut produire que des fruits amers. Il n’est pas la bonne réponse au problème. N’y a-t-il donc rien à faire ? Il y a évidemment beaucoup à faire, mais pas sous cette étiquette-là qui est plus que suspecte.

Pour les chrétiens, la référence à Jésus-Christ et à son Église est porteuse de beaucoup d’enseignements. Jésus-Christ et l’Église : l’un et l’autre sont serviteurs ! L’homme chrétien l’est deux fois : en tant que membre de l’Église (c’est la posture féminine !) et en ayant Jésus-Christ pour modèle. La femme chrétienne n’a-t-elle pas, elle aussi, Jésus pour modèle ?  Oui, elle l’a ! Cela fait beaucoup de raisons pour ne pas combattre les uns contre les autres, pour ne pas lutter comme ceux qui n’ont pas d’espérance.


1. On peut en effet mentionner divers féminismes : essentialiste ou différentialiste, constructiviste, universaliste, libéral, radical, socialiste, matérialiste, trans, queer, lesbien... ↩
2. Le socialisme peut-il être chrétien ? https://evangile21.thegospelcoalition.org/article/le-socialisme-peut-il-etre-chretien/ ↩
3. Le terme libertaire désigne les personnes, courants, mouvements et organisations qui prônent la liberté individuelle comme valeur fondamentale, et qui de ce fait rejettent toute forme d'autorité dans l'organisation sociale ou la vie privée. ↩
4. Gisèle Halimi, Ne vous résignez jamais (Plon, 2009). ↩
5. Autobiographie de Gisèle Halimi, Le lait de l'oranger (Gallimard, 1988). Lors d'une interview filmée, j'ai vu une femme pasteur de l'EPUdF lever les yeux au ciel quand on a mentionné le début du Symbole des apôtres : Je crois en Dieu, le Père tout-puissant... ↩
6. Gisèle Halimi, Une farouche liberté (Grasset, 2020). ↩
7. Attitude ou comportement considérés comme discriminatoires, fondés sur le sexe ou le genre d'une personne. ↩
8. Françoise d'Eaubonne, Le féminisme ou la mort (Éd. Pierre Horay, 1974). ↩
9. Interview pour le journal Fakir, mars 2026. Féminisme washing pourrait être traduit par 'une apparence de féminisme'. ↩
10. Contrairement à ce que l'on fait croire souvent, des dispositions ont été prises dès les temps anciens pour protéger les femmes ; par exemple dans le Code d'Hammurabi en Mésopotamie, au XVIIIe siècle avant Jésus-Christ. ↩
11. Pour reprendre une formule des années 1980 reprise en 2024 lors de l'affaire Pelicot. ↩
12. Il nourrit le masculinisme, par exemple, pas toujours bien inspiré. ↩
13. On se souvient de la belle affirmation d'Albert Camus : Un homme, ça s’empêche, tirée de son livre posthume et inachevé, Le Premier homme (1994). Il est à noter que le contexte de cette phrase ne concerne pas les relations entre les hommes et les femmes, mais le comportement des hommes pendant la guerre. ↩
14. Dans le 6-9 de France Inter le 7 août 2026. ↩
15. Le mot anarchie signifie : sans autorité. Mais le mot grec arkhê signifie aussi commencement, comme en Jean 1.1 : Au commencement était la Parole. On pourrait traduire anarchie par : sans principe, c'est-à-dire se défiant de toutes règles. Noter que le mot principe signifie aussi 'commencement', 'origine'. ↩
16. Peuvent être qualifiés de classistes une attitude ou un fonctionnement qui favorisent les discriminations, en particulier selon des critères économiques et de niveau de vie. ↩
17. La Bible le dit avec le récit de la désobéissance d'Ève, puis de celle d'Adam (Gn 3). ↩
18. Quand Paul écrit que dans les derniers jours les hommes seront égoïstes, amis de l'argent, fanfarons, hautains (2 Tm 3.1ss), cela concerne les hommes et les femmes, évidemment ! ↩
19. On se souvient du mouvement des Indignés, en Espagne à partir de 2011. ↩
20. Quand Paul enseigne la même chose en précisant : comme l'Église est soumise à Christ (Ep 5.24), il sous-entend que les hommes et les femmes, en tant que membres de cette Église, sont dans la position féminine de soumission. ↩
21. https://www.youtube.com/watch?v=jkCuMoLknHE&t=944s   https://www.lepoint.fr/societe/la-lecon-de-vie-d-aldo-naouri-28-03-2013-1691183_23.php ↩
22. Une femme qui exerce son autorité sur un homme (1 Tm 2.12) tend à le faire régresser, ce qui n'est pas la meilleure manière de l'aider (Gn 2.18). Les femmes sont-elles donc sans autorité ? Loin de là. Une femme qui donne des paroles sages chaque fois qu'elle ouvre la bouche jouit d'une belle et légitime autorité. On viendra la consulter ! ↩
23. Éditorial des Cahiers de l'École pastorale n°132 – 2e trim. 2024. Noter que si ce retour du paganisme se constate assez amplement aujourd’hui, ce n’est pas totalement nouveau. Le nazisme fut un retour du paganisme, par exemple. ↩
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