Si un prédicateur veut faire rêver son auditoire, ou au contraire lui faire baisser la tête, il peut lui parler de la prière. Selon comment il s’y prendra, les auditeurs imagineront des moments d’intimité inédits… ou ils se diront qu’ils sont de bien médiocres chrétiens.
L’intention de cette méditation n’est pas d’amoindrir l’importance de la prière. Certains, au contraire, pourront être encouragés à s’y attacher d’une manière nouvelle, comme on le voit dans la première lettre de Pierre : La fin (le but) de toutes choses est proche. Soyez donc sages et sobres pour vous attacher à la prière (1 Pi 4.7).
En somme, parler des limites d’une réalité, ce n’est pas suggérer un doute, c’est favoriser un meilleur usage. Personne ne dira que la Bible atténue l’importance du mariage. Que le mariage soit honoré de tous, peut-on y lire (Hé 13.4). Cependant, Jésus dit que le mariage n’est qu’une réalité terrestre (Mt 22.30) et Paul conseille de ne pas en faire un absolu (1 Co 7.29). Certains se souviennent de ce qu’a dit l’Ecclésiaste : Ne sois pas juste à l’excès et ne te montre pas trop sage ; pourquoi te détruirais-tu ? (7.16). Est-ce parler contre le fait d’être juste et sage ? Pas du tout. C’est rappeler que dans cette création, il y a toujours une limite à respecter, une limite au-delà de laquelle les fruits ne seront pas bons.
En est-il ainsi de la prière ? Je crois que oui.
1. Prier sans cesse ?
Un exemple nous est donné par l’intercession d’Abraham pour les villes de Sodome et Gomorrhe (Gn 18.17-33). Ce récit montre, à n’en pas douter, l’importance de la prière. C’est Dieu qui la suscite : il y a besoin d’un intercesseur sur la terre, au plus près des événements ! De plus, on peut penser que cette prière a duré plus de temps qu’il n’en faut pour en lire le récit. Cependant, elle ne s’est pas éternisée : Abraham s’est approché de Dieu à six reprises, pas une de plus. Il ne le fallait pas. L’Éternel s’en alla lorsqu’il eut achevé de parler à Abraham. Et Abraham retourna dans sa demeure (Gn 18.33).
On pourrait tirer cette leçon : il faut savoir commencer une prière, mais il faut aussi savoir la conclure. Dans les deux cas, une fine écoute de la volonté de Dieu est requise.
Un exemple comparable nous est donné avec la supplication de l’apôtre Paul au sujet de son écharde. Trois fois j’ai prié le Seigneur de l’éloigner de moi, et il m’a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse (2 Co 12.8-9). Paul aurait-il été bien inspiré de prier plus longtemps ? Nous comprenons que non. Cela aurait été pécher.
Ici apparaît la distinction importante entre la persévérance et l’obstination. Oui, il est écrit de persévérer dans la prière (Ac 2.42 ; Ro 12.12 ; Col 4.2). Cela signifie que la constance est parfois nécessaire, comme dans certains labeurs ou certains combats. Mais si Dieu me montre que c’est assez, est-il bien de continuer ? La justesse ou l’efficacité de la prière est-elle nécessairement en rapport avec sa longueur ?
2. L’obéissance est la plus belle prière
Ce qui est frappant à la lecture de la Bible, c’est que la prière n’y est pas mentionnée sans cesse. On pourrait dire qu’elle n’est pas l’ultime finalité, et peut-être pas non plus la priorité majeure. Il est vrai que le texte biblique ne relate pas tout. Par exemple, nous lisons souvent que Dieu parla à tel ou tel personnage. Étaient-ils nécessairement en prière quand cela s’est passé ? Cela n’est pas dit. Quand Dieu s’est adressé à Moïse, celui-ci gardait le troupeau de son beau-père (Ex 3.1-2). Quand Dieu a parlé à Gédéon, celui-ci battait du froment au pressoir (Jg 6.11).
Tout au long des 34 chapitres du livre du Deutéronome, où tant de rappels, de promesses et de recommandations capitales sont formulés, je crois que la prière n’est pas mentionnée une seule fois. Ce qui est dit, c’est de ne pas imiter les peuples idolâtres, de ne pas servir d’autres dieux que l’Éternel et de garder ses commandements pour les mettre en pratique (Dt 28.2, 9, 15 ; Jos 1.7-8). Cela exclut-il la prière ? Pas du tout, et sans aucun doute est-elle sous-entendue. Mais on ne trouve pas de manière explicite le commandement de prier.
Est-ce là une particularité de l’Ancien Testament ? Jésus s’exprime dans ce sens quand il avertit que ceux qui disent Seigneur, Seigneur ! n’entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père(Mt 7.21). C’est clair : l’obéissance vaut mieux que la prière. N’est-ce pas aussi ce que dit la parabole du fou sur le sable et du sage sur le roc ? Le sage est simplement celui qui écoute la Parole de Dieu et la met en pratique. Un des objectifs de la prière est simplement cela.
3. La prière qui irrite
En réalité, cela est dit assez souvent. On se souvient de ce que Dieu proclame par la bouche du prophète Ésaïe : Qu’ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices ? Je suis rassasié de vos holocaustes de béliers et de la graisse des veaux (És 1.11). Ces offrandes n’ont-elles pas été commandées par Dieu lui-même ? Oui, elles l’ont été ; mais la manière ou le contexte dans lequel cela est vécu ne convient pas. Au lieu d’être agréables à Dieu, ces sacrifices l’irritent, et ceux qui les offrent ne s’en rendent pas compte…
Que faut-il apprendre ? La leçon est rappelée par Samuel : L’Éternel trouve-t-il du plaisir dans les holocaustes et les sacrifices comme dans l’obéissance à la voix de l’Éternel ? Voici, l’obéissance vaut mieux que les sacrifices, et l’observation de sa parole vaut mieux que la graisse des béliers (1 S 15.22). En somme, nous pourrions dire que l’obéissance est la plus belle prière, le plus bel hommage, la plus belle foi.
Salomon dit cela d’une manière saisissante dans le livre des Proverbes : Si quelqu’un détourne l’oreille pour ne pas écouter la loi, sa prière même est une abomination (Pr 28.9). La prière, une abomination ? Dans certains cas, oui. C’est se moquer de Dieu.
Ce que je vais dire est troublant : j’ai vu des personnes qui priaient beaucoup et qui disaient ou faisaient beaucoup de sottises. Et je me suis dit : mieux vaudrait qu’elles prient moins et se conduisent avec plus de sagesse et de précaution. Il semblerait que la prière soit un moyen : celui d’éveiller notre oreille, celui de disposer notre cœur à l’obéissance de la foi.
4. La prière des païens
Nous l’oublions peut-être : il n’y a pas que les chrétiens qui prient ! Nous nous souvenons de la parole de Jésus : En priant, ne multipliez pas de vaines paroles comme les païens, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Ne leur ressemblez pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez (Mt 6.7-8). Les païens prient, et il ne convient pas de le faire comme eux. Puis vient le modèle du Notre Père, qui tient en cinq versets. C’est peu.
Il me revient ce magnifique verset du Psaume 37 : Mieux vaut le peu du juste que l’abondance de beaucoup de méchants (Ps 37.16). Qui donc est le juste ? C’est celui qui est ajusté, accordé avec Dieu, comme deux instruments peuvent l’être. Combien de temps faut-il pour s’accorder ainsi ? Dans certains cas, quelques secondes suffiront ; dans d’autres, il faudra plus longtemps. Nous ne savons pas combien de temps a duré la prière de Jésus à Gethsémané. Elle s’est arrêtée quand Jésus a prononcé ces mots : Que ta volonté soit faite ! (Mt 26.42 ; cf. 6.10). Il fallait en arriver là.
5. Le cœur bien disposé
Une personne qui écoute, une personne docile, une personne appliquée auront-elles besoin de prier aussi longtemps qu’une personne oublieuse, légère ou obstinée ? Ce n’est pas sûr, car des chemins sont déjà tracés dans son cœur (Ps 84.6). Si ces chemins sont encore encombrés ou broussailleux, un temps plus long sera nécessaire.
Imaginons une personne paresseuse. Le temps est venu de semer, mais au lieu de le faire, elle prie pour savoir s’il faut semer. La prière est-elle donc inutile ? Certes non. Mais certaines prières sont sans doute inutiles.
Imaginons une personne orgueilleuse. Bien inspirée, elle prie pour que Dieu la rende humble. Devrait-elle le faire sans cesse ? Elle devrait le faire, puis s’humilier devant Dieu et devant les autres sans plus tarder.
Imaginons que vous soyez en présence d’une personne assujettie à un esprit impur. Devez-vous demander à Dieu de chasser cet esprit impur ? Non, c’est Lui qui vous demande (peut-être) de le faire. De la même manière, ne demandons pas à Dieu d’éduquer nos enfants : c’est à nous de le faire. En revanche, nous pouvons lui demander de nous accorder la sagesse, le discernement et la foi nécessaires.
6. Nous ne savons pas
Souvent, pour avancer, il faut passer par l’échec. Les disciples de Jésus l’ont appris. L’apôtre Paul a commencé à prier véritablement après sa rencontre avec Jésus (Ac 9.11). Pourtant, il devait bien prier auparavant ! Mais le Seigneur a dû interrompre tout cela. Rendu aveugle et dépendant (Ac 9.9), il a enfin prié comme Dieu l’attendait. On pourrait dire : il a enfin commencé à écouter ce que Dieu lui disait, pour ne pas prier n’importe comment.
N’est-ce pas ce que l’apôtre écrira, plus de vingt ans après : Nous ne savons pas ce qu’il convient de demander dans nos prières (Ro 8.26) ? Cela nous parle du risque de prier seul, autrement dit du risque des prières-monologues ou des prières sourdes. On peut imaginer une prière sourde qui dure longtemps, qui se fait insistante, voire qui use de marchandage. Où cela pourrait-il bien nous mener ?
Nous avons évoqué le risque de prier sans prêter attention à la connaissance que Dieu nous donne de sa volonté dans sa Parole écrite. Peut-on prier avant d’avoir ouvert la Bible ? Bien sûr. Mais il sera bien, également, de prier après l’avoir ouverte, comme en réponse. On pourrait dire que ce sera prier en commençant par un amen !
En Romains 8, Paul ajoute cet élément : L’Esprit nous aide dans notre faiblesse… intercédant lui-même par des soupirs inexprimables (Ro 8.26). Cela n’est pas très facile à comprendre, mais c’est écrit ! L’Esprit connaît notre cœur, il connaît la pensée de Dieu, il peut nous secourir pour que nous ne soyons pas entièrement livrés à nous-mêmes, comme des orphelins.
7. Demander ce que Dieu veut
La prière que Dieu exauce, c’est la prière qui demande ce que Dieu veut. C’est à la fois sa limite et sa force. Demander ce que Dieu veut peut prendre un peu de temps, sans doute : quelques instants, quelques heures, quelques jours, quelques années… En d’autres termes, la prière est conditionnelle. Si vous demeurez en moi, dit Jésus, et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et cela vous sera accordé (Jn 15.7 ; cf. Ps 37.4). On comprend qu’il ne s’agit pas de retenir un demi-verset seulement ! Et on aimerait bien saisir au mieux le sens des mots demeurez en moi, ainsi que que mes paroles demeurent en vous. Pour cette dernière expression, je recommande la lecture intégrale et régulière du Psaume 119, que j’aime appeler « le Psaume de Jésus ».
Dans sa première lettre, Jean reprend cette pensée concernant l’exaucement des prières : Nous avons auprès de lui cette assurance que si nous demandons quelque chose selon sa volonté, il nous écoute. Et si nous savons qu’il nous écoute, quelque chose que nous demandions, nous savons que nous possédons la chose que nous lui avons demandée (1 Jn 5.14-15). La prière est bien conditionnelle. Dieu entend-il toutes les prières ? Sans aucun doute. Les écoute-t-il toutes ? La réponse est non.
La prière que Dieu écoute, c’est celle qui s’est tenue à son écoute. C’est la grâce.
8. Abba, papa
Certains appellent Dieu Papa. D’autres préfèrent dire Seigneur Dieu. Qui a raison ? Il me semble que les deux ont raison. Un cantique ancien évoquait la liberté d’un fils devant son père, et le saint tremblement d’un pécheur devant Dieu. Les deux ne s’excluent pas.
Mon épouse disait volontiers qu’on peut tout dire à Dieu. C’était une sorte d’éloge de la sincérité. Mais un jour, alors qu’elle était malade, elle a senti qu’elle avait dépassé une limite, qu’elle était allée trop loin, qu’elle avait attristé le Saint-Esprit. Elle s’en est repentie. Dieu est au ciel, et toi sur la terre ; que tes paroles soient donc peu nombreuses (Ec 5.1). Il y a donc bien une limite à respecter.
L’apôtre Paul dit que les enfants doivent apprendre à exercer la piété envers leurs parents (1 Tm 5.4). Cela implique une liberté d’accès, mais aussi un profond respect, de la reconnaissance et le désir de leur être agréable — on pourrait dire : la crainte de leur être désagréable. Ce n’est pas tout à fait n’importe quoi. Il en est de même avec Dieu, assurément. Comme nous l’avons dit plus haut, ce n’est pas pour introduire un doute, c’est pour favoriser un meilleur usage.
9. Priez sans cesse !
Comment devons-nous donc entendre cette exhortation de Paul : Priez sans cesse (1 Th 5.17) ? Jean Calvin répond de deux manières.
Premièrement, il dit qu’il est toujours opportun de prier (IC III.XX.7). Non pas que nous devrions prier de manière ininterrompue, ce qui est impossible, mais que nous devrions prier en toute occasion, à tout instant, comme si Dieu se tenait juste à côté de nous. Cela vaut quand nous sommes en difficulté, mais aussi quand nous avons toute prospérité à souhait, ce qui n’est pas si évident.
Il ajoute que cette habitude de nous adresser à Dieu à tout moment devrait être accompagnée d’une aptitude à nous repentir à tout moment, c’est-à-dire à reconnaître promptement nos détours et à y renoncer. Sans cela, ne serait-ce pas se moquer de Dieu ? Nous ne le voulons pas.
En second lieu, Calvin parle de la louange et de l’action de grâce qui devraient toujours être jointes à nos requêtes (ICIII.XX.28), ce que Paul dit précisément dans notre passage (1 Th 5.16-18). Il le dit aussi dans sa lettre aux Philippiens : En toutes choses, faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, avec des actions de grâces(Ph 4.6). C’est la prière de la foi, qui ne prie pas un Dieu sourd mais un Dieu paternel et bon. C’est la prière de celui qui est rassasié de cette bonté et qui, en un sens, ne demande rien de plus. C’est la prière de celui ou celle qui aime Dieu et qui se sait aimé(e) de lui.
Cette prière, on pourrait dire qu’elle s’élève du cœur du chrétien même quand il ne prie pas.

