Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide (Tohu-Va-Bohu). Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux. Dieu sépara la lumière des ténèbres, le jour de la nuit, les eaux du dessus des eaux du dessous, la mer de la terre. Il distingua le soleil de la lune, les poissons des oiseaux, le bétail des reptiles et des animaux sauvages. Il fit les êtres humains à son image et, en leur insufflant son souffle, il différencia l’homme de la femme. Il sépara les jours de travail des jours de repos, Caïn d’Abel, le saint de l’ordinaire. L’œuvre de création de Dieu est, entre autres, une série de distinctions qui apportent de l’ordre à ce qui est informe (tohu) et de la vie à ce qui est vide (bohu). La prière juive de la Havdalah, qui clôt le sabbat, s’exprime ainsi : « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, Roi de l’univers, qui fais la distinction entre le sacré et le profane, entre la lumière et les ténèbres, entre Israël et les autres nations, entre le septième jour et les six jours de travail. »
Gravée dans la Création, la complémentarité est la « relation ou situation dans laquelle deux ou plusieurs choses différentes améliorent ou soulignent leurs qualités respectives ». Au cœur de ce que Dieu a créé, nous trouvons une compatibilité, un enrichissement mutuel et une différence magnifique. Le cosmos est constitué de toutes sortes de paires complémentaires, dont l’homme et la femme servent d’exemple paradigmatique : c’est pourquoi la complémentarité cosmologique se reflète dans certaines langues humaines (der Tad/die Nacht, le ciel/la terre, el sol/la luna, etc.) Pour les judéo-chrétiens, la complémentarité sexuelle reflète notre vision de la complémentarité cosmologique, et finalement, derrière celle-ci, la différence magnifique entre le Créateur et la Création, entre Dieu et Israël, entre Christ et l’Église, entre l’Agneau et l’Épouse.
La complémentarité est gravée dans la Création.
Pas identiques, pas totalement différents
Ainsi, la complémentarité se distingue facilement de deux autres manières de penser les relations entre les choses qui ont été créées.
D’une part, les juifs et les chrétiens ne croient pas que l’homme et la femme soient identiques. Nous ne sommes pas exactement les mêmes, pas plus que le ciel et la terre ou le jour et la nuit ne se ressemblent. Genèse 1 est l’histoire d’un ordre et d’une vie qui naissent de la séparation, de la distinction, d’un dualisme [2-isme] plutôt que d’un monisme [1-isme]. Lorsque les distinctions s’effondrent, il n’y a plus de vie. En effet, cette dernière naît d’une magnifique différence : quand le ciel interagit avec la terre, sous forme de soleil, de pluie et de sol, on obtient des plantes et des animaux, alors que des couples identiques peuvent être aussi arides qu’une grotte (terre du haut et terre du bas) ou que Jupiter (ciel du haut et ciel du bas). Au vu des liens entre complémentarité sexuelle et complémentarité cosmologique, il n’est pas surprenant que la disparition de la distinction ciel/terre soit liée à la disparition de la distinction homme/femme.
Il est évident que la disparition de la distinction ciel/terre est liée à la disparition de la distinction homme/femme.
Un exemple assez cocasse est fourni dans le contraste entre le Jésus juif, reflété dans les quatre évangiles, et le Jésus gnostique que l’on trouve dans l’évangile de Thomas. Sur la question du divorce, la réponse du vrai Jésus aux Pharisiens est sans ambiguïté : « N’avez-vous pas lu que le Créateur, au commencement, a fait l’homme et la femme ? » (Matthieu 19.4). Le Jésus gnostique semble aussi poétique et incohérent dans son brouillage des distinctions que ses homologues modernes : « Si de deux vous faites un, que vous fassiez le dedans comme le dehors, le dehors comme le dedans, le dessus comme le dessous, de sorte que vous fassiez de l’homme et de la femme un seul être si bien que l’homme ne soit pas homme et que la femme ne soit pas femme, si vous faites des yeux au lieu d’un œil, une main au lieu d’une main, un pied au lieu d’un pied, une image au lieu d’une image, alors vous entrerez [dans le Royaume] » (Thomas 22). Sans distinction, la création bascule dans la confusion. La complémentarité n’est pas l’uniformité.
Sans distinction, la création bascule dans la confusion. La complémentarité n’est pas l’uniformité.
D’autre part, les juifs et les chrétiens ne croient pas à l’altérité de l’homme et de la femme. Ils ne pensent pas que nous soyons des êtres complétement différents : nous ne sommes pas tout à fait les mêmes, mais nous ne sommes pas non plus tout à fait différents. Nous devons veiller à ce que, dans notre volonté de garantir que les distinctions entre les sexes ne soient pas effacées, nous ne les exagérions pas. L’homme et la femme ont été créées à l’image de Dieu, et notre identité est largement déterminée par notre humanité plutôt que par notre sexe. Nous sommes d’abord des êtres humains, ensuite des hommes et des femmes, et en Christ, les divisions qui existent au sein de notre humanité commune s’effondrent : les Juifs sont alors réconciliés avec les païens, les maîtres servent les esclaves et l’homme et la femme s’unissent en Christ et héritent du don de la vie.
Nous devons veiller à ce que, dans notre volonté de garantir que les distinctions entre les sexes ne soient pas effacées, nous ne les exagérions pas.
Beaucoup de philosophes, anciens et modernes, pensent que les différences entre l’homme et la femme n’expriment pas la complémentarité et l’harmonie, mais plutôt l’altérité et le conflit. Les hommes et les femmes sont destinés à lutter les uns contre les autres pour dominer, non seulement au niveau individuel mais aussi au sein des civilisations : la pensée occidentale est masculine, linéaire, culminante et ordonnée. Elle implique l’imposition d’un pouvoir sur la création. Tandis que la pensée orientale est féminine, ronde, cyclique, chaotique et implique de s’abandonner à la création. Pour certains d’entre nous cela peut sembler familier, voire même chrétien. Mais lorsqu’on y regarde de plus près, on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas de complémentarité mais d’altérité : la différence absolue ou la disparité. Elle est formulée en termes de conflit, de triomphe, de compétition, d’opposition, de rivalité, voire de violence. Il n’y a pas de paix entre le ciel et la terre, entre l’homme et la femme. Il n’y a pas d’amour.
Dans la vision païenne de l’identité, il y a union sans distinction. Dans la vision déiste de l’altérité, il y a distinction sans union. Mais dans la vision chrétienne de la complémentarité, il y a union et distinction, ressemblance et différence, pluralité et unité. Dans le christianisme, l’homme et la femme portent ensemble l’image de Dieu, et ils ne peuvent pas pleinement le représenter l’un sans l’autre. Les distinctions évidentes existant au sein de la création sont finalement réconciliées au sein de la Trinité (en qui nous trouvons l’identité et l’altérité, la similitude et la différence, l’un et le trois) et dans l’incarnation (dans laquelle le ciel rencontre la terre et le Verbe se fait chair.)
Dans la vision païenne de l’identité, il y a union sans distinction. Dans la vision déiste de l’altérité, il y a distinction sans union. Mais dans la vision chrétienne de la complémentarité, il y a union et distinction, ressemblance et différence, pluralité et unité.
Avant la création du monde, il n’y avait pas de conflit ni de violence primitifs, mais une paix et une joie périchorétiques [coinhérentes] au sein de la Trinité. Notre espérance future est une espérance dans laquelle le ciel et la terre s’unissent, la gloire de l’un transformant l’autre (c’est pourquoi la plupart des couples de Genèse 1 sont transcendés dans Apocalypse 21 : il n’y a pas de lune, pas besoin de soleil, pas de mer, pas de ténèbres, pas de relations sexuelles et le ciel et la terre sont magnifiquement mariés). La destinée finale du cosmos et le mariage du Christ et de l’Église ne reflètent ni un conflit ni un effondrement, mais une complémentarité, la gloire de l’un imprégnant et se répandant sur l’autre. Bénis soient ceux qui sont invités au repas des noces de l’Agneau !

