Il se passe quelque chose au Québec. Des jeunes ouvrent la Bible pour la première fois. Certaines églises ont presque doublé en un an. Je m’en réjouis profondément.
Le documentaire Faites du bruit pour Jésus, animé par Clément Hamelin, essaie de comprendre ce phénomène. Les jeunes qu’on y voit semblent sincères. Ils aiment Jésus. Ils veulent que le Québec entende parler de lui. Moi aussi. Et j’admire leur zèle. Il faut du courage pour parler de Jésus ouvertement au Québec aujourd’hui. Bien des chrétiens plus âgés, moi le premier, ont des choses à apprendre d’eux.
Pourtant, j’ai terminé le film, puis l’entrevue à Tout le monde en parle, avec deux questions qui ne me lâchent pas. Est-ce qu’on forme vraiment nos jeunes dans l’Évangile? Et est-ce qu’on mène le bon combat?
Ce texte n’est pas une critique de ces jeunes. C’est une réflexion pour l’Église, pour nous tous. On confond parfois visibilité et fidélité. Et quand quelque chose est précieux, il faut en prendre soin.
L’arène n’est pas neutre
Être vu, ce n’est pas la même chose qu’être entendu. Je comprends l’enthousiasme. Les évangéliques sont une toute petite minorité ici. Quand un grand réseau appelle, on dirait une réponse à la prière. Enfin, le Québec va entendre parler de Jésus!
Mais la télé vit de l’attention. Et l’attention vit du conflit. Le 11 octobre, Clément Hamelin s’est présenté à Tout le monde en parle avec deux jeunes du film. Jérémy-Noah Thériault, connu sous le nom de JNT, est un influenceur converti depuis environ deux ans. Ariane Malenfant, elle, a grandi dans un milieu chrétien. Hamelin a lui-même décrit l’émission comme «la grande messe du dimanche»: une plateforme très écoutée, où la pression est réelle et où tout va vite. Personne n’invite un jeune converti sur ce plateau pour entendre une explication patiente du péché, de la grâce et de la résurrection. Et c’est sans surprise que la conversation a fini par tourner sur l’homosexualité et l’avortement.
Le lendemain, c’est tout ce que le Québec avait retenu.
Le documentaire, lui, montrait déjà le même mécanisme. Et il faut être honnête sur un point: l’Évangile n’est pas absent du film. Thien cite Romains 6.23 au complet. Emanuel dit que Dieu pardonne et qu’il utilise nos fautes. Mais l’Évangile arrive en morceaux, souvent enveloppé dans l’enfer.
Et regardez ce qui se passe quand on parle de sexualité. Jérémy-Noah répond d’abord: «Viens à l’église. Jésus t’aime.» Hamelin insiste. Il insiste encore. Jusqu’à ce que tombe la phrase: «C’est un péché, point.» C’est celle-là qu’on retient. Sortez-la de l’histoire d’un Dieu saint qui sauve des pécheurs impuissants, et il ne reste que la condamnation. Le téléspectateur entend une règle. La bonne nouvelle, elle, passe presque inaperçue.
On ne gagne pas le Québec comme ça. On confirme l’image des chrétiens qui éloigne déjà les Québécois.
Pourtant, la télé n’est pas le problème en soi. John MacArthur s’est assis devant Larry King à plusieurs reprises, souvent à côté d’invités en profond désaccord avec lui. L’émission était en direct, sans montage. King lui posait les questions difficiles sur le péché, le jugement et la souffrance. MacArthur y répondait franchement, puis il ramenait toujours la conversation à Christ. Il avait des décennies de ministère derrière lui, et il savait quel combat il menait.
Le bon combat
Regardez la liste des sujets abordés dans le film. L’homosexualité. La transidentité. L’avortement. La soumission de la femme. La thérapie de conversion. L’enfer. Le nom de Jésus revient, bien sûr. Mais sa personne et son œuvre restent en arrière-plan. Qui est-il? Pourquoi est-il mort? Pourquoi est-il ressuscité? Ces questions-là sont rarement au centre. Ce qu’on retient du film, ce n’est pas nécessairement ce qui compte le plus.
Ce n’est pas seulement la faute des journalistes. C’est aussi un problème d’ordre. On demande à des gens qui ne connaissent pas Christ d’accepter l’éthique de ceux qui le connaissent. Ça ne peut pas marcher. La vision chrétienne de la sexualité n’a de sens qu’à l’intérieur de l’Évangile. Sans Christ, elle ressemble à une liste d’interdits. Avec Christ, elle devient le chemin d’un Père qui nous aime.
Jésus n’a pas évité le péché de la Samaritaine. Mais il a commencé par lui offrir l’eau vive (Jean 4). À Athènes, Paul n’a pas commencé par la morale des Grecs. Il a commencé par Dieu, et il a fini par la résurrection.
Quand on nous pose la question sur l’homosexualité, on n’a pas à la fuir. On peut répondre honnêtement. Mais on peut aussi dire: «Avant d’en arriver là, est-ce que je peux vous expliquer comment un Dieu saint peut accueillir des pécheurs comme moi? Parce que sans ça, rien de ce que je vais dire n’aura de sens.» Parler de Jésus, ce n’est pas juste prononcer son nom. C’est dire que nous sommes tous séparés de Dieu par notre péché, que Christ est mort à notre place et qu’il est ressuscité, et qu’en lui, Dieu nous réconcilie avec lui (2Co 5.18-21). Personne n’est sauvé en arrêtant d’être gai. Pas plus qu’un homme marié n’est sauvé parce qu’il est fidèle à sa femme. On est sauvé en faisant confiance à Christ. La transformation vient ensuite, comme un fruit, pas comme un prix d’entrée. Ce n’est pas éviter la question. C’est remettre les choses dans le bon ordre.
Au-delà des relations publiques: le problème théologique
Mais le vrai problème est plus profond qu’une question de médias. Au fond, je pense que tout part d’une vision trop petite de Dieu, et d’une confiance trop faible en sa Parole.
Quand Dieu devient petit, on devient nerveux. S’il ne règne pas vraiment sur le salut des âmes, alors tout dépend de nous. De notre audace. De nos clips. De notre plateforme. Mais la Bible présente un Dieu qui ouvre les cœurs (Ac 16.14), qui fait naître de nouveau (Jn 3.8) et qui accomplit ce qu’il a décidé. Ce Dieu-là ne nous rend pas passifs. Il nous rend paisibles.
Quand la Parole devient petite, on cherche autre chose pour faire le travail. Des témoignages bien montés. Des émotions fortes. Des miracles à filmer. Pourtant, Dieu a promis que sa Parole ne retournerait pas à lui sans effet (Es 55.11). La foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole de Christ (Ro 10.17). L’Écriture suffit pour que l’homme de Dieu soit «propre à toute bonne œuvre» (2Tm 3.17).
Pour l’Église, ça change tout. Nos chaires doivent ouvrir la Bible et l’expliquer, texte après texte, plutôt que de s’en servir comme tremplin. Nos jeunes ont besoin de connaître le Dieu saint, souverain et bon des Écritures, pas un Dieu à la mesure de nos besoins. Et notre évangélisation doit faire confiance à ce que Dieu a promis de bénir: sa Parole, annoncée simplement, portée par l’Esprit.
Nos jeunes ont besoin de connaître le Dieu saint, souverain et bon des Écritures, pas un Dieu à la mesure de nos besoins.
De là viennent des pièges bien concrets. Le premier, c’est la confusion entre la Loi et l’Évangile. La Loi nous dit ce que Dieu exige. Elle est sainte, et elle condamne. Elle ne peut sauver personne. L’Évangile, c’est la nouvelle que Christ est mort pour des impies. Il a porté leur châtiment. Il leur donne sa propre justice, par la foi seule. Quand la parole chrétienne publique se réduit à des limites morales, même par les ciseaux d’un monteur, l’Évangile disparaît. Il ne reste que le Juge. Nos chaires devraient rendre cette distinction si claire que nos jeunes la portent dans leurs os, peu importe la salle où ils entrent.
Il y a aussi la place que le documentaire donne à la peur de l’enfer. L’enfer est réel, et je ne veux pas l’adoucir. Mais la peur seule peut donner envie d’échapper au châtiment sans jamais donner envie de Dieu. On peut effrayer quelqu’un jusqu’à ce qu’il veuille le ciel, sans qu’il désire Christ. L’Évangile commence par Dieu lui-même: un Père qui aime son Fils depuis toujours, et qui nous ouvre cet amour en Christ. Ce n’est pas la terreur qui gagne les cœurs. C’est la beauté de Christ, révélée par l’Esprit.
Le film donne aussi la parole à d’anciens évangéliques. Une femme raconte qu’elle est tombée enceinte hors mariage et qu’on lui a retiré tous ses ministères. Pour elle, c’est parce que son péché se voyait. Elle résume ça en une phrase: tout le monde est pécheur, jusqu’à ce que tu pèches pour de vrai.
Il faut être clair. Servir dans l’église n’est pas un droit. Ceux qui servent doivent répondre aux critères bibliques, que leur péché soit visible ou caché. Une sœur dans sa situation reste pourtant la bienvenue au culte, parmi le peuple de Dieu. On lui retire un rôle de responsabilité, pas son appartenance. Mais si elle est repartie convaincue d’être une «mauvaise chrétienne», quelque chose a manqué: personne ne l’a aidée à distinguer un ministère de l’amour de Dieu pour elle ni accompagnée vers la restauration. C’est là que la Loi a parlé plus fort que l’Évangile.
Ensuite vient notre fascination pour le pragmatisme. Dans le film, une experte décortique les récits de conversion: l’éthos, le pathos, le logos, puis l’appel à l’action. Les psychologues, eux, parlent de régulation des émotions et de développement du cerveau. Quand nos témoignages ressemblent à une recette, on donne au monde sa propre explication. Plus tard, à Tout le monde en parle, Hamelin l’a dit lui-même: les évangéliques sont d’excellents communicateurs, avec des moyens et une stratégie pour rejoindre les jeunes là où ils sont. Ce n’est pas un compliment qu’on devrait recevoir avec fierté. On finit par croire que les bonnes méthodes produisent des conversions. Mais seul l’Esprit donne la vie. Les nouveaux convertis n’ont pas besoin d’un bon pitch. Ils ont besoin d’années de discipulat patient.
Et puis il y a la question de l’autorité. Presque tous les jeunes du film parlent de leur église comme d’une petite famille. C’est beau, et c’est vrai. Mais quand on leur demande qui ils écoutent, ce ne sont pas leurs pasteurs qui reviennent. C’est JNT. C’est un balado. Une voix dans le film le dit: certains de ces personnages deviennent des gourous. Un balado n’a pas d’anciens. Il n’a pas de membres qui le connaissent. Il n’est pas redevable à une table du Seigneur. Quand la tempête arrive, personne n’est là pour le tenir. Ni lui ni ceux qui le suivent.
Un Dieu qui n’a besoin de rien
Pourquoi courons-nous autant après la visibilité? Michael Reeves a prêché un sermon marquant sur le Psaume 50 lors d’un culte d’envoi de l’Union School of Theology en 2026 («How Do I Serve God?»). J’y reviens souvent. Son point est simple, et il frappe fort. L’erreur la plus courante dans le ministère, c’est de traiter Dieu comme une petite idole qui a besoin de nos efforts.
Les prophètes de Baal ont crié et se sont fait des incisions toute la journée sur le Carmel. Les petits dieux sont comme ça. Ils exigent du bruit, du sang, de la performance. Et ils épuisent ceux qui les servent.
Le Dieu du Psaume 50 est différent. «Si j’avais faim, je ne te le dirais pas, car le monde est à moi et tout ce qu’il renferme» (Ps 50.12). Paul dit la même chose à Athènes: Dieu «n’est pas servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous la vie, le souffle et toutes choses» (Ac 17.25).
Ça change ma façon de voir le titre du film. C’est le journaliste qui parle de jeunes qui «font du bruit pour Jésus». C’est comme ça que le Québec nous voit. Et il n’a pas tout à fait tort. Écoutez Thien: «Montréal ne peut pas être sauvé si tu ne bouges pas!» Comme si Dieu avait besoin qu’on soit bruyants.
Reeves nous avertit. On peut commencer en aimant Jésus, puis finir par aimer le ministère davantage. Les chiffres. La plateforme. La façon dont tout ça avance. Je le reconnais dans le film. Je le reconnais aussi en moi. J’ai passé la plus grande partie de ma vie adulte dans le ministère. Je sais à quel point l’œuvre peut prendre toute la place. Je sais comme ça fait du bien quand les gens dépendent de toi. Et je sais à quelle vitesse on oublie qu’on est encore un mendiant, nous aussi.
Alors, comment servir un Dieu qui n’a besoin de rien? Le Psaume 50 répond: «Offre pour sacrifice à Dieu des actions de grâces […] et invoque-moi au jour de la détresse; je te délivrerai, et tu me glorifieras» (v. 14-15). On le sert en ayant besoin de lui. En l’invoquant. En recevant.
On se demande toujours ce qu’on peut faire pour Jésus. L’Évangile commence par ce que Jésus a fait pour nous.
Prêts à rendre compte de notre espérance
Qu’est-ce que ça veut dire, concrètement, former nos jeunes? Rien de tout ça ne veut dire qu’on doit se taire. Pierre écrit à toute l’Église, et pas seulement aux pasteurs: «Soyez toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous» (1P 3.15).
Remarquez trois choses. D’abord, c’est le monde qui pose la question. Pierre ne nous demande pas de courir après la caméra. Il nous demande d’être prêts quand on nous interroge. Au bureau. À l’épicerie. Au souper de famille.
Ensuite, la question porte sur notre espérance. Quand quelqu’un nous demande pourquoi on croit, on ne commence pas par ce que Dieu interdit. On commence par ce que Christ a fait. La réponse sur la sexualité viendra peut-être. Mais elle doit venir à l’intérieur de cette espérance-là.
Enfin, Pierre parle de douceur et de respect. On peut gagner un débat et quand même trahir l’Évangile par notre ton.
C’est là que l’Église a un rôle à jouer. Si nos jeunes ne savent pas quoi répondre, c’est souvent parce qu’on ne les a pas préparés. Les préparer, ce n’est pas leur apprendre une technique. C’est leur enseigner l’Évangile semaine après semaine, jusqu’à ce qu’il devienne leur propre langage. C’est leur montrer, par notre exemple, comment parler d’espérance avec humilité. Et c’est faire de chaque église locale un lieu où on peut poser ses questions difficiles sans crainte, avant d’avoir à y répondre devant les autres.
Le Québec n’a pas besoin de quelques porte-paroles bruyants. Il a besoin de milliers de chrétiens ordinaires, prêts à dire avec douceur pourquoi ils espèrent en Christ.
Le travail tranquille
Le réveil au Québec ne viendra pas d’un documentaire, d’un clip viral ou d’un débat enflammé. Le réveil ne se fabrique pas. Il se reçoit. Et Dieu le donne d’habitude par des moyens bien ordinaires.
Des pasteurs qui veillent fidèlement sur leurs brebis. Des chaires qui distinguent la Loi et l’Évangile chaque dimanche. Des églises qui se reposent sur l’œuvre accomplie de Christ plutôt que sur leur propre élan. Des croyants réunis autour de la table du Seigneur, connus et redevables. Des chrétiens ordinaires qui vivent une vie tranquille et sainte parmi leurs voisins (1Th 4.11-12).
Alors prions pour ceux qui ne connaissent pas encore Christ. Et parlons-leur de lui avec audace. Pas pour remplir une obligation ni pour faire du bruit. Parce que nous avons goûté combien il est bon! (Ps 34.9) Un cœur réjoui par Christ déborde tout naturellement. Le Père aime son Fils, et il prend plaisir à le faire connaître. Quel privilège d’avoir part à cette joie, au bureau, dans nos familles, parmi nos voisins!
Dieu n’a pas besoin de notre bruit. C’est nous qui avons besoin de lui. Et il prend plaisir à donner.
