Cet article s’inscrit dans une minisérie de SOLA consacrée au documentaire Faites du bruit pour Jésus, animé par Clément Hamelin et réalisé par Xavier Havitov. Au cours des prochains jours, nous souhaitons donner la parole à différentes personnes pour enrichir la réflexion et favoriser un dialogue de fond sur les enjeux soulevés par ce documentaire. Faites du bruit pour Jésus est disponible gratuitement sur la chaîne YouTube de Télé-Québec.
On dit que le sage montre la lune et que le sot regarde le doigt. Dans notre Québec sécularisé une «lune» commence à luire depuis peu: des jeunes de 15 à 25 ans se tournent vers Jésus-Christ et remplissent des églises évangéliques que l’on croyait condamnées au déclin. Le documentaire Faites du bruit pour Jésus choisit pourtant de braquer son projecteur sur le «doigt»: les influenceurs, les déclarations controversées, les sujets qui suscitent le plus de réactions.
Assez tôt dans le film, une experte explique pourquoi les récits de conversion sont si efficaces: ils mobilisent l’éthos (la crédibilité du témoin), le pathos (l’émotion) et le logos (la cohérence du récit), avant de déboucher sur un appel à l’action. Le diagnostic est pertinent! Mais il s’applique tout autant au documentaire qui nous occupe. Une enquête de 52 minutes demeure un récit construit qui sélectionne ses témoins, ses questions et ses silences. Je propose donc d’appliquer au documentaire la grille qu’il utilise pour analyser ses sujets.
Chronos: le temps comme éditeur
Mais avant de parler de rhétorique, attardons-nous au temps. Les choix éditoriaux apparaissent clairement dans la répartition du temps de parole et des thèmes. Sur 52 minutes, les trois influenceurs, Jérémy (4 min 30 s), Emanuel (3 min 50 s) et Thien (3 min) occupent 11 min 20 s, auxquelles s’ajoutent 3 min 30 s pour le pasteur André Lefebvre. Les experts universitaires totalisent 7 min 30 s, les trois «déconvertis» 3 min 45 s, et les responsables d’églises plus modérés environ 2 min 20 s.
Les thèmes suivent la même tendance: homosexualité (8 min 50 s), rôles féminins et soumission (7 min 30 s), enfer, guérisons et prêche de rue (5 min 25 s), avortement (1 min 45 s). Ainsi, près de 23 minutes, soit 45 % du documentaire, portent sur ce qui heurte la culture dominante. Est-ce un hasard? Lorsqu’un phénomène religieux est cadré principalement à travers ses points de tension avec la société, le spectateur finit par croire que ces questions épineuses en constituent le cœur. Mais est-ce le cas?
Éthos: la crédibilité à géométrie variable
Clément Hamelin adopte la posture du jeune journaliste qui cherche à comprendre un univers qui lui est étranger. Cette approche favorise la sympathie du spectateur. Cependant, ce n’est qu’à 36:57 que son athéisme est explicitement nommé. Or, cette information éclaire pourtant plusieurs des présupposés qui structurent l’enquête.
La crédibilité du récit repose également sur des experts universitaires dont les analyses sont fréquemment présentées comme le point de vue de la recherche. Les croyants, pour leur part, apparaissent surtout comme des objets d’observation. Plusieurs sont introduits à travers les aspects les plus spectaculaires de leur parcours: ancienne dépendance, passé criminel, guérisons revendiquées, prises de position provocatrices.
À l’inverse, les figures plus représentatives du protestantisme évangélique québécois, notamment les pasteurs d’expérience, occupent relativement peu d’espace. Comment comprendre sérieusement un phénomène religieux sans s’attarder aux leaders et aux institutions qui prennent en charge la nouvelle cohorte de jeunes convertis?
Pathos: l’émotion des sujets sensibles
Le parcours émotionnel proposé au spectateur est habile. On commence par des témoignages de transformation personnelle parfois bouleversants: solitude, dépendance, détresse psychologique, quête de sens. Puis le récit nous conduit rapidement vers trois sujets sur lesquels le consensus culturel québécois tolère difficilement la dissidence: l’homosexualité, l’avortement et la soumission de la femme.
Le problème n’est pas que ces thèmes soient mis en lumière. Mais plusieurs des interlocuteurs appelés à y répondre sont des néophytes ayant peu de formation théologique. On leur demande souvent de résumer en quelques secondes des débats dont l’Église discute depuis des siècles. La réponse maladroite devient alors la séquence mémorable qui justifie la narration. Certaines déclarations entendues dans le film méritent assurément la critique. Mais une analyse juste ne devrait-elle pas aussi reconnaître les conditions dans lesquelles ces propos sont obtenus?
Logos: les présupposés invisibles
Le documentaire adopte implicitement une lecture naturaliste du phénomène religieux. La conversion y est fréquemment interprétée comme un mécanisme de régulation émotionnelle, une réponse à une crise identitaire ou le produit d’influences sociales amplifiées par les réseaux sociaux.
Ces hypothèses sont légitimes, mais elles sont présentées comme des faits. Elles constituent le cadre explicatif accepté comme vrai au point de départ. Inversement, la possibilité que les croyants aient raison n’est jamais réellement envisagée. Dieu lui-même n’apparaît pas comme une hypothèse métaphysique à considérer, mais comme une variable psychologique à expliquer. Pourtant, le récit de «déconversion» présenté vers la fin du documentaire mobilise les mêmes ressorts que les récits de conversion: expérience vécue, souffrance, transformation personnelle et appel à la liberté.
Le moment le plus révélateur du documentaire survient lorsque Clément dit franchement à Emanuel: «J’ai l’impression qu’on est deux sourds qui se parlent.» C’est probablement la phrase la plus lucide du documentaire. Le véritable désaccord ne porte pas d’abord sur les faits, mais sur les présupposés à partir desquels ils sont interprétés. Or, les tenants et aboutissants de ce conflit de vision du monde ne sont jamais abordés directement. Et pourtant, n’auraient-ils pas formé la base d’une compréhension honnête du phénomène religieux sous enquête?
Prudents comme les serpents
«Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups; soyez donc prudents comme les serpents, et simples comme les colombes.» (Mt 10.16) Le documentaire rappelle utilement aux chrétiens que toute entrevue s’inscrit dans un cadre narratif déjà partiellement défini. Il est donc sage d’apprendre à exprimer sa foi avec précision, d’éviter les slogans et d’accepter parfois de répondre : «Je ne sais pas?»
Mais il rappelle aussi une responsabilité plus large pour l’Église évangélique du Québec. Les jeunes convertis présentés dans le film sont nos frères et sœurs. Leurs hésitations, leurs excès de zèle ou leurs réponses incomplètes ne devraient pas seulement nous faire réagir, mais surtout nous pousser à mieux les former et les accompagner.
Quant à la «lune», elle demeure visible. Derrière le «doigt» de la controverse subsiste une question que le documentaire effleure sans jamais vraiment l’affronter: pourquoi tant de jeunes Québécois continuent-ils de chercher en Jésus-Christ ce qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs? C’est le phénomène le plus intéressant, et le moins exploré du film.
