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«Va lire ta Bible.»

La demande part probablement d’une bonne intention. Bien entendu, tout parent chrétien désire que son enfant apprenne à connaître Dieu, qu’il comprenne l’Évangile et qu’il découvre progressivement toutes les richesses des Écritures. Pourtant, après avoir prononcé ces quelques mots, l’adulte retourne souvent à son téléphone, à son ordinateur, à sa série du moment ou à ses occupations sans ouvrir lui-même la Bible. L’enfant capte alors un message implicite, mais assez limpide: la Bible est une obligation pour les petits, pas un besoin pour les grands.

Dans Comme un roman, Daniel Pennac écrit que «le verbe lire ne supporte pas l’impératif». Certes, on peut obliger un enfant à s’asseoir devant un livre pendant quinze minutes, mais on ne peut pas lui ordonner d’aimer ce qu’il lit. Le plaisir de lire se développe autrement. Il naît, entre autres, des histoires entendues, des découvertes partagées et de la place que les livres occupent réellement dans la vie familiale. Évidemment, cette observation ne signifie pas que les parents ne devraient jamais demander à leur enfant de lire ni lui apprendre la discipline nécessaire pour le faire. Cependant, elle rappelle qu’une consigne, à elle seule, transmet rarement le goût de la lecture.

Il en va de même, jusqu’à un certain point, pour la Bible. Les parents ne peuvent pas produire dans le cœur de leur enfant le désir de connaître Dieu. Toutefois, ils peuvent contribuer à former le climat dans lequel ce désir pourra naître et se développer. L’image employée par Paul dans 1 Corinthiens 3.6-7 aide à comprendre cette responsabilité: «J’ai planté, Apollos a arrosé, mais Dieu a fait croître.» En effet, le contexte ne concerne pas directement l’éducation des enfants, mais le principe demeure clair: les parents peuvent semer, arroser et cultiver fidèlement, mais Dieu seul peut donner la croissance.

Le goût de lire se développe dans un milieu

Les recherches menées au Québec confirment une réalité simple: «un parent lecteur est généralement associé à un enfant lecteur». L’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec (ÉLDEQ) montre que les enfants exposés tôt à la lecture par un parent lecteur sont nettement plus nombreux à lire par plaisir à 6, 8 et 12 ans. Plus encore, cet intérêt précoce pour la lecture est directement lié à de meilleurs résultats scolaires à 15 ans, peu importe le milieu socio-économique de départ.

Bien sûr, ces recherches n’établissent pas une formule automatique. Des parents passionnés de littérature peuvent certainement avoir un enfant qui lit peu, tandis qu’un jeune peut développer par lui-même le goût des livres dans une famille qui ne lit presque jamais. Néanmoins, ces recherches font ressortir l’impact du contexte familial dans la formation des habitudes et des intérêts liés à la lecture. L’enfant apprend ce qui compte pour sa famille en observant la manière dont ses parents utilisent leur temps, ce dont ils parlent et ce qui suscite leur enthousiasme.

Au-delà de toutes les statistiques, ce sont les gestes ordinaires de la vie familiale qui donnent aux livres leur valeur aux yeux de l’enfant. Celui-ci remarque que ses parents lisent, il les entend parler de ce qu’ils ont découvert et il voit certains livres demeurer ouverts sur une table ou accompagner les moments de repos. Le plaisir de lire se transmet ainsi moins par de longs sermons que par une présence régulière de la lecture dans la maison. L’enfant comprend peu à peu qu’un livre n’est pas seulement un objet scolaire ou une tâche à accomplir, mais une véritable source de découvertes vers laquelle les adultes reviennent volontiers.

Lorsqu’on l’applique à la lecture biblique, ce constat nous mène à considérer la place que notre enfant voit réellement la Bible occuper dans notre vie. Encore une fois, il remarque si elle apparaît surtout le dimanche matin avant de partir pour l’Église ou si elle fait naturellement partie de notre quotidien. Il entend lorsque nous lui rappelons qu’il devrait la lire, mais il voit aussi si nous revenons nous-mêmes à ces pages parce que nous croyons véritablement que Dieu s’y fait connaître.

Une Parole présente dans la vie familiale

Dans Deutéronome 6, Dieu demande à son peuple de garder ses paroles dans son cœur et de les répéter à ses enfants. Cette transmission doit avoir lieu à la maison, en chemin, au coucher et au lever (Dt 6.6-7). L’éducation spirituelle des enfants n’est pas présentée comme une responsabilité facultative ou réservée à l’Église. Dieu appelle les parents à transmettre sa Parole à leurs enfants. Il ne faut donc pas uniquement organiser des périodes formelles d’enseignement religieux. La Parole de Dieu doit accompagner la vie quotidienne de la famille.

Les recherches de Barna illustrent d’ailleurs l’importance de cette présence de la foi à la maison. Dans une étude publiée en 2020, les adolescents chrétiens pratiquants identifiaient régulièrement leurs parents, et particulièrement leur mère, parmi les personnes vers lesquelles ils se tournaient pour parler de leur foi. En effet, 70% affirmaient parler de Dieu avec leur mère. La formation spirituelle ne se limite donc pas aux moments d’enseignement formel, mais elle prend aussi forme dans les conversations et les relations ordinaires de la vie familiale.

La formation spirituelle ne se limite donc pas aux moments d’enseignement formel, mais elle prend aussi forme dans les conversations et les relations ordinaires de la vie familiale.

Un enfant peut ainsi découvrir l’importance des Écritures de plusieurs manières. Il peut voir son père ouvrir la Bible le matin, entendre sa mère raconter ce qu’un passage lui a fait comprendre ou observer ses parents chercher dans la Parole lorsqu’une question surgit. À table, une conversation peut revenir sur le récit entendu à l’Église. Avant le coucher, quelques versets peuvent être lus à voix haute, sans qu’une longue leçon doive nécessairement suivre. L’essentiel, c’est de ne pas se cacher ou s’isoler systématiquement pour passer des moments avec Dieu. Votre enfant doit vous voir le faire.

D’ailleurs, la lecture partagée conserve sa valeur même lorsque l’enfant sait lire seul. Lire à voix haute lui permet d’entendre des textes qu’il aurait de la difficulté à aborder de manière autonome. Le parent peut s’arrêter pour expliquer un mot, faire des liens, réfléchir à voix haute, situer un personnage ou écouter une question. Ainsi, l’enfant découvre que ne pas tout comprendre immédiatement est normal. La Bible cesse ainsi de ressembler à un examen qu’il doit réussir et devient un livre qu’il apprend à explorer en compagnie d’une personne qui l’aime et qui lui sert de modèle de lecteur.

Cette lecture partagée demande aussi de laisser une vraie place aux réactions de l’enfant. Il peut trouver un passage étrange, confrontant ou même ennuyant. Le parent n’a pas à se montrer alarmé ni à prétendre que chaque page sera captivante. Soyons honnêtes : nous avons tous en tête des chapitres bibliques qui nous ont paru plus arides.

Face au désintérêt ou à l’incompréhension, le parent peut simplement reconnaître la difficulté, écouter et chercher avec son enfant. Il lui démontre ainsi que la compréhension des Écritures prend du temps. Un échange authentique transmet bien souvent un plus grand respect de la Bible qu’une réponse précipitée cherchant à clore le débat.

L’exemple parental ne garantit toutefois rien. Timothée connaissait les Écritures depuis son enfance et avait reçu l’exemple de la foi de sa grand-mère Loïs et de sa mère Eunice (2 Tim. 1.5). Paul lui rappelle néanmoins de demeurer dans ce qu’il avait appris. La foi de sa famille ne pouvait pas simplement devenir la sienne par héritage. De la même manière, les parents peuvent présenter fidèlement les Écritures et montrer par leur exemple qu’elle leur est précieuse, mais leur enfant devra lui-même répondre au Dieu qui y parle.

Plus que le plaisir d’un livre

La comparaison avec la littérature ordinaire a toutefois ses limites. La Bible n’est pas un simple classique dont on chercherait à transmettre le goût esthétique. Elle est la Parole inspirée de Dieu, utile pour enseigner, convaincre, corriger et instruire dans la justice (2 Tim 3.16). Son objectif est de lui révéler Dieu, de lui faire connaître le salut en Jésus-Christ et de transformer sa manière de vivre. Le plaisir de lire la Bible ne doit donc pas être confondu avec une émotion agréable ressentie chaque fois qu’on l’ouvre. Certains passages demandent un effort. D’autres nous confrontent à notre péché ou nous conduisent à travers des réalités douloureuses. Ils ne liront pas la Bible comme ils pourraient lire L’Agent Jean!, c’est certain. Mais comme pour toute habitude importante, la lecture biblique nécessite parfois de la persévérance avant même que le désir soit présent.

Le Psaume 1 décrit néanmoins l’homme heureux comme celui qui trouve son plaisir dans la loi de l’Éternel et qui la médite jour et nuit. Ce plaisir vient de ce que la Parole lui permet de connaître le Dieu qui l’a donnée. Voilà ce que les parents désirent ultimement pour leur enfant: qu’il développe une habitude de lecture, oui, mais qu’il rencontre Jésus dans les Écritures et qu’il apprenne à trouver en lui sa joie. Les parents ne peuvent malheureusement pas créer cette joie. Dieu seul, par son Esprit, peut ouvrir le cœur de leur enfant et lui donner faim de sa Parole. Leur responsabilité demeure pourtant réelle: ils peuvent lire la Bible devant lui, la lire avec lui et lui montrer, par leur manière d’en parler, qu’elle est précieuse à leurs propres yeux.

Cette responsabilité est d’ailleurs présente dans toute la Bible. Le Psaume 78 appelle le peuple de Dieu à raconter à la génération suivante «les louanges de l’Éternel, sa puissance et les prodiges qu’il a opérés» (Ps 78.4), afin que les enfants placent à leur tour leur confiance en Dieu. Transmettre la foi consiste donc à leur faire connaître, par nos paroles et par notre vie, le Dieu en qui nous avons nous-mêmes appris à placer notre confiance.

Alors, avant de lui dire «Va lire ta Bible», assurons-nous d’ouvrir la nôtre, parce que nous avons, nous aussi, désespérément besoin d’y entendre Dieu. Il ne faut pas le faire pour jouer le rôle du parent exemplaire ni pour offrir une démonstration artificielle. Il faut le faire parce que nous savons que nous avons nous-mêmes besoin d’entendre sa voix. L’enfant ne suivra pas nécessairement notre exemple. Il verra néanmoins que la Bible n’est pas seulement un livre que les adultes recommandent aux enfants et que l’invitation à la lire ne repose pas uniquement sur une règle qu’on lui impose.

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