Suivre le Christ ou l’idée que je m’en fais?
Dans Le coût du discipulat, Jonas Madureira cherche à redonner au discipulat chrétien toute son ampleur. Son objectif est de réformer une vision du christianisme qui réduirait la foi à des croyances, à du marketing ou à de l’activisme. Pour l’auteur, être disciple, c’est avant tout imiter le Christ d’une manière qui transforme en profondeur notre vie tout entière.
Le livre s’articule autour d’une idée simple mais centrale: le mot «discipulat» a deux significations qu’on ne peut pas séparer. Suivre Jésus, d’une part. Aider les autres à le suivre, d’autre part. On ne peut pas conduire quelqu’un vers le Christ si on ne marche pas soi-même avec le Christ. C’est le fil conducteur de tout l’ouvrage.
Le discipulat a-t-il un coût?
Dans la première partie, Madureira s’appuie sur un passage clef de l’évangile de Luc (14.25-35) pour montrer que suivre Jésus a bel et bien un «coût». Comme pour toute décision importante dans la vie, mieux vaut savoir à quoi s’attendre avant de s’y engager. L’auteur dégage trois exigences essentielles du discipulat.
Le coût du discipulat
Jonas Madureira
Le coût du discipulat
Jonas Madureira
La première, c’est d’aimer le Christ par-dessus tout. Jésus doit occuper la première place, avant ma famille, mes biens matériels et même ma propre vie. Cela ne veut pas dire de mépriser ses proches mais de reconnaître que Dieu seul mérite mon amour absolu.
La deuxième, c’est accepter de souffrir par obéissance. Suivre Jésus attire parfois l’incompréhension, voire le rejet. «Porter sa croix», ce n’est pas juste endurer les épreuves de la vie en général, mais assumer les conséquences de ma fidélité au Christ dans un monde qui lui résiste.
La troisième, c’est le renoncement. Le disciple doit laisser tomber l’illusion qu’il contrôle sa vie, ses biens ou son avenir. Tout appartient à Dieu. Suivre le Christ, c’est mourir à moi-même afin de vivre pour lui.
Madureira met ensuite en garde contre ce qu’il appelle un «discipulat à bas coût». Il critique les approches au rabais qui misent sur le confort, la croissance des effectifs ou les programmes plutôt que sur la transformation réelle du caractère des chrétiens. Selon lui, une église qui structure sa vie autour des attentes de sa «clientèle» tend à former des consommateurs religieux plutôt que de véritables disciples.
Le discipulat est-il une imitation du Christ?
La seconde partie développe la thèse centrale du livre: le discipulat, c’est l’imitation du Christ (Imitatio Christi). Mais attention, précise Madureira, il ne s’agit pas simplement de suivre une sorte de morale christianisée. Cette imitation doit être conforme à la foi qui nous a été transmise par la prédication des apôtres. À sa manière, l’auteur ancre fermement sa perspective dans l’Écriture seule (Sola Scriptura).
Pour appuyer son propos, Madureira emprunte à la théorie du désir mimétique de René Girard: les humains sont naturellement portés à imiter les autres. Nos désirs, notre identité même, se forment souvent en fonction de ceux qu’on admire. La vraie question n’est donc pas de savoir si on imite quelqu’un, mais si cette personne en est digne.
Cela l’amène à critiquer notre culture de «l’authenticité» qui valorise l’idée de se construire soi-même pour être vraiment original. Madureira lui préfère la «sincérité» qui consiste à reconnaître humblement qu’on est toujours façonné par nos modèles. Le chrétien doit assumer complètement que son identité repose en Christ.
Le grand mérite du livre, c’est de tisser ensemble Bible, histoire, philosophie et vie pratique en église. Sa critique du consumérisme religieux et de l’humanisme narcissique tombe particulièrement à point aujourd’hui.
L’ouvrage a toutefois ses limites. Bien qu’il soit assez court, le propos est dense et le ton souvent académique. Les très nombreuses références à des penseurs comme Augustin, Dietrich Bonhoeffer, René Girard, Soren Kierkegaard, C. S. Lewis, Blaise Pascal, Jean-Jacques Rousseau ou Charles Taylor peuvent dérouter un lecteur peu familier avec la philosophie et l’histoire de la théologie. Par moments, on sent que l’auteur s’adresse davantage à un public déjà formé qu’au chrétien ordinaire.
Une autre faiblesse tient à l’usage fréquent de L’Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis. Bien que l’auteur s’y réfère abondamment, il n’explique jamais pourquoi cette œuvre du XIVᵉ siècle aux accents doloristes occupe une place si centrale dans son raisonnement. De plus, l’édition française utilisée, une version rimée de 1862, rend les passages cités difficiles à comprendre.
Malgré ces quelques réserves, Le coût du discipulat reste un ouvrage profond et stimulant. Il interpelle le lecteur avec une question fondamentale: est-ce que je veux vraiment suivre le Christ ou seulement l’idée que je m’en fais? C’est cette réflexion qui donne toute sa force à l’ouvrage.
