Jusque-là, j’ai essayé de présenter les grandes lignes d’une « théologie publique » et de cette notion centrale de bien commun. Dans une société socialement plurielle, les chrétiens peuvent à la fois vivre la nature unique de leur foi, évangéliser (même dans la sphère publique) et aussi vivre pour le bien de cette société. C’est d’autant plus le cas que nous pouvons faire ce que personne d’autre ne peut faire. Nous pouvons œuvrer pour le bien de la société d’une manière absolument unique et radicale : c’est la prière.
Prier pour le bien
La prière est la manière principale dont nous pouvons chercher le bien de nos contemporains.
La prière est la manière principale dont nous pouvons chercher le bien de nos contemporains. Ce n’est pas d’abord en participant à des « actions citoyennes » ou à la vie républicaine (ce qui est bien sûr tout à fait possible !). Le plus grand privilège que nous avons est de pouvoir nous approcher du trône de la grâce et d’implorer notre Père par notre frère et intercesseur, Jésus le Fils. L’Esprit, qui porte nos prières vers le grand médiateur, peut soutenir notre zèle pour la prière qui a en vue le bien de tous. Comme Paul l’écrit à Timothée : « J’exhorte donc, en tout premier lieu, à faire des requêtes, prières, intercessions, actions de grâces, pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui occupent une position supérieure, afin que nous menions une vie paisible et tranquille, en toute piété et dignité. » (1 Timothée 2.1-2)
Nous avons dans cette exhortation de Paul un plan d’action pour la présence chrétienne dans une société post-chrétienne. Nous devons prier ; c’est le principal exercice de la foi. Nous devons offrir des prières d’intercession pour tous les Hommes. Je pense que cette prière est assez commune. Peut-être que nous devons persévérer, être plus zélés, mais nous prions pour que nos « autorités supérieures » soient habitées par le désir de la paix et de la justice. Voilà une prière d’intercession.
Nous devons aussi offrir des prières d’action de grâce pour tous les Hommes. Je ne sais pas si nous avons pris toute la mesure de cette phrase. Personnellement, je ne crois pas avoir totalement fait le pas. Que veut dire « offrir des actions de grâce pour tous les Hommes » ? Nous devons rendre grâce à Dieu pour… tout le monde, pas simplement pour les autres croyants ? Et en plus nous devons rendre grâce pour les responsables politiques ? Pas simplement intercéder en leur faveur, mais rendre grâce à Dieu. Sommes-nous capables de rendre grâce à Dieu pour notre président ? Même celui pour qui nous n’avons pas voté et que nous pensons prendre de mauvaises décisions ? Je sais que j’ai du mal. Je suis pourtant convaincu que c’est ce que Paul veut dire ici.
Prier pour le bien… non pour maudire
Une tentation serait de penser qu’il est ici simplement question de prier… et que le contenu de notre prière est totalement laissé à notre liberté. Et s’il se trouve que nous n’aimons pas les décisions politiques de nos responsables politiques, alors nous sommes en droit de demander à Dieu de… disons, pour être gentil, qu’ils se cassent une jambe et qu’ils arrêtent de prendre de mauvaises décisions.
Il est vrai que Paul exhorte à prier pour les autorités en vue de la paix à venir qui nous est promise. Il peut arriver, dans de rares cas, que prier pour la paix passe par la fin de la carrière d’un, ou d’une, personnalité politique. C’est notamment le cas dans des situations moralement et légalement flagrantes d’oppression : par exemple, en présence d’un gouvernement dictatorial (au sens fort du terme, pas de la manière dont il est utilisé à la légère aujourd’hui) ou illégitime. Dans nos pays, ces cas sont cependant extrêmement rares.
Prier pour les autorités est une recherche de leur bien
Dans la situation la plus ordinaire, prier pour les autorités est une recherche de leur bien. Prier pour que Dieu retire la présidence à celui que nous n’aimons pas particulièrement ne correspond pas à la prière bienveillante à laquelle nous sommes appelés. Prier pour que nos opposants se cassent les dents sur le jugement de Dieu ne me semble pas correspondre entièrement à la prière attendue par Paul. Je crois qu’il peut y avoir des exceptions, mais cela devrait faire l’objet d’un article entier et pas seulement de quelques mots.
Une bénédiction subversive
La prière pour nos autorités est une expression de la vocation la plus subversive de la foi chrétienne : « Bénissez ceux qui vous persécutent, bénissez et ne maudissez pas. » (Romains 12.14) Nous sommes appelés à bénir ceux qui nous persécutent à cause du nom de Jésus. Alors pourquoi chercherions-nous l’échec ou le mal de ceux qui ne nous persécutent pas, mais sont promoteurs d’une vision morale et sociale qui est à l’opposé de la nôtre ? Si nous devons aller jusqu’à bénir ceux qui nous persécutent, nous sommes aussi appelés à bénir ceux qui ne nous persécutent pas.
Le meilleur témoignage chrétien dans une société polarisée est de montrer que rien ne peut venir polariser notre appel à bénir… et non à maudire.
Dans les deux cas, il n’y a rien de plus subversif, surtout dans un monde attiré et obsédé par les extrêmes. Le meilleur témoignage chrétien dans une société polarisée est de montrer que rien ne peut venir polariser notre appel à bénir… et non à maudire. Nous désirons le bien des autres. Qu’ils nous le rendent ou pas ne devrait pas être un facteur. Dans la prière, nous ne devrions pas faire de calcul : je prie pour lui ou pour les responsables de ce parti politique, car ils défendent mes valeurs ou les valeurs chrétiennes. Je cherche le bien, je bénis et ne maudis pas… sans qualification. Ou plutôt oui, je qualifie, comme Paul : même dans le pire des cas, nous cherchons quand même la bénédiction et non la malédiction.
Je reconnais vraiment que cela me bouscule parce que c’est radicalement subversif : offrons des prières de reconnaissance, prions pour le bien, intercédons pour tous les Hommes. Prions pour nos voisins athées, pour le responsable de quartier anti-chrétien, pour les hommes et femmes politiques que nous pensons être des crypto-fascistes (oui, j’ai entendu cela !). Prions pour bénir, et non maudire. Cela ne laissera pas nos contemporains indifférents, et ce sera la chance de faire entendre un merveilleux témoignage : Dieu seul rendra jugement de nos œuvres lorsque Christ viendra régner sur une création transformée.
