Comment concilier le témoignage et l’apologétique chrétiens avec une réflexion publique, c’est à dire qui ait comme focalisation le domaine commun de tous les citoyens ? Est-ce que la parole publique n’est qu’un prétexte pour faire de l’évangélisation ? Si nous valorisons l’engagement public des chrétiens, sommes-nous en train de reléguer la proclamation de l’Évangile à un rang secondaire ? Cette opposition n’est bien sûr pas nécessaire. Bien sûr que non ! Mais pourquoi ? Dire que nous devrions à la fois contribuer au bien commun et à la proclamation de l’Évangile ne sera pas forcément une évidence pour tous. Après tout, notre société va à sa perte, non ? Le plus important c’est que nous proclamions le salut de Christ afin que nos contemporains soient « sauvés de cette génération mauvaise » (Ac 2.40) … non ? Il faut donc expliquer comment nous pouvons pratiquer le bien et proclamer la grâce, sans opposition.
Trois aspects de la grâce commune
La notion de grâce commune peut nous aider à articuler bien commun et évangélisation. Cette notion affirme que Dieu est toujours à l’œuvre, et pas simplement à travers la proclamation de la grâce. De manière ordinaire, Dieu est à l’œuvre dans le monde parce que, l’ayant créé, il ne l’a pas abandonné. La compassion de Dieu dépasse ce que nous imaginons. Parfois, la grâce commune est aussi appelés « bonté commune ». Cette expression est meilleure, parce qu’elle dit plus directement ce qui est au centre de cette approche : la bonté de Dieu[1].
- Il existe une bonté, ou grâce, générale de Dieu envers toutes ses créatures. Dieu fait lever le soleil sur tous, chrétiens ou non.
- De plus, Dieu, par son Esprit, restreint la puissance du péché. En conséquence, la vie sociale et civile demeure possible.
- Et enfin, tous les êtres humains sont donc sont capables de contribuer au bien de la société. Tout le monde peut faire du bien à son prochain et agir par altruisme.
Des textes comme Psaume 145.9, Luc 6.35, ou encore Jean 3.16, soulignent cette même tendance universelle de la bonté de Dieu. Cela dit, il ne faut pas tirer de cette notion des conclusions trop radicales. La bonté commune de Dieu ne signifie pas que Dieu approuve toutes les actions des Hommes, ou que nos « bonnes » actions pourraient servir à notre salut. La bonté commune de Dieu ne veut pas non plus dire que Dieu sauvera tout le monde.
Une dimension négative et positive
La grâce commune est donc d’abord une notion « négative » qui dit que Dieu limite les effets du péché. Nous, des êtres humains marqués par le péché, ne sommes pas aussi violents et mauvais que nous aurions pu l’être. Si vous êtes pessimistes, cela vous semblera étrange : après tout le monde va déjà bien assez mal. Si vous faites partie des optimistes, vous allez vous dire que c’est une vision assez pauvre du monde.
Ce serait le cas si nous oublions que la grâce commune a aussi un côté positif que le verset de Matthieu 5 souligne bien : « Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » Le bien et la beauté existent bien. Affirmer que Dieu restreint le péché, c’est aussi affirmer qu’en conséquence, le bien, le beau, le vrai sont visibles dans la société. Malgré le péché qui affecte notre nature, nos relations, nos désirs, nos paroles et notre environnement, le monde est habité de bonté, de bienveillance, et de compassion.
Les êtres humains sont pécheurs, mais ils demeurent capables, étant images de Dieu et au bénéfice de la grâce commune. Le théologien et homme politique néerlandais Abraham Kuyper a mis l’accent sur l’exercice de cette grâce commune :
« Non seulement Dieu a créé tous les hHommes, non seulement il est tout pour tous les Hommes, mais sa grâce aussi s’étend elle-même, non seulement comme une grâce spéciale, aux élus, mais aussi en tant que grâce commune (gratia communis) à l’ensemble de l’humanité. Certainement, il y a une concentration de lumière et de vie religieuse dans l’Église, mais dans les murs de cette Église il y a des fenêtres largement ouvertes, par lesquelles la lumière de l’Éternel doit rayonner dans le monde entier. »[2]
Les chrétiens peuvent – devraient même – par leur foi, participer au bien commun avec ceux qui ne croient pas… parce qu’un même Dieu est à l’œuvre par sa grâce commune et sa grâce qui sauve.
Une valorisation des vocations séculières
Une conséquence de la grâce commune, c’est que tous les domaines de la vie humaine sont au bénéfice de cette action divine. Les vocations professionnelles, scientifiques, publiques, sont toutes légitimes pour les chrétiens. Ils peuvent, en étant éboueurs, plombiers, ou secrétaires de mairie, contribuer d’une manière différente au bien social. Les vocations scientifiques sont aussi un terreau merveilleusement fertile afin de servir le bien de tous.
Nous devons quand même être prudents. Dire que toutes les vocations, par exemple scientifiques, sont légitimes ne veut pas dire que tout ce que nous faisons dans nos travaux vont l’être. Il est malheureusement possible, même en tant que chrétiens, de trahir notre vocation. Il est aussi possible de simplement se tromper.
Un exemple sera peut-être utile. Pouvons-nous dire que la notion « d’intelligence émotionnelle » fait partie de la grâce commune ? Pas tout à fait. Ce n’est pas parce que Dieu est à l’œuvre par sa grâce commune que toutes les notions et théories proposées par les sciences exactes ou les sciences humaines sont valides. Il y a eu de nombreuses théories scientifiques erronées, ou même dangereuses, dans l’histoire humaine. La psychologie est un domaine scientifique qui est au profit de la bonté commune de Dieu… mais tout ce que dit la psychologie n’est pas automatiquement validé.
Nous devons toujours exercer sagesse et prudence dans l’exercice de nos vocations. Ce n’est d’ailleurs pas unique aux chrétiens, car cela concerne toutes les professions. Reconnaître que Dieu, par sa bonté, est à l’œuvre dans notre monde, ne veut bien sûr pas dire que tout ce qui est dit ou fait est approuvé de lui ! Les chrétiens feront entendre leur voix en montrant comment pratiquer les diverses vocations, afin qu’elles glorifient le Créateur.
