Un domaine important de l’implication chrétienne dans le bien commun est l’éthique. L’éthique est pour nous l’expression dans des situations concrètes de notre foi. « Tu ne convoiteras pas ce qui est à ton prochain » est une parole qui modèle la vie chrétienne. Comment cette parole s’applique-t-elle à la vie en entreprise qui utilise parfois la « convoitise » d’un poste à responsabilités en vue de motiver ses employés ? C’est une question éthique. Comment l’éthique chrétienne peut-elle se pratiquer dans une société pluraliste et post-chrétienne ?
La tendance à déchirer l’éthique chrétienne
Le premier défi n’est pas dû à la société dans laquelle nous vivons, mais plutôt à notre théologie. Nous avons en effet tendance à privilégier l’une des deux parties principales de l’éthique chrétienne : l’éthique sociale ou l’éthique familiale et sexuelle.
Certains seraient tentés de voir en l’éthique familiale la pierre angulaire de l’éthique chrétienne. Il y a des raisons à cela. La famille (pas forcément réduite aux parents et aux enfants) est un des piliers de la réalité sociale. Si une société ne donne pas une juste place à la famille, elle ne peut pas prospérer pour le bien de tous. La Bible est pétrie d’exhortations familiales, que ce soit dans l’Ancien (on pensera aux Proverbes) ou dans le Nouveau Testament (on pensera aux exhortations de Paul en Ephésiens 5). De nombreux défis sociaux portent sur l’éthique sexuelle, et il est normal d’en faire l’un des cœurs de notre engagement social.
D’autres seraient tentés de faire de l’éthique sociale le lieu principal de l’engagement chrétien. Le bien commun le plus visible concerne en effet souvent des questions d’ordre social comme le soutien aux personnes marginalisées, que ce soit pour des raisons économiques ou ethniques. L’immigration fait partie de ces questions, tout comme le mode de participation démocratique, ainsi que les priorités économiques de l’État. Les exhortations à faire preuve de justice et d’équité sont elles aussi nombreuses dans la Bible.
Que nous ayons chacun un domaine particulier d’investissement n’est pas problématique. Nous serons naturellement attirés vers l’un de ces domaines éthiques pour des raisons parfois personnelles. L’un s’engagera avec le Défi Michée, l’autre avec une association d’aide aux familles en difficulté. Le problème survient lorsque nous considérons l’un de ces domaines comme, au mieux, secondaire ou au pire, inutile.
Ethique chrétienne et éthique publique
Le discours chrétien visant une société plus juste, faite de paix et d’équité, peut être entendu assez facilement.
C’est vrai qu’il est plus facile de parler publiquement d’éthique sociale. Le discours chrétien visant une société plus juste, faite de paix et d’équité, peut être entendu assez facilement. En tous cas superficiellement, car les fondements de cette éthique sociale chrétienne sont… chrétiens ! Il n’y a en effet pas d’éthique sociale chrétienne si le Créateur révélé dans la Bible n’existe pas. Cependant, dire que nous désirons une société plus juste trouvera un écho plus naturel (et plus favorable) chez nos contemporains que si nous disons que la société devrait valoriser le mariage monogame. Ce n’est pas une raison suffisante pour écarter l’éthique familiale et sexuelle de nos communiqués de presses et de nos réseaux sociaux. Par contre, il faut ne pas être naïfs, et agir (et parler) avec sagesse, ainsi que choisir avec précautions les moments où nous exprimer.
Est-il même possible de faire entendre la voix de l’éthique chrétienne dans un monde post-chrétien ? Est-ce que nous devons même essayer de la faire entendre ? Après tout, nous vivons dans une société qui a dépassé à la fois son histoire chrétienne et les valeurs ayant contribué à la formation de la société laïque. Peut-être que nous devrions simplement œuvrer en vue d’une éthique qui puisse être acceptée par tous. C’est peut-être seulement de cette manière que nous pourrons être une bénédiction pour nos contemporains non chrétiens ?
Je ne crois pas qu’aller aussi loin soit nécessaire. Pour commencer, il n’y a pas d’éthique neutre. S’il est possible de parler d’une « éthique publique », n’imaginons pas qu’une position éthique puisse être « neutre », car elle est toujours modelée par des convictions au sujet de la nature humaine, de ce qu’est le bien ou la justice, de l’origine même du bien et du mal, etc. Aucune éthique n’est agnostique sur ces choses. L’éthique distinctement chrétienne ne fait bien sûr pas exception.
Vouloir abandonner la distinction de l’éthique chrétienne afin de trouver le plus petit dénominateur éthique commun, c’est aussi oublier que notre vocation est de manifester la présence de Dieu dans tous les domaines de notre vie. Dans notre société, le plus petit dénominateur commun ne sera jamais Dieu. Si nous allons dans cette direction nous réaliserons un jour que le monde nous ignore, pas parce que nous sommes trop chrétiens, mais parce que nous ne le sommes pas assez.
Une éthique chrétienne peut tout à fait être une éthique publique, pour tous. Tout d’abord, une éthique publique n’est pas une éthique au sujet de laquelle tout le monde est d’accord. Contrairement au mythe moderne, la majorité n’a pas tout le temps raison ! Une éthique publique n’a pas besoin d’être une éthique a-chrétienne. Elle doit par contre avoir premièrement en vue le bien commun et unir les efforts de chrétiens, musulmans et athées dans certains débats éthiques – notamment concernant la fin de vie.
Une éthique intégrale en vue du bien de tous
Diviser l’éthique chrétienne pose trois problèmes. D’abord, nous ne rendons pas gloire à Dieu pour toutes les dimensions de notre vie. Dieu est le créateur de toutes les sphères de notre existence : familiales et sociales ; sexuelles et politiques. Ensuite, nous compromettons à l’intégrité de notre témoignage public. Nous donnons une image trop limitée de ce que la foi chrétienne peut dire (devrait dire) à nos contemporains. Enfin, nous nous empêchons de chercher le bien de tous en toutes choses : nous nous battrons pour une économie plus juste en ignorant le drame qu’est la consitutionalisation de l’avortement. Nous nous battrons pour la vie des fœtus en ignorant les conditions de vie de certains de nos contemporains.
Rester silencieux sur l’un ou l’autre domaine de l’éthique chrétienne c’est perdre de vue le bien des autres.
Rester silencieux sur l’un ou l’autre domaine de l’éthique chrétienne c’est perdre de vue le bien des autres. L’éthique sociale chrétienne est une éthique de bienveillance, de justice et de sagesse. Elle ne devrait pas prendre position sur des questions sociales de manière hâtive et simpliste, mais prendre conscience de la complexité de la société. En faisant cela, nous montrerons que bien que nous ayons une foi unique, celle-ci peut être au bénéfice de tous. L’éthique sociale chrétienne qui met par exemple en avant la générosité et le contentement, est une force de bien pour une société polarisée, matérialiste et obsédée par l’accumulation des biens.
L’éthique sexuelle chrétienne sera tout aussi bénéfique pour la société, y compris pour nos voisins athées. En protégeant les familles, elle nourrit le tissu social, approfondit les relations entre les personnes, et encourage le lien entre générations et cultures. Elle montre aussi que la dignité des personnes est d’abord due à notre nature humaine, et pas à nos capacités physiques. Défendre l’intégrité humaine, des plus jeunes aux plus âgés, est une action qui vise le bien de tous… même de ceux qui sont opposés à notre positionnement éthique !
Il y a un enjeu important ici, celui du témoignage. Si nous parvenons à montrer qu’une éthique chrétienne est bénéfique pour tous, nous montrerons aussi que notre Dieu est un Dieu de bonté… pour tous, et qu’il ne rejette pas ceux qui viennent à lui.
































