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Andre Agassi, superstar du tennis, n’avait que 19 ans quand il a joué́ dans une publicité́ télévisée pour les appareils photos Canon. Le message publicitaire le présentait dans toutes sortes de poses accrocheuses ; un spectacle exposé à la vue de tous devant le déclic de l’obturateur du téléspectateur. Alors que la publicité tire à sa fin, Andre Agassi sort d’une Lamborghini blanche dans un costume blanc pour prononcer une seule phrase : « Tout… » – dit-il avec un sourire narquois, s’arrêtant et inclinant la tête pour baisser ses lunettes de soleil afin de révéler son regard sérieux – « est dans l’image. » La publicité s’est propagée comme une traînée de poudre. Agassi disait qu’il entendait au début le slogan deux fois par jour, puis six, dix, et pour finir constamment.

Tout est dans l’image

Dans son autobiographie, il fait part du choc subi. Le slogan restait ; il n’arrivait pas à s’en défaire. « Tout est dans l’image » est devenu l’image attribuée à Agassi et à laquelle il a passé des années à essayer d’échapper. « Du jour au lendemain, dit-il, le slogan est devenu synonyme de moi. Les rédacteurs sportifs assimilaient ce slogan à ma nature intérieure, à mon être essentiel. Ils disaient que c’était ma philosophie, ma religion et ils prédisaient que ce serait mon épitaphe1. » Les foules criaient cette phrase qu’il gagne ou qu’il perde, car qui a besoin de trophée quand il peut perdre avec style ? Ces quelques mots se moquaient de ses objectifs en tennis et minimisaient ses aspirations athlétiques. Ils l’ont rendu cynique, insensible à la foule, irrité par les journalistes, et finalement écœuré par le regard du public. Agassi était peut-être une victime, non pas tant de cette phrase scénarisée, mais d’une nouvelle impulsion à l’ère des spectacles. L’image et la substance étaient désormais divorcées, car c’est bien ce que sont les images : un simulacre, une représentation, un objet qui crée une distance entre l’apparence et la substance. « Dans un monde dominé par l’image plutôt que par la parole, la vie intérieure cède la place au spectacle extérieur. La substance laisse la place à la simulation. »

La guerre des spectacles

La guerre des spectacles

Cruciforme. 168 pages.

Quelles images devraient nourrir nos yeux ? Nous laissons souvent cette question sans réponse. En réalité, nous préférons l’éviter. Cependant, les vidéos virales, les images numériques ainsi que plusieurs autres formes de spectacles visuels nous entourent constamment, rivalisant pour notre temps, notre attention, notre désir et notre argent. Nous laissons donc nos yeux paresseux se nourrir de tout ce qui se présente à nous. Par conséquent, nous ne nous arrêtons jamais pour considérer l’impact de notre régime visuel sur nos habitudes et nos désirs.

Tony Reinke a réfléchi lui-même sur ces questions difficiles en critiquant ses propres habitudes. Il nous présente maintenant ses découvertes après avoir analysé les possibilités et les pièges que comporte un monde centré sur l’image. Au final, il nous montre la beauté d’un plus grand spectacle qui est capable de recentrer nos âmes, de combler nos cœurs et de stabiliser notre regard sur l’essentiel en cette ère du spectacle numérique.

Cruciforme. 168 pages.

À l’ère du spectacle, l’image est notre identité, et notre identité est inévitablement modelée par nos médias.

À l’ère du spectacle, l’image est notre identité, et notre identité est inévitablement modelée par nos médias. Pour utiliser le langage évocateur de Jacques Ellul au sujet des films, nous choisissons de nous adonner par procuration aux vies à l’écran que nous ne pourrions jamais expérimenter personnellement. Nous nous évadons dans des vies qui ne sont pas les nôtres et nous nous adaptons aux expériences des autres. Nous vivons à l’intérieur de nos simulations projetées, à l’intérieur des promesses et des possibilités de nos célébrités préférées. Le résultat : « Comme un escargot privé de sa coquille, l’homme n’est qu’une masse informe de matière plastique modelée en fonction des images en mouvement. » Nos films populaires représentent « une pédagogie du désir », un lieu où nos amours, nos aspirations et nos identités sont façonnés pour nous. À l’ère du spectacle, nous quittons les contours rigides de nos existences incarnées, nos coquilles, pour découvrir nos propres forme et définition en vivant une vie d’abstraction dirigée par les médias. Et parce que nous pouvons vivre entièrement dans le monde de nos images (consommées et projetées), nous perdons notre identité et notre place dans la communauté. Nous perdons le sens de ce que signifie être à l’intérieur du corps que Dieu nous a assigné et qu’il a conçu pour nous. Libérés des contours rigides de notre humanité, nous devenons des masses informes autonomes, plastiques et malléables. « La technologie numérique extrait la société et la création de la particularité de nos corps, de l’ordre matériel et de notre situation sociale, plaçant l’individu hypermoderne au sein d’un environnement complètement artificiel de symboles et d’images manipulés. » Nous devenons des « moi » détachés, séparés de la nature et des autres, séparés de nos véritables « moi ».

Toutes ces confusions identitaires pilotées par les médias sont amplifiées par les appareils photos numériques sur nos téléphones intelligents, qui sont arrivés juste à temps pour fusionner notre image de nous-mêmes avec l’image que nous désirons projeter dans les médias sociaux.

Cet article est un extrait de « La guerre des spectacles » de Tony Reinke

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