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Lors de la dernière assemblée plénière du CNEF, Marc Deroeux (vice-président) et moi-même étions invités à présenter quelques réflexions bibliques et théologiques sur le défi que pose la pandémie de Covid-19 à l’Eglise. Ce fut un moment particulièrement intéressant, et je suis reconnaissant d’avoir été témoin de tous les engagements des Eglises et œuvres du CNEF pendant les deux mois de confinement.

Pendant la session Q/R, plusieurs représentants sont intervenus à propos de la « justice sociale ». Qu’en penser ? Est-ce l’introduction d’un concept non biblique de justice dans l’Eglise ? Devons-nous abandonner l’expression à un monde séculier qui le construira sans Dieu ? La notion de « justice sociale » ne faisait pas partie de ce que Marc et moi avions préparé et nous avons essayé de répondre au mieux. Mais, après quelques semaines, je voudrais revenir sur ce thème.

Une expression vague

La première réaction fut en partie négative : la « justice sociale » est une construction sociale et philosophique fondée sur des a priori non bibliques et parfois même assez à l’opposé de la perspective biblique. Ce n’est pas tout à fait faux. Bien sûr la raison est simple : sans standard moral qui soit commun à tous, la seule règle de « justice sociale » deviendra ce que la société considérera comme une attitude juste. Ainsi, la « justice sociale » pourra dans notre société exiger les mêmes droits pour tous, quelles que soient leur orientations sexuelles – y compris (ou surtout) pour la procréation. La lutte pour la « justice sociale » pourrait aussi devenir pénalement contraignante, poursuivant pour homophobie ceux qui refuseraient d’accepter le nouveau standard éthique.

D’un autre côté, la « justice sociale » n’est pas forcément en tension aussi radicale avec l’éthique chrétienne. Dans son sens le plus simple, l’expression désigne un « principe promouvant l’égalité des droits et la solidarité mais également la distribution équitable des richesses »[1]. Malheureusement ayant dit cela, nous n’avons pas beaucoup avancé. De quels « droits » parlons-nous ? Finalement, en tentant de définir ce qu’est la « justice sociale », ne tournons-nous pas en rond ?

Si nous avons parfois l’impression de ne rien avoir dit par « justice sociale », c’est probablement parce que l’expression est beaucoup trop vague. Le problème, c’est que sans frontières bien tracées, tout pourra être invoqué comme relevant de la « justice sociale », avec une sérieuse dérive possible. Comme le disait le philosophe catholique Michael Novak : « Elle devient, le plus souvent, un terme dont la signification opérationnelle est : ‘Nous avons besoin d’une loi contre cela.’ En d’autres termes, elle devient un instrument d’intimidation idéologique, dans le but d’obtenir le pouvoir de coercition juridique. »[2] La « justice sociale » peut parfois n’être qu’un prétexte. Pour qu’elle soit réellement juste, la « justice sociale » ne peut se concevoir sans la référence au Dieu qui est la source de tout bien, et de toute justice.

Une vertu publique

Faut-il alors abandonner simplement l’expression de « justice sociale » ? A mon avis cette expression n’est pas la meilleure à utiliser et je proposerai plutôt de parler d’une justice « publique », c’est à dire qui chercher à se concrétiser dans la sphère publique. Cinq remarques nous aideront à tracer les contours d’une meilleure compréhension de cette « justice sociale ».

Premièrement, la justice doit avoir comme premier point de référence le Dieu de toute justice. C’est lui qui est non seulement la récapitulation de ce qu’est la justice, mais c’est lui qui révèle la nature de cette dernière. Sans le Dieu qui se révèle dans sa Parole, définir une « justice », qu’elle soit « sociale » ou « publique », sera impossible.

Deuxièmement, la justice doit avoir comme deuxième point de référence la justice de Dieu manifestée en Christ. Nous ne devrons jamais oublier que la pratique humaine de la justice doit émerger du don de la justice de Dieu en Christ, et de la gratitude qui en provient.

Troisièmement, la pratique de la justice ne doit pas être résumée à ses actions, mais s’ancrer dans les vertus chrétiennes qui sont le fruit de l’oeuvre de l’Esprit. L’exercice de la justice ne doit ainsi pas d’abord être liée à un ensemble de lois ou d’obligations, mais à un exercice vivant de la foi en Christ.

Quatrièmement, cette justice s’exercera de manière publique. Certes, elle est sociale… mais toute action visant la justice sera nécessairement sociale. La pratique de la justice dans la Bible, c’est entre autres choses de manifester dans la sphère publique. C’est l’appel d’Amos à pratiquer la justice et célébrer le Dieu d’Israël. La démonstration publique de la justice est une forme de concrétisation de notre adoration de Dieu.

Cinquièmement, l’exercice de la justice ne doit pas seulement (ou même d’abord) être dirigé vers les individus, mais aussi (voir premièrement), vers la communauté humaine à laquelle nous appartenons. C’est dans ce sens qu’elle peut être appelée « sociale » : elle a comme objet la société humaine. Cependant, même ici nous ne devrons pas dissocier notre articulation d’une « justice publique »[3] d’une saine perspective biblique sur la nature et le rôle des sociétés humaines.

Désirer la justice est une manifestation de notre création à l’image de Dieu. Malheureusement, l’entrée du péché dans le monde peut parfois même aller jusqu’à tordre cette grande quête humaine. C’est à nous, le peuple de Dieu, de manifester au quotidien que la grâce de Dieu redonne à la justice son caractère saint et bon.

 

[1]http://www.linternaute.fr

[2]Michael Novak, « Defining Social Justice », décembre 2000, First Things, https://www.firstthings.com, consulté le 17 juin 2020.

[3]En anglais, le terme « public justice » est définit de manière plus particulière et concerne la dimension essentiellement politique de la pratique de la justice.

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