Le beau, priorité de l’art en Christ ?

L’artiste en Christ ne doit pas être la victime d’un conditionnement culturel. Il trouve son identité en Christ et non dans l’enracinement culturel qui est le sien (cf. Culture ). La recherche de l’idea (l’Idée) du beau ne doit à mon sens plus être un objectif majeur pour tous. Condamner l’artiste en Christ à ne produire que «du beau» reviendrait à le lier par la chaîne du code esthétique classique. Cela reviendrait aussi lui faire courir le danger d’un esthétisme hypocrite (en l’obligeant à faire ce qui est attendu) et consensuel (en le poussant à vouloir plaire à tous).

Le goût étant éduqué socialement, nous sommes dépendants de modèles dominants. Faut-il pour autant «sanctifier» ces modèles? Non. D’autant moins que l’enracinement biblique n’est pas l’enracinement grec antique. Il faut en être bien conscient. La Bible propose d’autres valeurs.

Je cherche donc à définir le beau dans une perspective biblique. Ma référence étant constamment le Christ lui-même, je me tourne vers un texte de l’Ancien Testament qui, par anticipation, propose un extraordinaire portrait du Christ. En voici un petit extrait, en lien avec le sujet qui nous préoccupe:

L'Art pour Dieu
BLOCH JEAN-MICHEL
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L'Art pour Dieu
BLOCH JEAN-MICHEL
MAISON DE LA BIBLE. 240. 15.90 EUR.

Rares sont les ouvrages qui passent en revue, selon une perspective chrétienne, les principaux courants picturaux depuis le 15e siècle. Jean-Michel Bloch, professeur de «Pensée contemporaine» à l’Institut Biblique de Genève, a osé la démarche. Il en résulte une réflexion pertinente, exhaustive et clairement structurée, agrémentée de nombreux «Arrêts sur oeuvre», qui permettent d’étayer le propos. Petit plus non négligeable, le tout est imprimé en couleur, ce qui assure un bon rendu des illustrations. « L’art pour Dieu? » un ouvrage de référence pour l’artiste chrétien!

Thèmes abordés:

  • la création artistique
  • la foi
  • l’esthétique
  • l’histoire de l’art
  • les différents courants de pensée

Il a grandi (…) comme une jeune plante, comme un rejeton qui sort d’une terre toute sèche. Il n’avait ni beauté ni splendeur propre à attirer nos regards, et son aspect n’avait rien pour nous plaire.
Esaïe 53.2

En Christ, qui est l’image du Dieu invisible (cf. Image), Dieu a refusé la séduction par les apparences. J’en tire donc la proposition suivante: il importe de substituer à la notion de beauté celle de vérité, par la conformité à la vie. Alors s’ouvre la possibilité d’autres modalités de représentation.

Arrêt sur œuvre

Par Matthias Grünewald — assembled from various images, Domaine public

Matthias Grünewald (1460/70-1528) est un peintre allemand majeur de la peinture religieuse chrétienne.
Le Retable d’Issenheim

Son œuvre la plus fameuse est le Retable d’Issenheim, qui est exposé au Musée Unterlinden de Colmar. Cette œuvre fait penser à un vers du grand poète allemand Rainer Maria Rilke (1875-1926), qui se trouve au début des Elégies de Duino: «Car le beau n’est rien d’autre que le commencement du terrible.»

La représentation des corps, dans les diverses parties du retable, est absolument terrible, qu’il s’agisse du corps du Christ lui-même ou de celui de certains personnages. On voit le Christ dénudé, et sa chair apparaît comme meurtrie, malade. Cette vision est insupportable. Comment ne pas penser à nouveau au texte d’Esaïe 53.4: «Ce sont nos souffrances qu’il a portées, c’est de nos douleurs qu’il s’est chargé»?

On a l’impression de distinguer, sur son corps, des bubons, peut-être semblables à ceux provoqués par la peste noire qui ravageait l’Europe à cette époque. Ou peut-être s’agit-il de cicatrices laissées par d’autres maladies. Fallait-il représenter «cela»? Fallait-il montrer ces mains du Christ, tordues de douleur, comme pour exprimer le cri: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?» (Matthieu 27.46)?

Grünewald, artiste chrétien, l’a fait. Son œuvre est stupéfiante de… vérité et de vie. Vie physique et vie spirituelle sont ici réunies, dans un cri pictural d’une intensité immense, qui a traversé les siècles. Cette œuvre d’art s’enracine profondément dans l’incarnation: vie et vérité sont manifestées dans la vision de la chair meurtrie; il n’y a aucune idéalisation (cf. Incarnation).

La voie biblique n’a rien à voir avec la voie grecque, celle de l’idéalisme platonicien. Concrètement, cela signifie que l’artiste chrétien n’a pas à avoir l’obsession de la représentation de la beauté, pure et parfaite, image de l’Idéal et située dans le ciel des Idées. J’ajouterai ici un autre paramètre qui entre en compte chez les Grecs: la beauté grecque, apollinienne, c’est-à-dire harmonieuse, est bien ordonnée, conformément au grand principe ordonnateur des Grecs, le logos. Mais attention! Le logos grec n’est pas le Logos de l’Evangile de Jean. Ce n’est pas un dieu ni une personne; il ne s’est pas incarné. Le logos grec est uniquement un principe abstrait, rationnel. Le terme se retrouve dans notre mot «logique». Lorsque Jean, le disciple du Christ, utilise la notion de Logos, il reprend aux Grecs «l’enveloppe verbale» de leur mot logos mais en la remplissant d’un contenu tout autre.

Voici ce que dit le prologue de l’Evangile de Jean:

Au commencement était celui qui est la Parole de Dieu [le Logos]. Il était avec Dieu, il était lui-même Dieu. Au commencement, il était avec Dieu. Tout a été créé par lui; rien de ce qui a été créé n’a été créé sans lui. En lui résidait la vie (…). Celui qui est la Parole [le Logos] est devenu homme et il a vécu parmi nous.
Jean 1.1-141

Placer la création artistique dans la voie du Logos de l’Evangile, ce n’est pas l’engager dans la voie d’une pure beauté, équilibrée, rationnelle, mais dans la voie du Christ, qui est le Logos de vie, créateur du monde et Dieu incarné. Mais sommes-nous là plongés dans des vérités théologiques éloignées du travail concret de l’artiste? Non, aucunement!

L’artiste en Christ doit tenir compte des implications de ces vérités révélées. Il s’agit, à mon sens, à la place du principe souverain du Beau hérité de la tradition grecque, de se conformer à un autre principe, biblique: celui du Logos de vie. Christ est non seulement le Logos de vie, mais il a dit de lui-même: «C’est moi qui suis le chemin, la vérité et la vie» (Jean 14.6).

Quelles sont les conséquences de cette vérité pour l’artiste en Christ? Le chemin vers l’art, selon la voie du Christ, passe par la vérité et la vie. La vérité et la vie sont-elles nécessairement beauté? Non, bien sûr. La vérité de la vie n’a d’autre éclat que celui d’une évidence. Elle s’impose par ce qu’elle est.

Si la réflexion sur l’art est menée dans la perspective des valeurs de vérité et de vie, la notion de beau perd son importance première. En effet, dans la vie, c’est-à-dire dans la vérité de la vie, le laid a autant sa place que le beau. L’ordre du vivant relativise la notion de beauté.

On ne saurait donc reprocher à une œuvre d’art en Christ le fait qu’elle n’est pas belle. Il ne s’agit aucunement de sous-estimer le beau ni d’en écarter la recherche, qui peut rester un objectif à atteindre pour l’artiste chrétien. Toutefois, le bon référentiel, biblique, ne nous invite pas à évaluer la qualité d’une œuvre artistique uniquement à l’aune de la beauté selon le principe grec, mais plutôt à l’aune de la vérité et de la vie, principes parfaitement révélés dans le Christ lui-même, qui les a incarnés.

Le Christ est la voie vers une création artistique orientée par lui, qui est vérité et vie.

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