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Depuis ses origines, le christianisme a été accusé d’être infondé, basé sur un tissu de mensonges. L’un des reproches préférés des critiques de la foi chrétienne est la présence supposée de contradictions internes dans la Bible. La mort de Judas a souvent été brandie comme une « preuve » de la fausseté de l’Écriture. En effet, deux « versions » différentes de cet événement semblent s’opposer au sein du canon, celle de Matthieu 27.3-6 …

En voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l’avait trahi, fut pris de remords: il alla rapporter aux chefs des prêtres et aux responsables du peuple les trente pièces d’argent et leur dit: J’ai péché en livrant un innocent à la mort!

Mais ils lui répliquèrent: Que nous importe? Cela te regarde!

Judas jeta les pièces d’argent dans le Temple, partit, et alla se pendre.

 Les chefs des prêtres ramassèrent l’argent et déclarèrent: On n’a pas le droit de verser cette somme dans le trésor du Temple, car c’est le prix du sang.

Et celle d’Actes 1.18-19 :

Avec l’argent qu’il a reçu en paiement de son crime, il a acheté un champ; il y est tombé la tête la première, il s’est éventré, et ses intestins se sont répandus sur le sol. Tous les habitants de Jérusalem l’ont appris: c’est pourquoi ils ont appelé ce champ: Akeldama, ce qui, dans leur langue, signifie: «le champ du sang».

L’apparente contradiction des « deux morts » de Judas a fait couler beaucoup d’encre au fil des siècles. Le problème est évident : D’abord, Judas est-il mort pendu ou éventré ? Ensuite, s’est-il débarrassé de l’argent de son forfait ou l’a-t-il utilisé pour acheter un champ ? En tant que croyants attachés à l’inspiration plénière des Écritures saintes, nous confessons que s’il peut exister des paradoxes dans le texte biblique il ne peut contenir de contradictions. A partir de là, comment harmoniser Matthieu 27 et Actes 1 ?

Judas présenté à deux publics différents

Premièrement, il convient de préciser que les circonstances des deux passages sont différentes. Matthieu ne donne aucun détail, si ce n’est que Judas « alla se pendre ». Son objectif n’est nullement de décrire de manière détaillée les circonstances de la mort de Judas, mais d’informer ses lecteurs (pour la plupart chrétiens d’origine juive) que le traître avait connu une fin tragique à la hauteur de son méfait. Dans la pensée juive, le suicide était perçu d’une manière extrêmement négative (on peut penser au roi Saül). L’évangéliste écrit donc à des chrétiens d’origine juive une trentaine d’années après les faits sans donner plus de précisions.

En revanche, en Actes 1, Pierre s’adresse aux disciples de Christ avant la Pentecôte, quelques semaines seulement après les événements de la Passion. La mort de Judas est encore dans toutes les têtes (« Tous les habitants de Jérusalem l’ont appris », Actes 1.19). L’apôtre cherche à expliquer les raisons qui le poussent à chercher un remplaçant à Judas en faisant appel à la mémoire de ses auditeurs. En résumé, J.A. Alexander explique que Matthieu « écrivait pour un large public, dont beaucoup n’avait pas eu une connaissance préalable de l’affaire, il se contente donc d’inclure le fait principal, sans donner plus de détails selon son habitude. Pierre, qui s’adresse oralement à ceux qui connaissaient les faits aussi bien que lui-même, et ce moins de dix semaines après (…) est persuadé que le fait principal est déjà connu, et s’arrête sur les circonstances que l’évangéliste, des années après (…) laisse totalement de côté [1] ».

Judas tombe de haut

Deuxièmement, il faut relever que le paradoxe n’est pas aussi épineux qu’il y parait. Pour suivre Josh et Sean McDowell, nous pouvons affirmer sans crainte que « Matthieu ne dit pas que Judas n’est pas tombé ; ni Pierre que Judas ne s’est pas pendu [2] ». En d’autres termes, les deux récits ne se contredisent pas frontalement. Troisièmement, il existe des points de convergence entre les deux récits. Luc et Matthieu affirment tous deux que Judas est mort de façon honteuse. De plus, ils mentionnent tous les deux les trente pièces d’argent et l’achat d’un champ. Comme l’explique le théologien anglican évangélique John Stott, « les apparentes contradictions concernent comment il est mort, qui a acheté le champ et pourquoi il fut appelé “le champ du sang[3]” ».

Quatrièmement, il est fort possible de concilier les deux versions de la mort de Judas. L’Iscariote a pu aller se pendre près de la Vallée de Hinnom. « Du fond de la vallée, on aperçoit des terrasses rocheuses presque perpendiculaires de 8 à 13 m de hauteur. Il y a encore des arbres qui poussent sur les rebords de ces terrasses[4] ». Après avoir expiré, il a également pu rester accroché plusieurs jours. Aucun juif n’aurait osé toucher le cadavre, surtout pendant le sabbat, au risque de se rendre impur. Après quelques temps, la corde a pu se rompre sous le poids du  corps qui serait alors tombé dans la vallée. Le texte grec valide cette interprétation. En effet, le verbe utilisé par Luc pour chuter (πρηνής, prēnḗs)signifie tomber de tout son long. En tombant de tout son long, le corps de Judas se serait éventré. C’est ainsi qu’il aurait été découvert quelques temps plus tard. Pierre précise sans doute ce détail macabre pour renforcer l’ignominie de la mort de Judas.

Judas et le salaire du péché

Cinquièmement, qui a acheté le champ ? Il est possible de soutenir que Judas a bel et bien rendu les deniers de sa trahison comme Matthieu l’indique. Par la suite, les prêtres, ne pouvant verser cet argent sale dans le trésor du Temple, ont pu acquérir un champ situé dans la Vallée d’Himnon, précisément celui où reposait le cadavre. Pourquoi donc ? Parce que personne n’en aurait voulu, après un tel événement. A l’époque, légalement, « l’argent était toujours considéré comme appartenant à Judas [5] ». On peut donc affirmer que si les prêtres ont acheté le champ, légalement c’est bien Judas qui en est l’acquéreur. Pierre a probablement recouru à un raccourci de langage pour éviter des détails superflus, ou alors Luc a raccourci ses propos. De plus, « Le champ du sang » pourrait s’appeler ainsi pour deux raisons : d’abord car il a été acheté avec l’argent « du sang », de la trahison de Jésus, ensuite parce que Judas y a versé son propre sang.

N’en déplaise aux critiques, la Bible comporte beaucoup de paradoxes mais aucune contradiction.

Arrivé au terme de notre parcours, il apparaît que s’ils semblent, à première vue, contradictoires, les deux récits de la mort de Judas en Matthieu 27 et Actes 1, se complètent plus qu’ils ne s’opposent. Comme souvent, le présupposé initial du lecteur (en faveur ou non de l’inspiration des Écritures) oriente l’interprétation. N’en déplaise aux critiques, la Bible comporte beaucoup de paradoxes mais aucune contradiction. Judas est bien mort, et ce d’une manière terrible, « mais plus terrifiant encore que les détails macabres de ces récits, le verdict d’Ac 1.25 tombe comme un couperet : ‘Cette charge d’apôtre, la place que Judas a désertée afin d’aller à celle qui lui revenait’. L’apôtre était devenu apostat et s’en était allé vers le destin réservé à un homme tel que lui [6] ». Que le Seigneur nous garde donc fidèles à sa Parole et à ses commandements, et qu’aucun d’entre nous ne se perde comme Judas !


[1] Craig Blomberg, The Historical Reliability of the Gospels, Nottingham: InterVarsity Press, 1987, p. 192.

[2] John et Sean McDowell, The Bible Handbook of difficult verses, a complete guide to answering the tough questions, Eugene : Harvest House Publishers, 2013, p.172.

[3] John Stott, The Message of Acts, Nottingham : Inter-Varsity Press, 1990, p.55.

[4] Alfred Kuen, Encyclopédie des difficultés bibliques, Évangiles et Actes, Saint-Légier : Emmaüs, 2002, p.287.

[5]John Stott, The Message of Acts, Nottingham : Inter-Varsity Press, 1990, p.56.

[6] R.P. Martin, « Judas Iscariot » in Le Grand Dictionnaire de la Bible, Charols : Excelsis, deuxième édition révisée, 2010, p.885.

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