Traduction de l’article Will AI make us happier? par Wyatt Graham paru le 2 mars 2026 sur wyattgraham.com
Traduction: Océane Mouyeket
ChatGPT et Claude nous rendront tous plus efficaces, il n’y a aucun doute là-dessus. Mais nous rendront-ils plus heureux?
Je voudrais exposer deux raisons pour lesquelles l’IA pourrait ne pas nous rendre plus heureux.
Premièrement, l’IA ne soulage pas la pression liée au travail, au contraire, elle l’intensifie.
Byung-Chul Han a décrit comment, au sein de notre économie moderne, nous sommes devenus des entrepreneurs pour nous-mêmes. Pour obtenir une promotion ou une augmentation, nous mettons de l’avant nos réussites et la valeur que nous apportons à notre entreprise. Pour décrocher un emploi, ou simplement nous montrer plus visibles, nous documentons notre vie sur les réseaux sociaux, créant ainsi notre propre marque personnelle. Bien que ces choix paraissent libres, ils sont en réalité le résultat de pressions structurelles qui nous poussent à toujours produire de plus en plus.
Cette pression psychologique à être productif s’étend à toutes les sphères de la vie. Nous ne pouvons plus demander à quelqu’un comment s’est passé son week-end sans dire quelque chose comme: «Ton week-end a-t-il été productif?» Si ce n’est pas le cas, nous nous sentons presque gênés. «Non, c’était un week-end paresseux, mais c’est parce que j’ai eu une longue semaine de travail!» Le repos, cette activité non productive, n’est pas une chose dont nous sommes généralement fiers. Certes, certaines communautés résistent à cette culture de l’efficacité, mais la pression du travail et de la société ne le permet pas facilement.
C’est ainsi que nous devenons, d’après les mots de Han, à la fois des prédateurs et des proies, des oppresseurs et des opprimés. Nous nous épuisons en cherchant à tirer de nous-mêmes le labeur le plus productif, tout en devenant de plus en plus fatigués. «Pourquoi suis-je constamment épuisé?», nous demandons-nous.
Des données récentes confirment que l’IA accélèrera très clairement cet épuisement. Aruna Ranganathan et Xingqi Maggie Ye ont étudié 200 employés du secteur technologique aux États-Unis afin d’observer comment l’IA transformait leurs habitudes de travail. Leur constat est que l’IA n’a pas rendu leur travail plus facile, mais en a accéléré l’intensité. Elles écrivent:
Leur constat est que l’IA n’a pas rendu leur travail plus facile, mais en a accéléré l’intensité.
«Au cours d’une étude de huit mois sur la manière dont l’IA générative a modifié les habitudes de travail dans une entreprise technologique américaine d’environ 200 employés, nous avons constaté que les salariés travaillaient à un rythme plus rapide, prenaient en charge un éventail plus large de tâches et étendaient leur heures de travail dans la journée, souvent sans même qu’on le leur demande. Il est important de préciser que l’entreprise n’imposait pas l’usage de l’IA (bien qu’elle propose des abonnements professionnels à des outils d’IA disponibles sur le marché). De leur propre initiative, les employés en faisaient davantage, parce que l’IA rendait le fait de “faire plus” possible, accessible et, dans bien des cas, intrinsèquement gratifiant.»
L’expression à retenir ici est: «De leur propre initiative.» L’IA nous libère afin que nous puissions en faire davantage, plus vite et mieux. Nous saisissons cette occasion pour effectuer un travail plus efficace et plus productif.
Comme l’a noté l’un des employés, «On aurait peut-être pensé que, parce que l’IA nous permet d’être plus productifs, on gagnerait du temps et on travaillerait moins. Mais en réalité, on ne travaille pas moins. On travaille tout autant, voire plus.»
De plus, dans leur rapport, Ranganathan et Ye identifient trois formes d’intensification: l’expansion des tâches, des frontières plus floues entre travail et vie personnelle, et l’augmentation du multitâche. Ces intensifications confirment l’idée que l’usage de l’IA au travail conduit à exploiter notre psychisme. Nous nous épuisons parce que, lorsque plus rien ne semble impossible, nous croyons que tout est possible. Alors nous en faisons de plus en plus. L’IA permet cette impression, tandis que l’esprit humain ne peut durablement la supporter sans sombrer dans le burn-out, la fatigue ou d’autres troubles qui y sont liés.
Ainsi, nous travaillerons plus intensément. Mais cela nous rendra-t-il plus heureux? Probablement pas. Si le syndrome d’épuisement professionnel est déjà en augmentation depuis plusieurs décennies —ce qui est le cas—, alors, il continuera sans doute de progresser avec la généralisation de l’IA dans le monde du travail.
Deuxièmement, l’IA nous prive des moyens par lesquels nous pouvons atteindre le bonheur.
Annie Crawford écrivait récemment: «Si Aristote a raison et que le bonheur est l’état de l’âme dans l’exercice de l’excellence, alors déléguer à l’IA tout notre travail créatif et intellectuel nous rendra profondément malheureux.» Je pense qu’elle a raison, même si son raisonnement n’est peut-être pas évident pour tout le monde. Permettez-moi de l’expliquer avant d’en tirer une conclusion similaire.
Premièrement, les êtres humains cherchent naturellement à accomplir ce qu’ils sont capables d’accomplir. Nous bâtissons des civilisations (agriculture, horticulture, etc.) et nous ne nous contentons pas d’apprécier ce que nous produisons : nous nous en servons pour nous nourrir et répondre à bien d’autres besoins. Nous aimons naturellement les autres et désirons être aimés en retour. Par conséquent, nous finissons par nous marier, avoir des enfants et prendre soin de nos familles. Nous pourrions ajouter une multitude d’autres choses que nous pourrions naturellement atteindre.
Cependant, les limites de ce que nous pouvons accomplir sont vastes. Je ne peux pas voler sans avion. Je pourrais prétendre qu’un isolement extrême (par exemple, dans une cellule de prison totalement isolée) constitue une forme de torture, car je suis fait pour vivre en communauté. Donc, ce que nous pouvons faire ne s’applique pas à tout, mais nous sommes capables d’accomplir énormément de choses lorsque nous développons notre potentiel.
Deuxièmement, nous trouvons une profonde satisfaction dans ce que nous pouvons faire. Une dure journée de travail nous satisfait, et le repos qui suit notre effort nous semble d’autant plus agréable. Il en va de même pour les nombreuses formes d’excellence que nous cherchons à accomplir dans la vie, qu’il s’agisse d’un savoir-faire, d’un art ou de toute autre chose. Mais si l’IA remplace progressivement notre travail et nos formes d’excellence, nous déléguerons la chose même qui nous procure de la satisfaction, c’est-à-dire la variété de potentialités qui résident en nous.
Si tel est le cas, l’IA risque de supprimer le mécanisme même du bonheur humain: la manière dont nos âmes s’accomplissent afin d’atteindre l’excellence, cette expérience profondément satisfaisante de faire ce pour quoi nous sommes faits.
Si cela vous paraît trop abstrait, pensez à la personne retraitée de votre entourage qui a perdu le goût de vivre et dont la lumière de son regard s’est obscurcie. Qu’est-ce qui permet à une personne retraitée de faner et à une autre de briller? La réponse nous vient après réflexion. Ceux qui consacrent leur vie à des activités dont la finalité n’est pas économique (comme le fait d’être grand-parent, artiste, bénévole, etc.) s’épanouissent, tandis que ceux qui cessent d’agir et qui se replient sur eux-même s’obscurcissent lentement.
Voilà ce que je tente d’exprimer: les êtres humains sont heureux lorsqu’ils excellent dans les activités pour lesquelles ils sont faits. Si ces activités sont déléguées à l’IA, ils seront privés de cette excellence. Pour Aristote, le bonheur se définit par l’accomplissement de l’excellence, il ne s’agissait pas d’une émotion. Je crois qu’il y a de la vérité dans cette perspective. Nous sommes les plus heureux lorsque nous faisons ce pour quoi nous sommes faits.
































