L’art a-t-il vraiment une place au sein de nos cultes ?

État des lieux

Qu’en est-il de la place de l’art dans l’église / le culte ?

Il est nécessaire de préciser ce que l’on entend par “art”.

S’il s’agit de la musique, instrumentale ou vocale, il n’est pas nécessaire de s’attarder sur la question, puisqu’elle fait partie intégrante, d’ores et déjà, du culte rendu à Dieu, conformément à une tradition déjà instaurée par la Bible elle-même. En effet, « David introduisit la musique dans le sanctuaire, et Salomon la favorisa : « David et toute la maison d’Israël jouaient devant l’Éternel sur toutes sortes d’instruments de bois de cyprès, sur des harpes, des luths, des tambourins, des sistres et des cymbales.» 2 Samuel 6.5 » (Nouveau dictionnaire biblique, éditions Emmaüs)

L’expression « jouer devant l’Éternel » est belle, et elle montre bien, dans sa simplicité même, que l’on peut pratiquer la musique devant Dieu. La traduction du Semeur, elle, propose la formulation suivante : « exprimer sa joie devant l’Éternel ».

Il apparaît donc bien, d’emblée, qu’il n’y a pas d’opposition entre art et culte (rendre un culte à Dieu, le louer par l’art). Pas au niveau de la musique, toujours est-il.

Mais je continue à passer en revue ce qu’il en est des autres arts.

Passons à la danse. Il est certain qu’elle occupe une place moindre que la musique, dans le culte. Néanmoins, elle s’est introduite dans les rassemblements d’églises, comme expression de la louange, peut-être plus dans les milieux charismatiques, toutefois.

La Bible évoque la danse : « David dansait de toute sa force devant l’Éternel. » 2 Samuel 6.14 (toutes les citations bibliques sont proposées dans la version de La Colombe).

Et le théâtre ? Dans le culte même peuvent être proposées des lectures dynamiques, mais l’on a plutôt recours à cette pratique artistique dans le cadre d’activité d’évangélisation : sketches ; saynètes, ou bien véritables pièces.

Terminons par les arts plastiques. Si des images sont introduites dans l’église, c’est, le plus souvent, avec une fonction décorative. D’autre part, le collectif d’artistes « Majestart » a, lui, répandu, dans les milieux évangéliques, la pratique du « live painting » : réalisation d’une œuvre en direct, de type « performance », durant un temps limité, et souvent sur de la musique. Ces actions sont plutôt proposées lors d’événements spéciaux, de type « évangélisation », plus qu’intégrées au culte, en lui-même. Donc, la place des arts plastiques, dans l’église / le culte, n’est pas évidente, et elle est plus problématique.

Pourquoi ? Les rapports de l’Église et de l’image n’ont jamais été de l’ordre de l’évidence. Tout le monde a entendu le terme d’ « iconoclasme ». Il signifie l’opposition aux images, allant jusqu’à leur destruction. Cette attitude n’est pas le propre de la religion chrétienne. D’où provient cette hostilité à l’image ? Nous ne faisons pas, ici, de l’histoire des religions, et nous nous en tiendrons, à la mouvance protestante. La Bible y fait autorité, et en Exode 20, les versets 4 et 5, nous lisons : « Tu ne feras pas de statue, ni de représentation quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, de ce qui est en bas sur la terre. Tu ne te prosterneras pas devant elles, et tu ne leurs rendras pas de culte ; car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux … » La crainte des images est motivée par celle de l’idolâtrie. Et il est certain que, dans la tradition protestante, l’austérité voulue est directement reliée à l’opposition à l’église catholique qui, elle, a a choisi de faire passer le culte par l’image, sous de multiples formes, de la Bible de pierre des cathédrales, jusqu’à la peinture, comme avec le plafond de la chapelle Sixtine, peint par Michel-Ange. L’iconoclasme, nous l’avons dit, n’est pas une simple opposition spirituelle aux images, mais va bien jusqu’à des actes, violents, de destruction, et, à ce niveau, la religion musulmane apparaît comme bien plus sensible à cette problématique que les chrétiens.

Au bout de cet état des lieux, rapide, il apparaît bien, par conséquent, que la question de la place de l’art dans l’église / le culte, ne se pose pas avec la même acuité pour tous les arts. Certains ont pris leur place, de fait : c’est le cas de la musique, la danse, ou le théâtre ; tandis que la place des arts de l’image, elle, reste plus problématique. Posons à nouveau la question du pourquoi.

L’art est-il réductible à sa fonction ?

Force est de constater que certains arts se laissent mieux instrumentaliser que d’autres, qui résistent. Le meilleur exemple en est la musique, qui devient un support de la louange. La danse, elle aussi, dans l’église, peut être l’expression, corporelle, de l’adoration. Quant aux arts, du texte, eux, ils peuvent servir à la proclamation de l’évangile.

Avez-vous noté quel type de vocabulaire domine ici ? Celui de l’usage  : « instrumentaliser » ; « support » ; « expression » ; « servir ».

Nous en arrivons au constat suivant : on parvient à intégrer l’art, sans difficulté, dans l’église / le culte, à partir du moment où on l’instrumentalise, c’est-à-dire, à partir du moment où on le subordonne à une mission, clairement définie. A partir de ce moment-là, d’ailleurs, la question posée, dans cet essai de réflexion, disparaît totalement.

L’art-pour n’est plus problématique, puisque l’on sait qu’il est là pour : louer, adorer, proclamer, illustrer …

Au fond, la question de l’art, dans l’église ou dans le culte, avouez-le, ne se pose que lorsque nous ne savons pas quoi « en faire » … Problème qui se manifeste plus, nous l’avons vu ci-dessus, avec les arts plastiques. Je choisis l’expression des « arts plastiques » plutôt que celle des arts de l’image, dans la mesure où l’on peut facilement fonctionnaliser la vidéo, le cinéma, ou le dessin animé. L’image se met alors « au service » de la transmission.

On le perçoit bien, peu à peu : un problème est sous-jacent, qu’il faudrait, à présent, dévoiler.

Ce problème tient à la nature de l’œuvre d’art en elle-même.

Pour aller de l’avant dans la réflexion, j’aurais besoin de passer par la référence à un des philosophes majeurs du vingtième siècle, une femme, Hannah Arendt ( 1906-1975 ). Elle s’est spécialisée dans la philosophie politique. Arendt distingue trois domaines d’activités, dans la vie humaine :

  • Le Travail désigne, dans son système de pensée, la production de biens de consommation. On pourrait dire : le domaine de l’Économie.

  • L’œuvre, elle, est le domaine de la création, non pas de biens de consommation, mais de tout ce qui va acquérir une valeur patrimoniale. On est alors dans le domaine de la Culture.

  • L’Action, enfin, implique l’engagement de la liberté humaine dans des causes qu’il prend à cœur de défendre. On est dans la sphère « du » politique, soit, selon Arendt, de la recherche du bien commun.

Selon Arendt, pour qu’une société fonctionne bien, il faudrait que les trois domaines soient bien articulés. Or, avec la globalisation, la sphère du Travail ( l’Économie ) a subordonné à elle-même les deux autres sphères.

Il est devenu évident que le monde contemporain souffre du mal du « tout-économique ». Tout est effectivement ramené à sa valeur marchande. Cela vaut pour l’œuvre d’art. Ne parle-t-on pas du « marché de l’art » ? Le prix semble faire la valeur. Et « la » politique se voit aussi soumise à l’impératif économique.

Il va de soi que nos mentalités sont « contaminées » par ce qui est dans l’air du temps, hélas !

Nous devons lutter contre le consumérisme. Là, nous revenons à notre question : comment « utiliser » l’art ?

Or, l’art n’est pas un bien de consommation.

L’art ne doit pas, d’abord, répondre à une fonction.

L’art n’est pas « utilitaire » par vocation.

Nous sommes confrontés là à un double malaise :

  • Malaise de celui qui pose la question : que faire de l’art, quand il ne se laisse pas facilement instrumentaliser ?

  • Malaise pour apporter une réponse, car la question relève d’un manque de compréhension de l’œuvre d’art en ce qu’elle est, dans sa nature même, et non pas, dans sa « fonction » première, car nous préférons éliminer carrément le terme de « fonction » de notre réflexion sur l’art.

Qu’est-ce qui résiste dans l’œuvre d’art ?

L’expression artistique, quel que soit l’art pratiqué, est, en soi, un geste absolu. Que faut-il entendre par là ?

Dans la vie, nous accomplissons beaucoup de gestes, d’actes, souvent répétitifs, et que nous revêtons de significations plus ou moins importantes. Certains peuvent être, certes, des gestes uniques et essentiels. Mais le geste artistique, lui, considéré dans toute son authenticité, est toujours un geste singulier, et plein. Il l’est, dans la mesure où il engage l’être entier de l’homme qui l’accomplit, en pleine conscience de son humanité et de sa responsabilité, face à l’Absolu / Dieu. Que le geste artistique soit pour Dieu / adoration, ou contre Dieu / provocation, il est une expression fondamentale d’un individu, puisqu’elle l’engage de manière totale, c’est-à-dire, corps, âme et esprit, dans son rapport à l’Absolu / Dieu.

L’acte artistique est si fort qu’il demande à être reçu dans toute sa plénitude.

Mais, précisément, là réside un problème.

Il existe une ressemblance entre la relation, appelée par l’œuvre d’art, avec son récepteur , et la relation du fidèle avec Dieu.

L’œuvre d’art sollicite pleinement celui auquel elle s’adresse, de la même manière que Dieu, dans le culte, l’adoration

Rapport de compétition ?

Le pressentiment de ce rapport conflictuel pourrait expliquer, en partie, le malaise lié à l’œuvre d’art, quand elle ne se laisse pas facilement instrumentaliser. Et ce malaise lui-même génère cette question, à laquelle nous cherchons à répondre : quelle place donner à l’œuvre d’art dans l’église / le culte ?

Comment parvenir à dénouer, à avancer ?

Clarifions en quoi il y a proximité entre le rapport à Dieu et le rapport à l’œuvre d’art.

1 Dieu me précède toujours.

Dieu est Créateur, source de vie, de la Vie.

Il est avant que la créature ne soit.

De même, le créateur de l’œuvre d’art précède toujours son récepteur : il crée / je reçois.

2 Dieu me sollicite.

« Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » Deutéronome 6.5

L’amour est sollicitation.

L’œuvre d’art sollicite aussi pleinement son récepteur : sensibilité ; intelligence ; spiritualité.

Il s’agit de répondre à un appel.

3 Dieu délivre un message.

« Après avoir autrefois, à plusieurs reprises et de plusieurs manières, parlé à nos pères par les prophètes, Dieu nous a parlé par le Fils en ces jours qui sont les derniers. » Hébreux 1.1-2

« La foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole du Christ. » Romains 10.17

La Parole demande à être entendue.

De la même manière, l’œuvre d’art délivre, plus ou moins explicitement, un message, du sens.

Dans l’art classique, le récepteur est appelé à « comprendre » le sens, voulu, contrôlé par le créateur.

Dans l’art moderne, le récepteur est beaucoup plus sollicité. Il doit souvent interpréter lui-même l’œuvre, dont le sens n’est pas immédiatement perceptible.

4 L’homme doit se positionner par rapport à ce qu’il a reçu de Dieu. Il peut recevoir, ou rejeter le message : il en est libre.

L’œuvre d’art échoue si le récepteur reste totalement indifférent. Elle bascule alors dans le néant, l’inexistence. L’œuvre ne peut être que « pour » celui qui la reçoit.

Concluons partiellement  :

– Une œuvre d’art n’est aucunement un produit de consommation.

– L’art ne devrait pas être instrumentalisé.

– L’œuvre demande qu’on lui accorde une véritable place.

Pour une pédagogie de l’œuvre d’art

Apprendre à recevoir une œuvre d’art, c’est entrer dans un cheminement qui, s’il n’est pas, à proprement parler, « spirituel », prépare au cheminement spirituel.

Ne sommes-nous pas à une époque où cette préparation spirituelle, liée à la réception de l’œuvre d’art, serait particulièrement utile ?

Nous sommes engloutis dans les mécanismes de la consommation et, malgré nous, conditionnés. Nous avons l’obsession de l’utilité, de l’utilitaire. Or, avec l’art s’offrent à nous ce que le philosophe Emmanuel Lévinas nommait « les besoins luxueux » : l’art ; la beauté ; un sourire. Dieu est, à la fois, le Dieu de l’ordre et de l’utile, et le Dieu de la gratuité. Il est l’auteur de la beauté, éclatante en sa Création.

« Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient fort bien depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. » Romains 1.20

Avons-nous un problème avec la gratuité ?

La gratuité, la Grâce : ce qui s’offre à nous.

Bien sûr, il n’y a de gratuité du salut en Jésus-Christ que parce que le Fils de Dieu a donné sa vie par amour pour le monde, en mourant sur la Croix, mais ne pas savoir recevoir, parce que l’on veut acheter, acquérir par le mérite, c’est être religieux …

D’autre part, nous sommes aussi à une époque où la concentration manque. Le rythme naturel est devenu celui du zapping, et l’on a du mal à développer une attention longue.

Enfin, dans une époque où le prêt à penser fait loi, on s’est déshabitué de la construction personnelle du sens.

Pour toutes ces raisons, l’œuvre d’art peut devenir une école, pour  :

  • Apprendre la préséance divine. Dieu est premier : « Pour nous, nous aimons, parce que lui nous a aimés le premier » 1 Jean 4.19

  • Apprendre à répondre, de tout notre être, à la sollicitation divine.

  • Apprendre à recevoir le message délivré par Dieu.

  • Apprendre à se positionner par rapport à Dieu.

  • Apprendre la gratuité ; l’attention ; la construction du sens.

Donc :

L’œuvre d’art prépare le chemin du Seigneur.

« Préparez le chemin du Seigneur » Matthieu 3.3

Voici ma proposition de réponse à la question : quelle place donner à l’œuvre d’art dans l’église / le culte.

Modalités concrètes …

Dans l’église, une proposition d’œuvre d’art, à recevoir, devrait être réfléchie. Elle devrait entrer dans un projet défini. Savoir ce que l’on fait, et pourquoi on le fait.

Il faudrait permettre une réception de l’œuvre dans de bonnes conditions. Pour que celle-ci s’opère, il faut sans doute oser un acte pédagogique, accompagnant la proposition de l’œuvre. C’est aller contre les mentalités ambiantes, et tant mieux. Il y a un désintérêt pour l’art, ou une méconnaissance généralisée de l’art, souvent victime de préjugés, négatifs.

Lutter contre le consumérisme, un pragmatisme extrême, une incapacité à accueillir la gratuité : cela est essentiel.

Solliciter l’expression de réaction, face à l’œuvre (faire parler ; faire écrire ; recueillir les paroles, valoriser…)

Créer de l’échange à partir de l’œuvre. Mettre l’œuvre en débat.

Proposer des lectures interprétatives de l’œuvre, si nécessaire.

Remonter de l’œuvre à l’artiste.

Organiser une rencontre d’artiste (s’il est vivant) : l’œuvre d’abord ; l’artiste ensuite. Cela peut être passionnant !

Confronter des œuvres.

On pourrait parler de pré-évangélisation, à partir de l’œuvre d’art.

Cessons d’avoir peur de l’œuvre d’art !

L’œuvre d’art, dans l’église de Jésus-Christ, n’est pas un objet d’idolâtrie.

Les iconoclastes, ennemis des images, les ont éliminées totalement.

Pour « faire entrer » l’art dans l’église, on a tendance à l’instrumentaliser.

Je propose ici une voie médiane, respectueuse de l’œuvre d’art, en ce qu’elle est en réalité : la possibilité d’une merveilleuse mise à l’écoute de l’essentiel !


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