Il lève discrètement les yeux au-dessus du roman dans lequel il feignait d’être absorbé. Il ne veut pas qu’ils remarquent qu’il est en train de les observer, ses deux petits-fils. Ils ont quasiment le même âge et c’est compliqué, à trois et quatre ans, quand on est deux petits garçons, d’échapper à la rivalité. Il les aime. Il les regarde. Ils l’agacent. Deux vrais chats ! Une lutte pour un petit tracteur. Il a enlevé ses lunettes. Il ne dit rien, mais il se décide à sortir.
Quittant le monde de son roman et celui de la maison de vacances, les oreilles bourdonnantes, Joël est surpris, presque, par le soleil, qui règne en maître sur l’extérieur. Il fait chaud ! La mer manque. Ce n’est pas lui qui a choisi la destination des vacances. Son épouse a déclaré : « Vacances familiales, cette année ! » Son fils et sa belle-fille ont choisi. Il ne s’est occupé de rien. Il a suivi. Et ils se sont retrouvés, tous, perdus au fin fond de la « France profonde », qui peut être très profonde … Un trou, oui ! Telle a été sa première impression, en arrivant, par de petites routes pierreuses et cahoteuses, pour ne pas dire chaotiques. Mais la maison a du charme. Il aime les vieilles bâtisses de pierres, même paysannes. Il perçoit, lui, toujours, le bruissement des choses anciennes. Il lui suffit d’une vieille porte de bois pour que partent son regard, son esprit, dans un ailleurs de temps, où la vie était tellement autre.
Joël marche. Lentement. Les bruits, tous les bruits, en lui, se taisent, peu à peu. Au bas du pré coule un petit ruisseau. Il enlève ses sandales et met les pieds dans l’eau, froide! Il s’assied au bord de l’eau et l’écoute cascader. Alors plus rien n’a d’existence. Il laisse partir son corps en arrière, la tête au ciel, si bleu. Il est dans les herbes, avec les insectes. Il ferme les yeux. Le noir n’est pas noir dans ses yeux. Il échappe au temps.
C’est un aboiement qui le tire de sa torpeur bienheureuse. Les chiens de ferme sont sympathiques mais ils veillent et accompagnent de leurs commentaires tout ce qui bouge, au fil du jour. « Allons ! Il faut repartir … Ils vont se demander où je suis passé … » Il se relève. Il n’a plus la souplesse d’autrefois. Il titube en remettant ses sandales, et repart.
En revenant aux maisons, resserrées l’une contre l’autre, il voit d’abord monter une légère fumée bleue, qui se dissipe dans les nuages. Il la voit avant de sentir : « Comme ça sent bon ! » L’odeur qui vient revient de très loin. Une odeur de pain, si pleine du pain dont elle témoigne de la cuisson que l’on croirait l’avoir là, sous son nez, pour le manger, ce pain. Ainsi, cette extension de pierres grises, attenante à la grand-ferme, c’était le fournil. Il s’en est approché, attiré par l’odeur et, au moment même où il se trouve devant la porte du fournil, la fermière en sort, accompagnée de sa petite-fille. Large sourire dans son visage rond. Elle a de gros yeux noirs et une légère moustache sous le nez. Elle porte sous le bras une grosse miche de pain.
« Ca sent bon ! lui dit Joël.
Ah oui ! On a fait le pain … »
Elle présente alors à Joël le pain rond, sur lequel elle a tracé une croix.
« On a toujours fait comme ça, chez nous. La croix, c’est pour dire que tout nous vient du Bon Dieu … »
D’un coup sec, elle découpe en deux la miche et en offre une moitié, encore tiède, à Joël.
« C’est pour le goûter … » lui dit-elle.
Et Joël revient vers les siens, radieux.
Jean 6 : 11
« Jésus prit les pains, rendit grâces et les distribua à ceux qui étaient là. »
































