Force est de reconnaître que la dépression est un mal qui court aujourd’hui. Si l’on n’en a pas fait soi-même l’expérience, on connaît tous, dans notre entourage, des personnes passant par ces tunnels dont on a l’impression de ne pas entrevoir l’issue.
Les personnages du romancier contemporain Olivier Adam sont, très souvent, des êtres en souffrance, dont la vie semble fêlée. Il a obtenu le Prix Goncourt de la nouvelle en 2004, et a été nommé Chevalier des arts et lettres en 2013. On recense, parmi ses thèmes de prédilection : les troubles familiaux ; la crise d’identité ; le mal social ; l’inadaptation à la vie dans le monde tel qu’il est… Ces romanciers sont utiles, car ils sont capables de mettre en perspective les maux du temps présent.
Le roman Les lisières a été publié en 2012. Il met en scène Paul Steiner, une sorte de double de l’auteur, revenant dans plusieurs de ses œuvres. Il est écrivain, comme lui, et un être en rupture, en marge que la vie semble avoir rejeté. L’examen de son cas me permettra d’appuyer « là où ça fait mal », également dans nos sociétés d’aujourd’hui. Non pas en spécialiste de la question de la dépression, mais sur le plan de notre humanité commune.
Crier son mal
Le romancier n’aborde pas la dépression d’un point de vue clinique, mais il nous la fait vivre, par personnage interposé. Paul Steiner n’en a pas tous les signes, mais ceux qu’il présente sont caractéristiques.
Tout d’abord, il souffre d’un mal-être profond, dont les symptômes sont bien dénoncés par son épouse, Sarah, lors du divorce : « Devant le juge elle avait sorti mes états de service, les quantités d’alcool que je m’envoyais, les ordonnances longues comme le bras que j’avais englouties des années durant, le contenu même des bouquins que j’écrivais et qui témoignaient de ma fragilité psychologique, du paquet de névroses avec lesquelles je me battais depuis tout petit. » Les mots employés pour dire cet état dépressif sont bien adaptés : « C’était comme une maladie. (…) Ma vie s’ouvrait sur un trou noir. Une absence. Un socle dont rien ne subsistait et dont je continue aujourd’hui encore à me dire qu’il m’a toujours manqué. »
Maladie. Manque d’espoir. Absence de socle solide. Comme dans une chanson citée, « la vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas. »
Quand on est aussi mal, en soi, advient la tentation de : la fuite. Soit, disparaître. Et c’est le cas de nombreux héros de Olivier Adam. Un jour, ils ne sont plus là… Partis, ailleurs, où la vie peut recommencer. Soit, mourir. Et la tentation du suicide est bien évoquée : « …la mort tournant en boucle dans mon crâne, une idée fixe et ce geste que je faisais parfois en pleine rue de me tirer une balle avec un pistolet imaginaire que formait ma main… » La vie est devenue insupportable.
Enfin, cette violence, qui habite l’individu dépressif, et le fait souffrir, il peut aussi la retourner contre autrui. Une scène du roman témoigne de la possibilité de cette violence incontrôlée. Le héros est mis en présence de l’homme que fréquente son ex-épouse : « C’était plus fort que moi : je me suis rué sur lui et je lui ai éclaté la tête contre le comptoir. »
Parce que le mal, en soi, est trop fort, on peut donc devenir dangereux, à la fois pour soi-même et pour autrui.
Le malheur peut-il avoir des causes ?
Comme le dit
lui-même, « personne ne sait quand exactement les fissures deviennent des failles, puis se muent en gouffres infranchissables. » La dépression est sans nul doute la résultante d’une série de facteurs cumulés.
Toutefois, souvent un événement particulier en est le déclencheur : un décès ; un licenciement professionnel, par exemple, ou bien, comme dans ce roman, un divorce. Le héros est encore amoureux de son ex-épouse, Sarah. C’est elle qui l’a chassé de la maison : « J’avais le sentiment d’avoir été expulsé de moi-même. » L’expulsion du domicile acquiert une valeur symbolique : « Sarah m’avait foutu à la porte de ma propre vie. » Pour comprendre comment elle en est arrivée à cette décision, on peut écouter ses reproches : « Tu n’es jamais là, disait toujours Sarah. Vivre avec toi c’est vivre avec un fantôme. » La vie d’un dépressif devient celle d’un fantôme, aux limites de l’inexistence. Les conséquences sur Paul du divorce sont dramatiques : « Depuis notre séparation, les jours n’avaient plus de forme, plus de centre ni de contour. » Le dépressif est comme perdu.
Le mal de Paul remonte à plus loin qu’à sa vie de couple. Nous savons bien combien est fondamentale la relation que nous avons eue à avec nos parents. La famille décrite par Olivier Adam est dysfonctionnelle. La mère, hospitalisée, perd la tête. Elle est hantée par la figure d’un frère de Paul, décédé. Quant à son père, il déclare : « Mon père ne m’avait jamais aimé. Voilà ce qui me sautait soudain au visage. » Cette vie de famille est ainsi résumée : « Tout ça reposait sur une telle montagne de silences, d’allusions, d’insinuations… » Le non-dit tue la vérité. Le héros a toujours été victime d’une non-reconnaissance de ce qu’il est : « Ça faisait des années que dans le cercle familial, pour mes parents (…), il était convenu que je ne travaillais pas, que j’étais en vacances perpétuelles. » Or, Paul Steiner est un romancier connu.
Notre état moral conditionne la manière dont nous percevons la réalité qui nous entoure. Ainsi le héros est-il très sensible à la dureté de la vie des gens, à la tristesse des banlieues, et à toutes les informations dont on nous accable, quotidiennement, sur le monde qui va mal : « Partout l’apocalypse guettait. Et en France pas moins qu’ailleurs. La crise qui ne cessait de s’étendre, (…) les affaires qui se multipliaient, l’obsession musulmane, l’identité de la Nation, de vieux relents de Travail Famille Patrie. Quelque chose pourrissait peu à peu dans ce pays. Une lente décomposition. »Pourrissement. Décomposition. Le monde réel lui-même paraît s’effondrer : «dépréTout le monde semblait à bout de nerfs. La dépression étendait son empire. » Vision cauchemardesque d’une société entière emportée par la dépression.
Un immense cri de détresse ne sort pas de la gorge…
Mais comment s’en sortir ?
Quand tout va mal, on cherche à quoi se raccrocher.
Dans le cas de Paul Steiner, deux choses le font tenir encore debout : ses enfants, et l’écriture de ses romans. Mais, concernant ses enfants, il est envahi par un sentiment de culpabilité : « J’aurais tout donné pour reprendre les choses au bon endroit et épargner à mes enfants la souffrance que je leur infligeais en ayant été infoutu de garder leur mère auprès de moi. » Le jugement sur soi perd son objectivité. Quant à l’écriture, elle en vient à se tarir, quand on ne va plus bien : « Ecrire avait toujours été pour moi le seul moyen de me connecter au monde, de le sentir, d’en éprouver la texture, de m’assurer de son existence, et de la mienne au passage, et voilà qu’au moment où je me retrouvais plus que jamais suspendu dans le vide j’en étais devenu incapable. » La gestion de soi devient de plus en plus complexe.
« Refaire sa vie »… Le dépressif le voudrait. Paul renoue avec une amie d’adolescence, Sophie. Mais le temps a passé. Chacun a changé. Leur relation n’est pas satisfaisante : « La vérité la plus crue était qu’elle m’incommodait, que la voyant renifler, en larmes, désemparée, j’avais envie de la foutre dehors… » L’incapacité à supporter l’autre, même dans la relation amoureuse, n’est qu’un des signes de l’incapacité à se gérer soi.
Alors, en désespoir de cause, c’est vers le « psy » que l’on se tourne : « Le psy m ‘écoutait patiemment, accédait à toutes mes demandes en matière d’anxiolytiques et d’antidépresseurs, ça ne m’amusait pas de m’y remettre mais je ne voyais pas d’autre issue. » Là est bien le problème : ne plus voir d’issue.
Olivier Adam introduit enfin un autre élément, qui lui est propre : il s’agit du rôle joué par la nature. Le héros a quitté la ville pour vivre en Bretagne. Il cherche un apaisement dans la contemplation du paysage marin. Il n’est pas le seul. Il regarde les autres autour de lui : « J’avais la sensation qu’ici chacun était venu pour se sauver. Chacun tentait de faire peau neuve. Chacun fuyait sa vie, son passé, son présent, ses fantômes, essayait de les tenir à distance et de les noyer quotidiennement en fixant l’étendue marine, et plus encore en s’y plongeant comme on se lave. » Je suis très sensible au désir qui est exprimé là, de « se sauver », « se laver », se purifier.
Sortir du trou
Tout mal appelle sa guérison. Mais sortir de la dépression est très difficile.
J’ai laissé de côté, jusqu’à présent, le titre du roman : Les lisières. Pourquoi ce choix ? Il est explicité dans le corps du texte : « Je suis un être périphérique. (…) Les bordures m’ont fondé. Je ne peux jamais appartenir à quoi que ce soit. Et au monde pas plus qu’à autre chose. (…) Je ne peux jamais gagner le centre. » L’auteur, au travers du personnage, formule une analyse profonde de l’état du dépressif. Celui-ci se voit comme condamné aux « lisières ». Il est dans « les bordures » : marginalisé. Son mal est celui de la non-coïncidence, avec soi, avec les autres, et avec le monde réel. L’impossibilité à laquelle il se heurte est double. D’une part, celle de la centration : « Je ne peux jamais gagner le centre. »Mais, d’autre part, Olivier Adam dit aussi qu’il ne peut « jamais appartenir à quoi que ce soit. » Comme si les deux étaient liés. Comme si, du fait même de : « pouvoir appartenir » découlait celui de pouvoir se recentrer sur soi.
Appartenir… Y aurait-il là une clef ?
Le héros du roman semble exprimer le rêve d’une appartenance à soi qui réglerait les problèmes. Mais s’appartient-on jamais à soi-même ? Cela ne relève-t-il pas de l’illusion ? Je ne crois pas que l’individu possède en lui la capacité de se sortir de difficultés telles que celles rencontrées par le dépressif. Je crois plutôt en une voie d’humilité, où l’on se reconnaît pauvre, incapable de « s’en sortir » – se sortir des « lisières » – sans l’aide de Celui qui dépasse nos propres limites.
Là où l’homme atteint ses limites, et les reconnaît, Dieu peut commencer à agir, pour restaurer.
































