Pourquoi Dieu permet-il la souffrance ? (2/2)

On trouvera ici la seconde des conférences prononcées à la Convention de Morges de 1970 par le professeur Jules-Marcel NICOLE, sur le livre de Job (première partie). 


Tout au long de 37 chapitres, le problème de la souffrance a été posé dans le livre de Job, et diverses solutions ont été présentées. La souffrance est toujours un châtiment, avaient dit les trois premiers amis. La souffrance peut être parfois un avertissement, avait déclaré Élihu. La souffrance de Job était un témoignage, un martyre, et ce cas peut se reproduire, nous avait révélé l'auteur du livre. Et voilà qu'après toutes ces solutions humaines, Dieu va prendre la parole : « L'Éternel répondit à Job du milieu de la tempête » (Job 38.1).

1. Les questions de Job

Pour bien saisir cette réponse, il convient de se rappeler les questions que Job avait posées. Elles étaient fort précises. 

« Pourquoi Dieu donne-t-il la lumière à celui qui souffre et la vie à ceux qui ont l’amertume dans l’âme, qui espèrent en vain la mort et qui la convoitent plus qu'un trésor ? (Job 3.20-21)

Fais-moi savoir pourquoi tu me prends à partie ? Te paraît-il bien de maltraiter, de repousser l’ouvrage de tes mains Et de faire briller ta faveur sur le conseil des méchants ? (Job 10.2-3)

Fais-moi connaître mes transgressions et mes péchés. Pourquoi caches-tu ton visage et me prends-tu pour ton ennemi ? (Job 13.23-24)

Pourquoi le Tout-Puissant ne met-il pas des temps en réserve, et pourquoi ceux qui le connaissent ne voient-ils pas ses jours ? (Job 24.1)

Puis, après une description saisissante de toutes les injustices qui se commettent sur terre, Job avait laissé échapper ce cri de douleur: « Et Dieu ne prend pas garde à ces infamies ! » (Job 24.12)

Enfin, au terme de tous ces discours, il s'était écrié : « Qui me fera trouver quelqu'un qui m'écoute ? Voilà ma défense toute signée : Que le Tout-Puissant me réponde. Qui me donnera la plainte écrite par mon adversaire ? Je porterai son écrit sur mon épaule Je l’attacherai sur mon front comme une couronne ! » (Job 33.35-36)

Tant que durait le conflit entre le Seigneur et le Diable, il était souhaitable que Job souffre sans savoir pourquoi. L'épreuve de la sorte était plus concluante. II aurait pu trouver, en effet, dans la connaissance de l'enjeu, un motif de tenir bon. Pour prouver face au ciel et face à l'enfer qu'il servait Dieu d'une manière désintéressée, il devait ignorer l'origine et le but de ses peines.

Mais au terme de ces jours de ténèbres, il aurait pu, semble-t-il, sans aucun inconvénient, recevoir les explications qu'il réclamait.

L'Éternel lui répond ; il aurait pu lui fournir tous éclaircissements utiles sur le problème de la souffrance. Or, nous éprouvons une fameuse surprise en lisant le texte. Aucune des nombreuses questions de Job ne reçoit de réponse directe. Les interrogations portaient sur le pourquoi de la maladie, sur la responsabilité, sur l'incompréhensible prospérité des méchants. Dieu répond au patriarche en lui parlant de la neige, de la glace, de la terre, des constellations, de diverses bêtes, et, avec une ampleur toute spéciale, de l'hippopotame et du crocodile. Mais sur Job, ses épreuves et ses problèmes, pas un mot. Pourtant quand le Seigneur a fini de parler, Job se déclare satisfait. Lui qui avait posé tant de questions, avant, avec une inlassable persistance, n'a plus rien à dire.

« Voici je suis trop peu de chose, que te répliquerais-je ? Je mets ma main sur ma bouche. J'ai parlé une fois, je ne répondrai plus, deux fois, je n'ajouterai rien » (Job 39.37-38). 

Bien plus, il s'humilie d'avoir été trop interrogateur: 

« J'ai parlé, sans les comprendre, de merveilles qui me dépassent et que je ne connais pas… Mon oreille avait entendu parler de toi, mais maintenant mon œil t'a vu ; C'est pourquoi je me condamne et me repens sur la poussière et sur la cendre » (Job 42.3-6).

Lui qui avait réfuté avec tant d'énergie les explications données par ses trois amis, lui qui avait opposé un silence plutôt maussade aux discours d'Élihu, maintenant est apaisé.

2. L'Éternel parle

Comment comprendre que ce discours de Dieu ait eu ce résultat ? Évidemment, puisque c'était l'Éternel qui parlait, a priori il disait ce qu'il fallait. Mais pouvons-nous aller un peu plus loin et voir le rapport entre la question et la réponse ? Au fond, à quoi se résume la longue déclaration du Seigneur ? C'est une saisissante révélation de la puissance, de la sagesse et aussi de la sollicitude du Créateur. II est le Maître absolu de tous les éléments de la nature. II régit souverainement la marche des étoiles et le cycle du temps. II prend soin de toutes ses créatures, même les moins sympathiques. II apaise la faim des lionceaux et prépare au corbeau sa nourriture (Job 39.1-3). II fournit les armes nécessaires à l’hippopotame (Job 40.15) et donne au crocodile un genre de structure qui ne manque pas de beauté (Job 41.3). Et cela suffit à Job. II est consolé. Nous sommes heureux que la fin du chapitre 42 nous fasse assister au rétablissement physique, matériel et social du patriarche. Mais même si le livre se terminait en Job 42.6, l’histoire s’achèverait bien. Le problème serait résolu.

En fait, si nous y réfléchissons, quand nous souffrons, l’essentiel n'est pas de savoir pourquoi, l’essentiel est d’être assurés que nous sommes dans la main d'un Dieu tout-puissant, tout sage et tout bon. Car alors, nous pouvons être convaincus qu'il saura tout conduire à bonne fin.

En fait, si nous y réfléchissons, quand nous souffrons, l’essentiel n'est pas de savoir pourquoi, l’essentiel est d’être assurés que nous sommes dans la main d'un Dieu tout-puissant, tout sage et tout bon. Car alors, nous pouvons être convaincus qu'il saura tout conduire à bonne fin.

Quand un automobiliste est victime d'une grave collision, bien sûr, il peut souhaiter savoir comment l’accident s’est produit, qui en est responsable, quels en sont les témoins et comment ils interviendront au tribunal. Tout cela ne manque pas d'intérêt. Mais ce qui lui importe avant tout, c'est qu'une ambulance se trouve sur les lieux et qu'il puisse être confié rapidement aux mains d'un bon chirurgien qui remettra en état ses membres abimés.

Les meilleures informations sur les causes de nos souffrances ne nous avancent au fond pas beaucoup. Ce qui doit surtout nous préoccuper, c'est comment nous pourrons en être délivrés, et pour cela, l’essentiel est de savoir que nous sommes dans la main puissante, sage et bienfaisante du Créateur. Les chirurgiens, même les meilleurs, sont faillibles et ne peuvent pas toujours sauver leur patient. Le Seigneur intervient à coup sûr et ne connaît pas d'échec possible.

C'est cette certitude qui apporte au cœur de Job l'apaisement voulu. Désormais il n'a plus rien à craindre. Une invincible espérance remplit son âme. Toutes les questions qu'il s'était posées lui paraissent superflues. II sait que sa délivrance est certaine et que même en attendant qu'elle se réalise il sera soutenu dans sa détresse. D'avance, il peut être convaincu que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, et que rien ne saurait nous séparer de son amour (Romains 8.28-29).

II est à noter que, d'après le texte, la sagesse et la puissance du Créateur se détachent sur un arrière-plan constitué par notre faiblesse et notre impuissance. La réponse divine est une avalanche d'interrogations, comme si Dieu prenait sa revanche après les questions que Job lui avait posées. « Je t'interrogerai et tu m'instruiras» (Job 38.3). Avec une sublime ironie le Seigneur interpelle son serviteur:

« Ou étais-tu lorsque je fondais la terre ? Qui en a fixé les dimensions, le sais-tu ? (Job 38.4-5)

Depuis que tu existes, as-tu commandé au matin ? As-tu montré sa place à l’aurore ? (Job 38.12)

Noues-tu les liens des Pléiades ou attaches-tu les cordages de l’Orion ? (Job 38.31) Connais-tu les lois du ciel ? (Job 38.33)

Est-ce toi qui donnes la vigueur au cheval ? (Job 39.22)

Est-ce par ton ordre que l’aigle s’élève ? (Job 39.30)

As-tu un bras comme celui de Dieu, une voix tonnante comme la sienne ? (Job 40.4)

Nul n'est assez hardi pour exciter le crocodile ; Qui donc me résisterait en face ? » (Job 41.1)

En face de toutes ces questions insolubles pour lui, Job n'a qu'à s'incliner et se taire. II reconnaît qu'il ne lui appartient pas de demander des comptes au Tout-Puissant. L’humilité va de pair avec la confiance et l’espoir, comme la présomption ne peut aboutir qu'à l’angoisse.

Malgré tous les progrès de la science et de la technique, nos universitaires modernes ne sont pas plus avancés en face des problèmes soulevés par Dieu que ne l’était Job. II est normal, quand on est doué de réflexion, de se poser des questions sur la souffrance humaine, ses causes et sa signification. II faudrait être dénué de raison pour ne pas être préoccupé par le problème. Mais nous risquons aussi de manquer d'intelligence (Job 38.2, Job 42.4) en nous acharnant à trouver une solution au-delà de nos compétences.

Les enfants, chacun le sait, demandent inlassablement pourquoi ? à propos de tout et de rien. C'est normal et cela prouve qu'ils savent réfléchir. Mais parfois à leurs questions, les parents sont obligés de répondre : « Parce que», sans rien ajouter de plus. Les enfants n'aiment pas ce genre de réponse. Mais indépendamment du fait que c'est pour eux un bon exercice que d'apprendre à faire confiance à leurs parents, même sans comprendre, bien souvent ils ne seraient pas en mesure de saisir toutes les explications qu'ils sollicitent, si on les leur fournissait. Allez donc faire un cours d'électronique à un enfant à propos d'un interrupteur! Á plus forte raison, devons-nous prendre parti du fait que dans les voies de Dieu à l’égard du monde, il y a quelquefois des éléments qui nous dépassent. Job a compris cela, il a glorifié Dieu, et du coup son trouble s'est dissipé. Saisissons avec reconnaissance les solutions que Dieu nous propose, dans sa Parole, aux problèmes qui nous tracassent. Mais sachons aussi quand il nous dit: « Parce que », en rester là dans une attitude d'humilité et de confiance. « Les choses cachées sont à l'Éternel, les choses révélées sont à nous et à nos enfants afin que nous les pratiquions » (Deutéronome 29.29). Ce n'est pas là une attitude de résignation, mais un acte de foi qui fait que nous nous inclinons devant la souveraineté sage et bienveillante de notre Dieu, en lui disant: non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.

3. La confiance de Job

D'ailleurs même, avant l’intervention divine, Job avait par moment presque atteint ce niveau. Bouleversé par sa douleur, il avait certes oscillé entre une soumission confiante et un trouble angoissé. Nous n'avons pas affaire à un personnage schématique, figé dans une position logique toujours la même. C'est un être de chair et de sang, tiraillé par des sentiments divers et contradictoires. Mais nous trouvons dès l’abord, chez lui, d'admirables expressions de sa certitude.

« Quand il me tuerait, j'espèrerais en lui » (Job 13.15)

« Des maintenant mon témoin est dans le ciel, Mon témoin est dans les lieux élevés, Mes amis se jouent de moi, C'est Dieu que j'implore avec larmes. Puisse-t-il donner à l’homme raison contre Dieu et au fils de l’homme contre ses amis ! » (Job 16.19-21)

« Sois auprès de toi-même ma caution. Autrement qui répondrait pour moi ? » (Job 17.3)

Job a une telle confiance en la justice et la grâce de Dieu, qu'il n'hésite pas à lui dire : porte-toi garant pour moi, si j'ai commis quelque faute veuille en assumer la responsabilité, veuille en subir à ma place les conséquences. En adressant à l’Éternel cette requête hardie, Job tend les bras tout droit en direction de la Croix du Calvaire ou le Fils s'est précisément engagé dans cette démarche qui semblait invraisemblable.

Plus loin, le patriarche exprime sa certitude de la victoire finale : « Je sais que mon Rédempteur est vivant et qu'il se lèvera le dernier sur la terre. De ma chair je verrai Dieu» (Job 19.25-26).

Nous admirons les élans merveilleux de ce croyant du passé, qui n'avait pas de Bible, pas de liens avec le peuple d'Israël et qui cependant est si ferme dans sa foi. Pourtant, avant d'entendre la réponse de l'Éternel et de recevoir la révélation finale de sa bienveillance, Job a encore des hésitations ; il se soumet, mais la souveraineté divine le remplit d'effroi :

« Sa résolution est arrêtée, qui s'y opposera ? Ce que son âme désire, il l'exécute… Voilà pourquoi sa présence m'épouvante, Quand j'y pense, j'ai peur de lui. » (Job 23.13-15)

Cette même pensée sera au contraire, en fin de compte, l'occasion d'être rassuré, et à juste titre. Les résolutions de Dieu ne sauraient avoir que des intentions bienveillantes et aboutir à un résultat satisfaisant. Alors confiance ! « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Romains 8.31).

4. La révélation de Dieu

Assurément toute la Bible est inspirée, du commencement à la fin. Cependant, il y a des pages où cette inspiration nous apparaît avec une clarté spéciale. Les cinq derniers chapitres du livre de Job appartiennent à cette catégorie. Jamais génie littéraire ou religieux le plus averti n'aurait imaginé cette réponse-là. Elle semble tellement à côté de la question, et pourtant elle correspond d'une manière si remarquable à ce dont le cœur humain a besoin. Pour parler comme cela, il fallait vraiment que cela soit Dieu qui parle. Peut-on, en effet, rien imaginer de plus grandiose, de plus touchant tout à la fois, que cette révélation ?

Oui, Dieu a fait mieux encore. II ne s'est pas borné à nous donner une réponse encourageante à nos problèmes. II est venu lui-même en la personne de son Fils, se charger de nos douleurs et en même temps de nos péchés, afin de nous en libérer. A la croix du calvaire, nous avons la réponse définitive au problème de la souffrance humaine. Non seulement le Seigneur connaît et limite souverainement nos épreuves, non seulement il promet de nous en libérer, mais il nous assure qu'il y prend part. II a plongé plus profondément dans le gouffre que nous ne pourrons jamais y descendre. « II a porté nos souffrances, il s'est chargé de nos douleurs. II a été blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités. Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.» (Ésaïe 53.4-5).

A la lumière de la croix et du sépulcre vide, nous pouvons laisser tomber toutes nos objections, accepter tous nos malheurs.

A la lumière de la croix et du sépulcre vide, nous pouvons laisser tomber toutes nos objections, accepter tous nos malheurs.

Le Seigneur puissant et sage qui contrôle toutes nos circonstances est près de nous, tout près de nous, dans nos heures difficiles. Son amour pour nous et pour tous les hommes dépasse tout ce que nous pouvions imaginer. Nous pouvons donc mieux encore que Job être convaincus qu'à travers toutes les tempêtes et les ténèbres, le Seigneur nous mène vers la parfaite félicité, le parfait repos, dans la lumière sans ombre de la cité céleste où « il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses auront disparu» (Apocalypse 21 v, 4), où dans la présence du Dieu tout-puissant et de l’Agneau une joie éternelle couronnera notre tête (Ésaïe 35.10).


Ichtus N°11 – Mars 1971 – Pages 25-29

Cet article vous a plu ? Inscrivez-vous pour recevoir nos derniers articles !

Partager
EN VOIR PLUS
Chargement