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Deux excès : exclure l’expérience, n’admettre que l’expérience. Nous pourrions ainsi, plagiant Pascal, définir l’équilibre biblique.

Dieu nous accorde d’éprouver quelque chose de son œuvre en nous, de goûter qu’Il est bon : pas seulement de le croire. Si notre foi était privée de toute résonance sensible, elle se réduirait vite à une simple façon de voir le monde, ou de disposer la volonté.

Mais nous marchons par la foi, c’est-à-dire sous le gouvernement de la Parole de Dieu, et non par la vue ; l’expérience suit et confirme, elle ne doit pas guider. Il faut nous défier de notre tendance à glisser chacun son expérience personnelle dans la Bible.

Nous sommes surtout tentés de le faire dans les textes qui paraissent envisager le côté expérimental de l’existence chrétienne. De cette tentation, les controverses sur « Romains 7 » sont l’illustration par excellence. La description que l’apôtre Paul fait, à la première personne, de l’homme divisé, ce désespéré qui fait le mal malgré son désir de faire le bien, est depuis des siècles un champ de bataille des interprètes. Laissons-nous avertir par la diversité des façons de comprendre, afin d’éviter que notre expérience, nous inclinant vers l’une d’entre elles, nous ferme aux autres.

Trois lectures

Les lecteurs de Romains 7 se répartissent traditionnellement en deux camps : ceux qui font du tableau le portrait d’un homme irrégénéré, et ceux qui y voient un chrétien, un croyant né de nouveau. Dans les cercles « évangéliques », un troisième groupe mérite mention : pour ceux qui s’y rangent, il s’agirait d’un chrétien, mais charnel.

Les pères grecs ont défendu la première interprétation. Les exégètes modernes les suivent, dans leur forte majorité. Pour eux, Paul décrit, sur un mode pathétique, le combat du pécheur que sa conscience reprend. Il voudrait faire le bien, mais toujours il retombe ; il ne trouve pas en lui-même la force d’obéir. Parfois le « Je » est compris comme autobiographique : Paul rappellerait des luttes intimes, avant sa conversion, dont pourtant il ne dit rien ailleurs ; plus souvent on le prend comme un « Je » rhétorique, nullement étonnant dans le style de l’époque. Quelques-uns voient une allusion au premier homme, Adam, modèle universel (surtout dans les vv. 7-11) ; nombreux sont ceux qui entendent dans le texte l’écho de l’expérience juive : c’est l’homme sous la loi qui parle, et peut-être Paul fait-il allusion aux douze ans du jeune garçon juif devenant bar-mitswâ, « fils du commandement » (v. 9). Au chapitre suivant, Romains 8, Paul en vient à l’expérience chrétienne.

Saint Augustin, dans une seconde phase de sa pensée, saint Thomas, les Réformateurs, Karl Barth, et beaucoup de dogmaticiens ont préféré la deuxième interprétation. Paul exprime, à leur avis, son expérience de chrétien : toujours en butte aux tentations, toujours en marche, à la fois juste (en Christ) et pécheur, il doit continuer de lutter contre la loi du péché dans ses membres. Romains 8 décrit un autre aspect, l’aspect victorieux, de cette lutte, mais sans annuler Romains 7 ; les deux aspects restent mêlés dans tout le cours de la vie chrétienne, pour tous les membres de l’Église « militante ».

La troisième interprétation, à certains égards intermédiaires, a son origine dans les mouvements de « sainteté » du protestantisme anglo-saxon. Des hommes de Dieu très vénérés, plusieurs prédicateurs de la Convention de Keswick, en particulier, ont vécu le schéma qu’ils croient trouver dans l’épître aux Romains. Romains 7 vise un premier stade de vie chrétienne : l’homme qui parle s’est converti, il a reçu le pardon de Dieu, mais il ignore la victoire et la puissance spirituelles. Une « seconde bénédiction », appelée parfois aussi « plein abandon », ou « baptême du Saint-Esprit », libère effectivement du péché et fait passer à un second stade. Le témoignage se formule ainsi : « Bien que converti, je vivais dans Romains 7 ; maintenant, je vis dans Romains 8. »

Trois plaidoyers

Chacun fait valoir, bien sûr, les éléments du texte sur lequel s’appuie sa conviction, et l’optique de tout le Nouveau Testament telle qu’elle lui apparaît.

Commençons par la seconde interprétation. Tous ceux qui suivent saint Augustin soulignent le discours à la première personne et le présent : « Je suis… » dit Paul ; il est naturel de comprendre que Paul parle de lui-même, à ce moment-là. D’ailleurs, toute la section (chap. 6-8) traite de la sanctification du chrétien. Dans l’épître aux Galates, si étroitement parallèle à l’épître aux Romains, Paul évoque aussi la lutte perpétuelle de la chair et de l’Esprit dans la vie chrétienne, « si bien que vous ne faites pas ce que vous voudriez » (Galates. 5 :17). Il ne peut pas s’agir de l’homme naturel : jamais Paul ne dirait de lui qu’il s’accorde avec la loi (Romains. 7 :16), qu’il veut faire le bien, qu’il se complaît à la loi de Dieu selon l’homme intérieur (v. 22), qu’il est esclave de la loi de Dieu dans sa raison (v. 25b).

Si on s’écarte de cette interprétation, estiment ses défenseurs, c’est qu’on oublie la gravité du péché et les racines qu’il garde jusque chez le chrétien, c’est qu’on pèche par faux optimisme et perfectionnisme, ou qu’on risque fort de le faire.

Les tenants de la troisième position rétorquent que la condition chrétienne, s’il en était bien ainsi, serait bien misérable. « Misérable ! » C’est le cri désespéré de celui qui parle. Quel contraste avec l’enseignement de Paul ailleurs, au chapitre précédent par exemple (6 :14, 17 s, 22 s) ; et avec les promesses de Jésus ; où sont les torrents d’eau vive ? La contradiction ne peut se résoudre que si le chrétien en cause ne vit encore que la moitié de son salut !

Ceux qui, tout bonnement, nient qu’il s’agisse d’un chrétien, invoquent, comme les précédents, le contraste avec la description courante de l’existence dans le salut. Paul pourrait-il dire d’un racheté qu’il est « vendu au péché » (v. 14) ? Un chrétien peut-il demander qui le délivrera (v. 24) ? Paul a résumé son développement au début du chapitre (vv. 5, 6) : le reste du chapitre 7 correspond clairement au verset 5, à l’existence sous la loi, dans la chair ; c’est Romain 8 qui développe le verset 6, le « maintenant » chrétien. Paul évite soigneusement dans notre passage tous ces termes caractéristiques de la vie chrétienne ; ils sont rigoureusement absents (sauf v. 25a, qui est une anticipation évidente du chap. 8). Sur ce point, le contraste est frappant avec l’épître aux Galates : celle-ci parle de la lutte de la chair contre l’Esprit ; Romains 7 ne parle que du combat de la chair contre la raison. Qu’il y ait, jusque dans le cœur du païen, un principe qui s’accorde avec la loi de Dieu, Paul l’a justement souligné plus haut (Romains 2 :15) ; un aveu célèbre du poète païen Ovide illustre de façon frappante ce que dit Paul : « Je vois le Bien, je l’approuve et j’imite le Mal ! »

Appréciation et proposition

Paul, dans la fougue de sa dictée, n’a pas rendu très facile la tâche d’interpréter. Ainsi, il emploie dans trois sens différents le même mot « loi » : pour la loi de Dieu (v. 16) ; pour la régularité d’une expérience qui revient toujours (v. 21) ; pour la domination du péché (v. 23). Son langage se tord sur lui-même pour exprimer le paradoxe de l’aliénation : « C’est moi et ce n’est pas moi », dit-il en substance (vv. 17, 21) ; dans le péché nous sommes à la fois responsables et asservis (ce que Luther exprimera plus tard par le concept de serf-arbitre). Essayons cependant, de retrouver sa pensée…

Voir dans l’homme de Romains 7 un chrétien du premier stade paraît le moins bien fondé exégétiquement. La libération que célèbre le chapitre 8 n’est pas pour ceux qui ont reçu une « seconde bénédiction », mais pour « ceux qui sont en Jésus-Christ ». Le Nouveau Testament parle de croissance en Christ, dans la grâce et la connaissance sans que cesse le combat de la chair et de l’Esprit mais il ne désigne pas une expérience particulière pour séparer deux catégories de chrétiens. Les tenants de la troisième interprétation n’ont pas fait pour autant des expériences illusoires ou frauduleuses ; mais ils ont mal défini et interprété ce que l’Esprit leur a fait vivre, et ils l’ont superposé à des textes qui visent autre chose.

Entre les deux autres plaidoyers la balance est presque égale. Nous pensons, malgré notre accord dogmatique avec la tradition augustinienne, que la balance penche quand même du côté de la première interprétation : Romains 7 ne décrit pas un chrétien. Le soin que l’apôtre met à éviter le vocabulaire chrétien nous frappe, alors que ce vocabulaire typique fait son irruption, comme en avalanche, dès les premiers versets du chapitre 8. De plus, la première lecture nous semble mieux reconnaître les étapes du développement de Paul.

Mais faut-il se borner à choisir entre les deux lectures ? Prenons un peu de recul. L’étrangeté de la situation, c’est que l’homme divisé de Romains 7 ne ressemble tout à fait à personne : il semble beaucoup plus près de Dieu que le païen, que l’homme naturel tel que Paul le décrit

à l’ordinaire (c’est la difficulté de la première interprétation) ; et il semble beaucoup plus loin de Dieu que le chrétien, tel que Paul le décrit aussi à l’ordinaire (c’est la difficulté de la seconde interprétation). En même temps, s’il ne ressemble tout à fait à personne, il ressemble aussi à tout le monde : le conflit qui le déchire a au moins une analogie dans les tourments de conscience que tout homme connaît, et dans le combat du chrétien (Galates 5). La question surgit alors : Paul a-t-il vraiment fait la description « psychologique » d’un homme particulier ? N’a-t-il pas plutôt cherché à enseigner une vérité, sous une forme dramatique ?

Nous admettons que dans les chapitres 6 à 8, Paul traite de la sanctification. Il a d’abord établi la gratuité de la justification, sans les œuvres de la loi (ch. 3-5). Il a rappelé l’objection de ses adversaires : s’il en est ainsi, disaient-ils, la sanctification, l’obéissance effective à la volonté de Dieu, devient superflue (6 :1). Il répond en substance : pour la sanctification comme pour la justification, c’est le régime de la grâce en Jésus-Christ qui fait atteindre le but non pas celui de la loi. C’est sous la grâce que l’homme connaît la sanctification (6 : 22) ; par elle seule, paradoxe ! Il accomplit effectivement ce qu’exige la loi (8 : 4) !

Le chapitre 7 (vv. 7 ss) explique l’impuissance de la loi à sanctifier, que Paul a soulignée au verset 5, et qu’il rappellera encore plus tard (8 :4). La loi vient de Dieu : elle est sainte, juste, et bonne ; comment cause-t-elle la multiplication des péchés, et conduit-elle à la mort ?

C’est un fait d’expérience que le commandement excite le péché : il exaspère l’hostilité de l’homme à l’égard de son créateur, il le force à se déclarer, et fait apparaître le péché                         « excessivement pécheur » (vv. 7-13). Le point décisif, cependant, c’est que la loi, spirituelle, s’adresse à un homme charnel : elle n’interpelle pas un homme libre, qu’il suffirait d’éclairer sur le Bien pour qu’il l’accomplisse. La chair, l’imprégnation de la nature humaine par le péché, rend inefficace l’instruction du commandement ; la loi de Dieu rencontre une autre loi qu’elle ne peut pas déloger.

Que peut au mieux la loi ? Elle peut saisir la conscience, elle peut réveiller le sens spirituel de l’homme intérieur, elle peut contraindre la raison à dire : « Oui, c’est là le Bien que je devrais faire ». Mais elle ne délivre pas de la puissance de la chair. Au mieux, quand elle fait tout ce qu’elle peut faire, la loi ne peut que dévoiler cruellement la contradiction de l’homme, dénoncer son aliénation dans le péché, sans autre fruit que le désespoir. Ainsi conduit-elle à la mort.

C’est parce que Paul se place dans la meilleure hypothèse, dans la situation « idéale » où la loi s’emparerait de toute la conscience de l’homme, que son personnage déchiré ne ressemble tout à fait à personne. Dans les situations concrètes, courantes, on voit que le péché étouffe le oui que la raison de l’homme naturel ne peut pas refuser à la loi de Dieu, ou bien, s’il s’agit d’un chrétien, il y a aussi la puissance de l’Esprit de vie (8 :8 : « Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas »). Paul bâtit, en quelque sorte, un « modèle » théologique qui se reflète avec plus ou moins de netteté dans les expériences personnelles.

Si Paul dit « Je » et parle au présent, est-ce uniquement par procédé de style ? L’explication pourrait suffire, mais il semble qu’on puisse la renforcer. A. Vergote suggère avec beaucoup de finesse que le choix du pronom « Je » correspond à une importante vérité psychanalytique et théologique : c’est par l’interpellation de la loi que se constitue le « Je » personnel. Et si Paul parle au présent, c’est qu’il s’agit du tourment de l’homme sous la loi interprété par celui qui connaît la grâce, et qui discerne enfin la vraie fonction de la loi, pédagogue conduisant au Christ. Quand il s’agit de l’expérience proprement chrétienne, Paul revient au « nous » qui lui est habituel pour en parler (remarque de F. J. Leenhardt).

De Romains 7 à Romains 8

L’expérience concrète se rapprochera d’autant plus du « modèle » que Paul dessine que la personne sera plus sensible à l’exigence de Dieu, sans, pourtant, profiter de son secours. Or cette situation se présente avec une netteté remarquable dans deux cas.

La première de ces deux cas privilégiés est celui du juif pieux, qui ne se dissimule pas la profondeur de l’exigence divine. Il est bien près du Royaume de Dieu, comme le scribe dont parlait Jésus, car la loi ne veut démasquer la division et l’impuissance que pour conduire au Libérateur. En terre de chrétienté, il existe aussi des consciences sensibles, éduquées par l’Écriture, qui peuvent connaître le conflit de Romains 7 avant de passer, par la foi en Jésus-Christ, la réception de la grâce, dans Romains 8.

Le second cas est celui du chrétien qui fait comme s’il ne l’était pas, du chrétien qui se replace, pratiquement, sous la loi. Lorsque le chrétien qui veut servir Dieu s’imagine devoir le faire par ses propres forces, il récolte le désespoir de Romains 7. Il ne s’agit pas là d’un stade régulier de vie chrétienne, mais d’une attitude erronée qui peut pendant de longues années empoisonner la vie chrétienne, et dans laquelle nous risquons tous à nouveau de tomber. Mais nous retrouvons la vérité de l’expérience des prédicateurs de la seconde bénédiction, qu’ils avaient mal systématisée en doctrine : comme ils avaient vécu comme sous la loi (eux qui ne l’étaient plus puisqu’ils étaient en Christ), lorsqu’ils ont enfin ouvert les vannes de leur vie à la puissance du Saint-Esprit, ils sont passés à leur manière, de Romains 7 à Romains 8. Ils ont revécu la succession : sous la loi la lutte est vaine. La loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ t’a libéré !

Si nous sommes en Romains 8, ne vivons pas en Romains 7, ainsi pourrions-nous paraphraser Paul pour conclure (cf. 5 :25).

NOTE :

Antoine Vergote, cité plus haut, dirige le Centre de psychologie de la religion de l’Université de Louvain. Il a présenté sur notre chapitre une étude d’une exceptionnelle maîtrise : « Apport des données psychanalytiques : Vie, loi et clivage du Moi dans l’épître aux Romains 7 », Exégèse et herméneutique (Paris : Seuil, 1971), pp. 109-147. Malgré la différence d’approche, ses conclusions et les nôtres sont voisines. Nous apprécions qu’il refuse de réduire la vérité de Romains 7 à la psychanalyse, bien qu’il mette en lumière l’homologie avec le conflit Œdipien. Il sait respecter la différence : « … la référence psychologique est humaine : la loi est une exigence absolue d’humanisation, dont le père est le support. Chez Paul, la loi est l’exigence absolue de la justice divine qui enjoint à l’homme de devenir comme Dieu » (p. 132). Il est dommage qu’il n’ait pas, de même, creusé la différence entre la « chair » selon Paul et le « Ça » selon prend. Dans la discussion de son texte, il ajoute une autre idée intéressante : Galates. 3 correspond à Romains. 7 comme la reprise de l’œdipe à l’adolescence correspond à sa constitution dans la petite enfance.

Note de l'éditeur : 

Ichtus N°27-28 – Novembre / Décembre 1972 -Page 33 à 36

L’HOMME DIVISÉ DE ROMAINS 7

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