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Un élève, c’est d’abord un visage. Enfin, au moins pour lui, Pierre. Chaque rentrée scolaire renouvelle la joie de se pouvoir plonger, tout à nouveau, dans la grande forêt des visages.

Il y a des visages qui le marquent, et d’autres qui l’indiffèrent. Les visages qui le marquent entrent souvent en écho avec la peinture. Ainsi, combien de jeunes filles lui ont fait penser à des madones.

Esma n’a pas un visage de madone. Les madones, d’ailleurs, dans l’islam… Esma a sa beauté à elle. Bien à elle. Un visage qui pourrait paraître dur, au premier regard. Mais ce serait mal connaître Esma et sa sensibilité à fleur de peau. Car il se cache, en elle, un être blessé, comme une biche, au fond des bois, traquée.

Pierre est dans son propre cours. Les parois sont légères entre les salles, et lui, tout son groupe d’élèves, soudain, sont saisis par une déflagration de violence verbale. Une sorte de féroce aboiement, suivi de plaintes. Quelques secondes sont nécessaires, avant de pouvoir reprendre le cours normal des choses.

En fin d’après-midi, passant dans le couloir devant la salle où l’esclandre a eu lieu, Pierre voit que ce sont les élèves de sa classe de première, qui y avait cours. Il est leur professeur principal. Il s’entend bien avec « elles », car c’est une classe de filles, exclusivement, à dominante littéraire. « Que s’est-il passé ? » se permet-il de demander à la déléguée de classe, qui lui répond, gênée, en fermant son sac, avant de rattraper ses camarades : « Oh ! C’est Esma… » Il n’a pas le temps de demander avec qui elles avaient cours.

Pierre profite d’un devoir écrit pour observer Esma. C’est vrai qu’elle n’est pas toujours très sérieuse, mais fort habile pour, toujours, faire admettre ses excuses. C’est vrai aussi qu’elle a beaucoup progressé, entre la classe de seconde, où elle n’était que bavardages et indiscipline, et à présent. Elle est intelligente et capable de bonnes réussites. Il la regarde. Elle voit qu’il la regarde. Il baisse les yeux et regarde ailleurs. Il se dit que tout a changé, avec elle, à partir du moment où ils sont entrés dans un vrai dialogue.

La vie d’Esma n’est pas facile. Une mère de santé fragile. Un père très sévère, qui ne voit pas bien la nécessité, pour une fille, de poursuivre des études. Beaucoup de frères et sœurs, dont il faut s’occuper. Un grand frère qui s’est radicalisé et qui exerce de fortes pressions sur eux tous. Et elle, Esma, avec ses rêves qui ne cadrent pas bien avec la réalité…

Les cris qui retentissent, cette fois, ne partent pas de l’intérieur d’une salle, mais du couloir. Que se passe-t-il encore ? Pierre sort de la salle des professeurs.

Dans la cohue de la circulation des élèves, pendant la récréation, une altercation. Il s’agit de sa collègue, professeur d’allemand. Mais à qui s’en prend-elle ? Qui lui fait face ? Il se déplace et, comme il s’en doutait, voit Esma. Le professeur crie. Tout le monde regarde, autour. Esma, le visage rouge, pleure. Elle n’a pas de mouchoir. Heureusement, la sonnerie retentit. Le couloir se vide. Et il reste seul avec Esma, qui est là, au milieu du couloir.

« Calme-toi, Esma…

– J’ai la honte, monsieur. Devant tout le monde… Elle n’avait pas le droit… Elle croit que je fais exprès, que je refuse de travailler, mais c’est pas vrai. J’ai toujours eu du mal en allemand. Et elle ne m’aime pas. Elle n’arrête pas de me chercher… »

Pierre entraîne Esma vers le bureau de la conseillère d’éducation. Après quoi, seul, dans sa voiture, il réfléchit à toutes ces situations où l’on a un pouvoir sur autrui, et où l’on en abuse. Le visage meurtri d’Esma restera gravé en lui.

Jean  8 :  9
« Et Jésus resta seul avec la femme qui était là, au milieu… »

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