Depuis une quinzaine d’années, il n’y a pas eu d’expression plus à la mode dans les milieux évangéliques américains que « centré sur l’Évangile ». Une recherche rapide de titres de livres montre une pile d’ouvrages sur le sujet, notamment sur les mariages centrés sur l’Évangile, le conseil, le travail, la formation de disciples, le ministère parmi les étudiants, les jeunes et les enfants, l’adoption, la parentalité, les funérailles, l’herméneutique, la communauté, le rétablissement, l’évangélisation, la citoyenneté, etc.
D’où vient l’expression ? Google Ngram[1] suggère que les termes « centrés » et « Évangile » utilisés ensemble[2] sont devenus de plus en plus populaires au milieu des années 2000 et ont atteint leur niveau d’utilisation actuel il y a environ 10 ans.
« Évangile » est bien sûr un mot très ancien. « Évangile » est devenu moins courant (en pourcentage des mots utilisés dans les publications) au début des années 1900, mais a connu un rebond depuis 2000, sans doute en partie en raison de l’utilisation fréquente de « centré sur l’Évangile » et de termes connexes comme « motivés par l’Évangile ».
« Centré » est un mot plus moderne, peu utilisé jusque vers 1900. Tout cela pour dire que « centré sur l’Évangile » ou ses dérivés n’apparaissaient pratiquement jamais avant les années 1900, et même le mot « centré » n’apparaît pas dans certaines traductions bibliques[3].
« Centré sur l’Évangile » est une expression presque nouvelle dans l’histoire du christianisme
Il n’y a rien de mal aux néologismes en soi, mais « centré sur l’Évangile » est une expression presque nouvelle dans l’histoire du christianisme. Et lorsqu’elle a commencé à être utilisée comme qualificatif dans les années 1960, elle était davantage appliquée aux églises progressistes qu’aux églises évangéliques.
Premières utilisations
L’une des premières utilisations de l’expression « centré sur l’Évangile » est apparue à la fin du XIXe siècle, dans un sermon prononcé en 1899 par le pasteur évangélique J. D. Jones à Bournemouth, en Angleterre. Jones réfléchissait au mouvement missionnaire et au défi que représentent les autres religions du monde. Présentant l’enseignement des apôtres comme le guide faisant autorité pour l’Église, il a proclamé que les disciples ont parcouru le monde méditerranéen en prêchant le Christ crucifié : « Ils sont allés prêcher un Évangile et leur Évangile était centré sur la croix. »
Ici, les termes « centré » et « Évangile » sont un substantif et un verbe, mais leur utilisation annonce leurs usages évangéliques actuels. Dans les premiers temps de l’évangile social, Jones mettait en garde contre le fait de laisser les appels évangéliques se couper de la mort du Christ sur la croix, seul moyen pour les pêcheurs d’être sauvés.
« Centré sur l’Évangile » a commencé à apparaître comme une expression qualificative dans les années 1960. L’expression semble avoir été utilisée le plus souvent dans les milieux luthériens, notamment dans les écrits du théologien luthérien allemand moderniste Paul Althaus. Dans son ouvrage influent (en traduction anglaise) The Theology of Martin Luther (1966), Althaus explique sur plusieurs pages pourquoi Luther s’en tient à une « interprétation centrée sur l’Évangile » de la Bible, ou à une interprétation fondée sur « l’Évangile de la justification par la foi seule ».
Luther s’en tient à une « interprétation centrée sur l’Évangile » de la Bible, ou à une interprétation fondée sur « l’Évangile de la justification par la foi seule »
Jusqu’ici, tout va bien, mais Althaus poursuit en disant que l’interprétation centrée sur l’Évangile supplante souvent le sens de l’Écriture, et rend les « contradictions » et les « inexactitudes » des textes bibliques sans importance. Ici, l’expression « centré sur l’Évangile » est presque l’opposé de « centré sur la Bible ».
Mais pour l’interprète évangélique, « centré sur l’Évangile » est pratiquement égal à « centré sur la Bible ». La Parole infaillible de Dieu communique parfaitement la bonne nouvelle de Jésus le Messie. Pourtant, dans son ouvrage de 2001 intitulé The Making of American Liberal Theology, le théologien et historien progressiste Gary Dorrien a utilisé à plusieurs reprises l’expression « centré sur l’Évangile » pour décrire la philosophie des pionniers de l’évangile social tels que Walter Rauschenbusch, pasteur baptiste et auteur d’ouvrages tels que A Theology for the Social Gospel (1917).
Au début du 21e siècle, l’utilisation évangélique de l’expression « centré sur l’évangile » n’était pas inconnue, mais elle n’était pas la norme. Ce qualificatif était plus susceptible d’être utilisé dans le cadre de discussions générales ou progressistes sur l’interprétation de la Bible, ou de points de vue sur le ministère social. D’autres groupes utilisaient épisodiquement l’expression « centré sur l’Évangile », notamment les catholiques et les mormons. L’écrivain mormon et gourou du leadership Stephen Covey, auteur de The Seven Habits of Highly Effective People (1989), qui connaît une popularité phénoménale, a un jour parlé d’une « vie de famille centrée sur l’Évangile » comme étant le point central de tous les ministères des Saints des Derniers Jours.
Réformé et conservateurs
Comment l’expression « centré sur l’évangile » est-elle devenue un élément incontournable du lexique évangélique et réformé ? Il est souvent difficile de prouver la causalité intellectuelle, car la plupart des gens ne nous disent pas explicitement « J’ai commencé à croire [une certaine idée] parce que j’ai lu [un certain texte] ». Mais il semble probable que deux des principaux catalyseurs de la tendance évangélique vers le « centrage sur l’Évangile » aient été la fondation de The Gospel Coalition en 2005, et la publication en 2006 de Gospel-Centered Hermeneutics de Graeme Goldsworthy.
Une herméneutique centrée sur l’Évangile « doit être fondée sur la personne de Jésus-Christ »
Goldsworthy est un théologien anglican australien qui a enseigné au Moore Theological College de Sydney. Certaines des propositions de Goldsworthy dans son livre ressemblent à celles d’Althaus, en ce sens qu’une herméneutique centrée sur l’Évangile « doit être fondée sur la personne de Jésus-Christ ». Mais pour Goldsworthy, une telle interprétation ne se situe pas au-dessus du texte de la Bible, mais s’accorde avec l’objectif de l’Écriture. La « révélation rédemptrice, la parole de Dieu, est centrée sur Jésus-Christ », conclut-il.
Justin Taylor a fait une note sur le livre de Goldsworthy à TGC en 2006. Sinclair Ferguson a publié In Christ Alone : Living the Gospel-Centered Life en 2007, et en 2010 le tir de barrage sur l’Évangile semblait avoir éclaté. En 2011, Matt Chandler et Trevin Wax ont remarqué la fréquence d’utilisation de l’expression « centré sur l’Évangile » et, dans Counterfeit Gospels (2011), Wax l’a qualifiée « d’expression à la mode ».
TGC a également alimenté le buzz. La « Vision théologique du ministère » de TGC, l’un de ses « documents de fondateur », utilise « centré sur l’Évangile » à plusieurs reprises. TGC et Crossway ont publié le livre Gospel-Centered Ministry de D. A. Carson et Tim Keller en 2011. Ma récente recherche de « gospel-centered » [centré sur l’Évangile »] sur le site de TGC a donné 8 612 résultats.
« Pour TGC, le terme était un raccourci pour les trois choses suivantes : un accent sur la prédication et l’évangélisation, un hommage à l’accent sur la grâce de la tradition réformée, et un accent théologique biblique qui voit le canon biblique entier montrer Jésus-Christ »
« Pour TGC, le terme était un raccourci pour les trois choses suivantes : un accent sur la prédication et l’évangélisation, un hommage à l’accent sur la grâce de la tradition réformée, et un accent théologique biblique qui voit le canon biblique entier montrer Jésus-Christ », a déclaré Tim Keller, qui utilisait également le terme à l’église presbytérienne Redeemer pour la distinguer des églises fondamentalistes de droite et des églises traditionnelles de gauche.
Trop centrés sur l’Évangile ?
En 2010, on peut commencer à voir des émerger quelques doutes sur la tendance « centrée sur l’Évangile ». Dane Ortlund s’est inquiété à TGC de la possibilité d’être « trop centré sur l’Évangile ». Il a conclu que l’approche la plus sage était de faire la distinction entre le blé biblique et l’ivraie à la mode dans ce concept.
De telles réserves sont apparues régulièrement dans les points de vente évangéliques et réformés au cours de la dernière décennie. En 2019, Desiring God a publié un message de John Piper dans lequel il suggérait que mettre toute l’attention sur le pardon et la justification pouvait détourner de l’accent joyeux de l’obéissance chrétienne.
En 2020, 9marks a publié un numéro de revue sur « Qu’est-ce qui ne va pas avec la prédication centrée sur l’Évangile aujourd’hui ? » Il a été inspiré par David Helm, membre du conseil de TGC, qui a remarqué le risque que, dans la hâte d’être centré sur l’Évangile (comme l’a expliqué Jonathan Leeman de 9Marks), « les jeunes prédicateurs deviennent paresseux, ne prêtent pas une attention particulière à leurs textes et se dirigent trop rapidement vers le Christ. Ils ne feraient pas un travail exégétique minutieux, ne prêcheraient pas le point de leurs textes particuliers, ou ne prendraient pas des moyens canoniquement responsables de se diriger vers l’Évangile. »
Une telle paresse exégétique ramènerait de manière bien ironique d’ailleurs, la prédication « centrée sur l’Évangile » au type d’interprétation biblique recommandé par les modernistes tels qu’Althaus, qui pensaient que nous devions avant tout prêcher le Christ parce que le texte biblique n’était pas toujours fiable ou édifiant. Quelle que soit la signification de la prédication évangélique ou réformée centrée sur l’évangile, elle doit toujours nous ramener à une étude approfondie de l’ensemble de la Bible divinement inspirée.
Ngram suggère qu’en 2019, l’utilisation de « centré sur l’Évangile » avait commencé à décliner un peu. Mais il semble certain que le concept perdurera en tant que rappel à l’ordre, en particulier à l’heure où les églises évangéliques sont tentées de se concentrer de manière démesurée sur d’autres questions, de la politique au moralisme en passant par les stratégies de « gestion de la vie ». Si être centré sur l’Évangile signifie que nous revenons constamment au message du salut par le Christ seul, un message tiré de la Parole de Dieu qui fait parfaitement autorité, alors soyons centrés sur l’Évangile !



























