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Bien cher Jean-Marie *

J’espère que ces lignes te trouveront encouragé par le Seigneur.

Voilà quelques semaines que le diagnostic est tombé. Tu es désormais diagnostiqué bipolaire. Et tu dépends d’un traitement médicamenteux. Ce n’est pas facile.

Un soulagement, d’un côté, celui de savoir désormais. Mais, de l’autre, un bouleversement de ton univers personnel.

Je sais que tu réfléchis à comment réorganiser ta vie, accepter tes nouvelles limites, adapter ta vie de famille, réorienter ton ministère, trouver un travail qui te convienne.

Quels changements, quelles perturbations, et tu n’en mesures peut-être pas encore l’ampleur à long terme !

 

Je me souviens de ma réaction première, lors de l’annonce de la sclérose-en-plaques de ma première épouse. J’ai déclaré :

On va faire face, avec l’aide du Seigneur !

Certes, mais je n’avais pas encore exploré les contours de cette épreuve, ni mesuré ses conséquences sur nos vies. Ceci dit, Dieu a été fidèle, sans aucun doute !

 

L’un des combats difficiles est l’acceptation des limites imposées par la maladie.

Cela est vrai de toute limite, d’ailleurs. Je vieillis, et je suis dans la même situation que toi. Je découvre de nouvelles limitations de différents ordres, et que je n’avais pas soupçonnées… au temps de ma jeunesse. Il faut appréhender toutes ces limites dans un premier temps.

Cependant, si on y prête attention, nous avons tous nos limites. En bonne santé ou pas. Sauf que nous sommes tentés de nier et de les ignorer. C’est pour quoi de nombreux serviteurs de Dieu craquent.

Eugène Peterson explique que notre ego est victime d’une séduction, celle de nous voir comme des dieux, illimités. « La séduction est fondamentalement religieuse et, comme toutes les séductions, se présente tout d’abord comme quelque chose de merveilleux : nous transcenderons le caractère mortel, nous dépasserons nos limites, nous étendrons notre influence, nous nous réaliserons, nous assujettirons Éden. Ne nous contentant plus d’être obéissants comme Adam et Ève, de cultiver le jardin, de donner un nom aux animaux, et d’entretenir d’aimables conversations avec le Seigneur dans la soirée, nous sommes gagnés par la présomption luciférienne et avons un avant-goût de quelque chose de vraiment visionnaire : “Vous serez comme des dieux“. Vraiment. » Dans le ventre du poisson, p. 97

 

Nouwen, que tu apprécies comme moi, écrit :

« C’est ma vie, la vie qui m’est donnée, et je dois la vivre du mieux possible. Personne d’autre ne la mènera jamais. J’ai ma propre mon histoire, ma famille, mon corps, mon caractère, mes amis, ma façon de penser, de parler et d’agir ; oui, j’ai assurément ma propre vie à vivre. Personne d’autre n’a l’ensemble des mêmes défis à relever. Je suis le seul, parce que je suis unique. Beaucoup de gens peuvent m’aider à mener ma vie, mais tout compte fait, il m’appartient de faire les choix concernant ma façon de vivre. » H. Nouwen ; Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ?

Nous avons tous intérêt à discerner et à accepter nos limites.

Mon ami Peter Scazzero explique que l’un de éléments d’une santé émotionnelle saine est d’accepter nos limites comme un don.

Les gens en bonne santé émotionnelle savent que Dieu leur a fixé des limites. Ils les acceptent avec l’unique ou les nombreux talents que Dieu leur a gracieusement distribué(s). Ils n’éprouvent donc pas la frénésie ou la jalousie de mener une vie que Dieu ne leur a jamais imposée. Ils se caractérisent par le contentement et la joie. Je souffre, écoute-moi ! ( p.151)

Joie ? Contentement ? A priori antinomique !

Nous savons bien que Jésus lui-même, tout Dieu qu’il était, a dû vivre et accepter ses propres limites. Il a eu faim, il a souffert, pleuré, enduré… il a eu besoin du soutien de son Père, de Moïse et Élie, de l’ange à Gethsémané. Certaines grandes figures bibliques ont appris à composer avec leurs limites.

Peterson voit le discernement de nos limites comme un progrès spirituel : « Affranchi de l’illusion de la condition divine, et confiné à la réalité de la condition humaine, l’homme est surpris de constater qu’il ne mène pas une vie diminuée, mais au contraire une vie approfondie, pas une vie paralysante, mais une vie enthousiasmante. L’ardeur divine commence à remplacer l’intérêt égocentrique ; la sagesse véritable commence à supplanter la suffisance. » Dans le ventre du poisson, p. 97

Scazzero a cette phrase :

« Faire preuve de maturité [spirituelle] dans la vie, c’est aussi vivre détendu dans les limites que Dieu a fixées. » Je souffre, p. 167.

Certes, c’est un apprentissage difficile, je le vis ; le déclin est devant moi. Je pense que l’acceptation de tes nouvelles limites est l’une des clés pour faire face à une épreuve au long court comme la tienne. Je te souhaite de découvrir que tu peux vivre pleinement et détendu dans tes propres limites. Pas une vie paralysante, mais une vie enthousiasmante.

Te connaissant, je ne doute pas que tu sauras développer cette maturité spirituelle.

 

Il y a un pas de plus à faire. Peter écrit, parlant de ceux qui se fient à la bonté de Dieu et acceptent leur limites comme un don :  Cela implique parfois la nécessité de faire le deuil des rêves brisés et des espoirs déçus que nous avions nourris pour notre vie.

Il fait de cette réflexion un point à part entière. Je sais que pour toi, l’annonce de cette maladie, est aussi source de deuils et d’espoirs déçus.

 

Faire le deuil : source de progrès spirituel

Les chrétiens [qui] acceptent le deuil comme un moyen de ressembler davantage à Dieu ont découvert que la capacité de faire le deuil de leurs pertes est une composante essentielle de leur vie de disciple. Pourquoi ? Parce que c’est la seule façon de devenir un être aussi ému de compassion que Jésus.

Pendant des années j’ai tu mes pertes, sans me rendre compte qu’elles façonnaient mes relations et mon leadership. Dieu cherchait à élargir mon âme et à m’amener à plus de maturité, alors que, de mon côté, je cherchais à couper court à ma souffrance. II a gagné. Ibid 177

J’aime beaucoup cette idée : plutôt que passer sous silence nos pertes, nos deuils, nous sommes invités à les présenter à Christ. Les accueillir avec l’aide de son Esprit. Ne pas refouler nos émotions. Celles-ci sont bien réelles. Mais venir à lui tel que nous sommes comme Jésus nous y invite : Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et courbés sous un fardeau, et je vous donnerai du repos. Matt  11.28

 

L’annonce d’une maladie chronique remet bien des choses en question : projets, ambitions, espoir, vision de l’avenir, etc.

Certains se lamenteraient : – La vie ne sera jamais plus comme avant !

C’est vrai, mais le Seigneur, lui, sera toujours le même. Et ce chemin, certes plus difficile, peut être très fructueux.

Peter écrit : Mais la mesure avec laquelle j’apprends à faire le deuil de mes pertes est directement proportionnelle à la profondeur et à la qualité de ma relation avec Dieu et à la compassion que je peux témoigner pour autrui. Ibid 179

Et Peterson ajoute :

L’enthousiasme devant la grâce illimitée de Dieu a pour corollaire une sensibilité développée des limites humaines.L’acceptation de nos limites résulte aussi de ce que nous vivons par la grâce.

Je sais que tu mesures la grâce de Dieu pour toi, je connais ta sensibilité aux autres, quelle belle âme Dieu prépare, avec toi, pour sa gloire !

Le troisième point que j’aimerais souligner va, me semble-t-il, encore un peu plus loin.

Prisonnier de Jésus

Tu te souviens de la remarque de Paul dans Éphésiens 3.1 ?

Moi Paul, je suis le prisonnier de Jésus-Christ… Tiens donc ! Paul n’était-il pas prisonnier des Romains ? Pourtant ce n’est pas ainsi qu’il analyse sa situation. Il se souvient sans doute de son Maître, le nôtre, lui-même prisonnier. Dieu limité par l’incarnation. Jésus n’a-t-il pas, lui aussi, passé 30 ans en prison ? Ne fut-il pas déchiré par les besoins… des aveugles…  des lépreux…  de toutes ces vies loin du Père, vides de sens… ces brebis perdues qu’il aurait tant aimé rassembler dans la bergerie !

Mais Jésus était à la fois prisonnier volontaire et soumis pleinement à son Père.

En effet, personne ne peut m’ôter la vie : je la donne de mon propre gré. J’ai le pouvoir de la donner et de la reprendre. Tel est l’ordre que j’ai reçu de mon Père. Jean 10.18

On m’a offert, lorsque j’avais 17 ans, un petit tableau pyrogravé qui m’a toujours accompagné avec ce verset : Toutefois, que ta volonté soit faite, et non la mienne. Luc 22. 42b. Une prière que j’ai prononcée à plusieurs reprises durant mon parcours avec Dieu.

Une prière par laquelle Jésus a affirmé qu’il n’était pas prisonnier des circonstances ni des contingences humaines, mais soumis volontairement au Père Céleste.

Que Paul écrive prisonnier de Jésus-Christ… est un message, un exemple incarné pour toi.  Comme Jésus, comme Paul, tu n’es pas prisonnier des circonstances. Tu n’es ni prisonnier, ni victime de ta maladie. Tu es prisonnier de Jésus-Christ. Il a racheté ta vie au prix de son sang versé. Tu es fils bien-aimé de Dieu. Tu lui appartiens pour toujours.

Alors dans ton épreuve, écris sur les murs de tes limites : prisonnier de Jésus-Christ !

Conclusion

Rappelle-toi de cette conversation entre Jésus et Pierre sur la plage.
Jésus a déclaré à Pierre :

… c’est un autre qui attachera ta ceinture et te conduira où tu ne voudras pas. Jean 21.18b

Autrement dit : tu devras emprunter un chemin sur lequel tu n’aurais jamais voulu marcher !

Jean-Marie, je suis certain que jamais tu n’aurais voulu emprunter le chemin de la maladie, de la faiblesse, du besoin constant de médicament.

Jésus a aussitôt invité Pierre : Suis-moi !

Quand celui-ci a voulu des éclaircissements, la réponse de Jésus était sans ambiguïté : Toi, suis-moi !

C’est l’invitation que Jésus t’adresse dans cette nouvelle configuration de ta vie.

Tu n’es pas prisonnier de ta maladie, de circonstances fâcheuses, d’un raté quelconque dans le plan de Dieu pour ta vie. Pas plus que cela n’a été le cas de Pierre, de Paul…

Tu es invité à suivre celui que tu aimes et qui t’aime. Celui que tu as toujours voulu servir.

Sans les années de prison de celui qui était prisonnier de Jésus-Christ, il nous manquerait plusieurs lettres de Paul.

Je me réjouis de lire une nouvelle lettre : celle que l’Esprit va écrire dans ta vie au travers de tes circonstances et pour sa gloire.

Je reste à tes côtés sur ce chemin difficile, mais glorieux.

Ton mentor et frère.

Alain

 

* Le prénom a été changé. La situation est bien réelle. Mon mentoré m’a autorisé à la publier cette lettre. Il a écrit : Si ces mots peuvent aussi encourager d’autres, ce serait très bien !

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