Quand nous parlons de l’Exode, nous pensons spontanément à Moïse, aux dix plaies, à la Pâque et au passage de la mer Rouge. Et nous avons raison : c’est ce grand événement qui donne son nom au deuxième livre de la Bible et qui devient l’une des images fondamentales du salut dans toute l’Écriture.
Mais l’Exode n’est pas seulement un événement unique. La Bible raconte à plusieurs reprises des histoires qui en reprennent les principaux motifs. Certaines ont même lieu avant Moïse : l’Exode d’Israël apparaît alors comme l’accomplissement à grande échelle d’un scénario que les patriarches avaient déjà vécu. D’autres viennent après et montrent que Dieu continue à délivrer son peuple selon des schémas comparables. Je vous propose donc de parcourir quelques-uns de ces exodes bibliques à l’aide du tableau suivant :

1. Abram en Égypte : l’Exode avant l’Exode
Tout commence avec le récit de Genèse 12. Une menace apparaît d’abord : une famine frappe Canaan et oblige Abram à descendre en Égypte.
Une fois en Égypte, la menace se concentre sur Saraï, la femme par laquelle doit venir la descendance promise. Elle est remarquée pour sa beauté, puis emmenée chez Pharaon.
Abram avait néanmoins préparé une stratégie de protection : Saraï se présente comme sa sœur, afin qu’il demeure en vie et puisse continuer, autant que possible, à agir pour elle.
Mais cette stratégie humaine atteint ses limites devant la puissance du tyran. Dieu intervient alors : « l’Éternel frappa le Pharaon et sa maison de grandes plaies » (Gn 12,17). La délivrance des uns devient donc en même temps le jugement de l’autre.
Enfin Abram quitte l’Égypte avec Saraï, ses troupeaux et les biens qu’il a reçus.
Nous sommes en Genèse 12, mais l’histoire ressemble déjà beaucoup à l’Exode : une famine conduit la famille de la promesse en Égypte ; Pharaon la menace ; Dieu frappe l’Égypte de plaies ; finalement, ceux qu’il retenait repartent avec des richesses.
Regardons maintenant si ce scénario recommence.
2. Abraham chez Abimélek
En Genèse 20, Abraham séjourne en territoire philistin. De nouveau Sara est menacée : Abimélek la prend. De nouveau, elle est présentée comme la sœur d’Abraham.
Cette fois, Dieu intervient dans un songe et avertit directement Abimélek. Sa maison est frappée de stérilité, puis guérie lorsque Sara est rendue. Abraham reçoit alors du bétail, des serviteurs et de l’argent.
Les détails changent, mais plusieurs cases du tableau viennent de se remplir une nouvelle fois.
3. Isaac chez Abimélek
Puis Isaac reproduit à son tour le motif. Une famine survient, et il se rend à Guérar. Rébecca est présentée comme sa sœur parce qu’Isaac craint d’être tué à cause d’elle.
Cette fois, elle n’est même pas prise. Abimélek découvre leur véritable relation et ordonne qu’on ne touche ni à Isaac ni à Rébecca.
Puis Isaac est extraordinairement béni : il récolte au centuple, devient très riche et ceux qui l’avaient repoussé finissent par reconnaître : « Nous voyons bien que l’Éternel est avec toi » (Gn 26,28).
Toutes les cases ne se remplissent donc jamais exactement de la même manière. La Bible ne répète pas mécaniquement une même histoire : elle en rejoue le motif avec des variations.
4. Jacob chez Laban
Avec Jacob, le décor change davantage. Il ne part pas à cause d’une famine, mais parce qu’Ésaü menace de le tuer. Il arrive chez Laban et demeure vingt ans à son service.
Cette fois apparaît fortement un élément qui deviendra central dans l’Exode : l’asservissement. Laban exploite Jacob, modifie ses conditions de travail et cherche à tirer profit de lui.
Mais Dieu bénit Jacob. Ses troupeaux se multiplient, puis il quitte secrètement Laban avec ses femmes, ses enfants et tous ses biens. Laban le poursuit, mais Dieu intervient en songe pour lui interdire de lui faire du mal.
Jacob peut finalement reprendre la route du pays promis avec tout ce qu’il a acquis.
À ce stade, le tableau montre déjà quelque chose d’assez frappant : avant Moïse, Abraham, Isaac et Jacob ont tous vécu, sous des formes différentes, des expériences d’exode.
5. Israël en Égypte : le grand Exode
Nous arrivons alors à l’histoire qui donnera son nom au motif.
Cette fois, presque toutes les cases se remplissent avec une intensité nouvelle. Israël est asservi. Pharaon attaque directement la descendance en ordonnant la mort des garçons hébreux. Les sages-femmes craignent Dieu et déjouent son ordre.
Dieu intervient par Moïse. Les plaies frappent l’Égypte. Ses dieux sont jugés. Pharaon finit par laisser partir Israël. Et les Israélites sortent avec de l’argent, de l’or et des vêtements reçus des Égyptiens, au point que le texte dit qu’ils « dépouillèrent les Égyptiens » (Ex 12,36).
Ce qui n’était encore qu’esquissé chez Abram prend ici des proportions nationales. La famille est devenue un peuple ; quelques plaies deviennent dix plaies ; une sortie d’Égypte devient la grande délivrance fondatrice d’Israël.
Mais le motif ne s’arrête pas là.
6. L’arche chez les Philistins
En 1 Samuel 4, les Philistins capturent l’arche de l’alliance et l’emportent dans leur pays. C’est presque comme si la présence de Dieu elle-même partait en captivité.
Mais aussitôt Dieu frappe. Dagon tombe devant l’arche et finit brisé ; les villes philistines sont frappées de fléaux. Les Philistins décident finalement de renvoyer l’arche.
Et elle repart accompagnée d’une offrande d’or.
L’Exode vient donc d’être rejoué sous une forme étonnante : captivité chez un peuple païen, humiliation de son dieu, plaies, délivrance et départ avec de l’or.
7. L’exil : l’annonce d’un nouvel Exode
Lorsque Juda est conduit à Babylone, l’histoire semble revenir à son point de départ : le peuple de Dieu se trouve de nouveau hors de son pays et soumis à une grande puissance païenne.
Mais les prophètes décrivent son retour avec le langage même de l’Exode. Ésaïe annonce une route préparée dans le désert, le rassemblement du peuple et sa sortie de Babylone. Le premier Exode devient ainsi le modèle d’une nouvelle délivrance.
Lorsque les exilés repartent, ils emportent même avec eux les objets du Temple que les Babyloniens avaient pris à Jérusalem.
L’Exode n’est donc plus seulement le souvenir de ce que Dieu fit autrefois en Égypte. Il devient une manière de dire ce que Dieu peut refaire pour son peuple.
8. Esther : un Exode sans sortie
Le livre d’Esther propose encore une autre variation. Les Juifs vivent toujours dans l’empire perse. Haman obtient un décret destiné à les exterminer. La descendance de la promesse est de nouveau menacée de disparition.
Mais la situation est renversée. Haman tombe dans le piège qu’il avait préparé pour Mardochée, les ennemis des Juifs sont vaincus et le peuple est préservé.
Cette fois pourtant, personne ne quitte l’empire.
Voilà ce qui rend cette reprise particulièrement intéressante : Dieu peut rejouer l’Exode sans même faire géographiquement sortir son peuple. La délivrance prend la forme d’un renversement de situation au sein même du monde païen.
9. Le Christ
Le motif atteint finalement son sommet avec le Christ.
Les puissances semblent d’abord avoir remporté la victoire : Jésus est arrêté, condamné et mis à mort. Pourtant cette défaite apparente devient précisément le moyen de leur propre défaite.
Paul dira que Dieu a « dépouillé les principautés et les pouvoirs » et les a publiquement livrés en spectacle (Col 2,15). Et l’épître aux Hébreux présente le Christ comme celui qui, par sa mort, délivre ceux que la crainte de la mort tenait toute leur vie dans l’esclavage.
Le Christ accomplit ainsi la délivrance ultime : par sa mort et sa résurrection, il libère ceux que le péché et la mort tenaient captifs.
Et ce n’est encore qu’une partie du tableau
Je n’ai retenu jusqu’ici que les éléments les plus faciles à suivre. Mais d’autres motifs reviennent eux aussi de manière significative.
On retrouve l’asservissement chez Jacob, en Égypte et dans l’exil ; les plaies chez Abram, dans le grand Exode et lorsque l’arche se trouve en Philistie ; des révélations adressées à des souverains païens chez Abimélek ou Laban ; l’humiliation des faux dieux, particulièrement spectaculaire avec les dieux d’Égypte et Dagon.
On rencontre également ce que nous pourrions appeler une inversion accusatoire : à plusieurs reprises, celui qui menace ou opprime le juste finit paradoxalement par lui reprocher la situation dont il est pourtant lui-même l’un des responsables.
Je ne vais pas développer toutes ces correspondances. Je vous laisse plutôt ce second tableau comme une invitation à reprendre vous-mêmes ces récits et à observer jusqu’où le motif se prolonge.
Conclusion
Le problème le plus profond dont l’homme doit être délivré n’est ni l’Égypte, ni Babylone, ni aucun empire humain : c’est l’esclavage du péché et de la mort.
Que nous apprennent donc tous ces exodes ?
D’abord que l’Exode de Moïse n’arrive pas sans préparation. Les patriarches avaient déjà vécu des délivrances qui apprenaient à leurs descendants quel genre de Dieu était l’Éternel : un Dieu capable de préserver sa promesse lorsqu’elle paraît menacée, de juger celui qui cherche à retenir les siens et de les faire sortir bénis de l’épreuve.
Puis le grand Exode d’Égypte donne à ce scénario sa forme monumentale. Désormais, il devient lui-même le modèle auquel les délivrances suivantes pourront être comparées. L’arche sort de Philistie comme Israël était sorti d’Égypte. Le retour de Babylone est annoncé comme un nouvel Exode. Esther montre même que Dieu peut accomplir une délivrance comparable sans déplacement géographique.
Et finalement, tout converge vers le Christ. Car le problème le plus profond dont l’homme doit être délivré n’est ni l’Égypte, ni Babylone, ni aucun empire humain : c’est l’esclavage du péché et de la mort. Le Christ entre dans cette captivité jusqu’à la mort elle-même et en ressort victorieux, entraînant avec lui ceux qu’il est venu délivrer.
Les exodes de la Bible racontent donc, sous des formes toujours renouvelées, une même bonne nouvelle : le Dieu de l’alliance n’abandonne pas les siens à ce qui les tient captifs. Il intervient, renverse l’oppresseur et ouvre un chemin de sortie, jusqu’à cette délivrance ultime qui nous fait passer, en Christ, de la mort à la vie.
