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L’artiste est cet homme qui parle, à l’image de Dieu, par l’œuvre des mains. L’art, aujourd’hui, exprime le plus souvent le désespoir d’un monde cassé. Mais quand l’artiste connaît il peut dire, par l’évangile, son espoir d’un monde à venir, délivré du mal. Jacques Richard Sassandra, de Paris, est un tel artiste. Son œuvre majeure, à ce jour, est un puissant ensemble de tableaux, engendré, au travers d’un long travail, par la méditation de l’Apocalypse.

Nous présentons ici son témoignage sur la Genèse de cette œuvre et sur son ministère de peintre, ainsi que quelques fragments hélas insuffisants de son art.

« Puis je vis le ciel ouvert, et voici un cheval blanc. Celui qui le monte s’appelle Fidèle et Véritable. » (Apoc. 19 :11)

Il est malaisé pour un peintre de parler de sa peinture. D’abord parce qu’elle est une sorte de miroir où son image s’inverse : tout ce qu’il en sait n’est peut-être pas bien à sa place.   Ensuite parce que les mots trahissent l’œuvre faite pour le regard : une peinture chétive peut être magnifiée, une peinture forte amoindrie par le commentaire qui l’accompagne. Le risque, on le voit souvent aujourd’hui, est que le discours l’emporte sur l’ouvrage. Je voudrais l’éviter, rester simple, et rappeler que des notes ne peuvent remplacer le contact direct, visuel, avec la peinture. Il faut aussi oublier le peintre, sa vie, son passé et ce fatras de choses dont on s’encombre. C’est de peu d’importance. L’œuvre doit cacher l’homme, elle doit se tenir assurée, seule et par ses propres vertus, soutenue par la force interne qui l’anime et l’irrigue comme un sang. Cependant, l’homme est là, et l’art procède de lui.

Peindre ! Pourquoi ? Parce qu’on ne peut faire autrement. Le pommier peut-il ne pas porter ses pommes ? Le peintre doit reconnaître sa vocation, l’accepter, l’assumer pleinement puisqu’en lui comme en tout homme, Adam vit toujours qui nomme les formes apparues (Genèse 2 :19-20). Peintre, il les « nommera » par le pinceau en les appelant à la vie de l’art. Il réalise, et ce don singulier lui vient de Dieu, le réalisateur suprême (Exode 35 :30 à 35). Et maintenant, il faut s’expliquer sur l’inexplicable, ne pas éluder les questions que pose l’œuvre peinte… mais comment en parler sans se contredire cent fois, et sans trahir ? Un muet cherche ses mots !

1) Genèse d’une apocalypse

« Je regardai et voici parut un cheval blême. Celui qui le montait se nommait la mort, et le séjour des morts l’accompagnait. » (Apoc.6 :8)

Ce que j’ai peint n’est pas l’Apocalypse, mais une apocalypse. Je le dis pour que la Parole

de Dieu n’ait pas à souffrir de « l’exégèse du pinceau ».

Les visions de Jean ne se réduisent pas, c’est, hélas, le mot, en images.

Nul ne sait trop ce qui porte un peintre vers ce livre qui sollicite si fortement l’imagination. En ce qui me concerne, pour diverses raisons, j’ai voulu revenir à « l’idée », au sujet, affirmer le dessin jusqu’à l’extrême concision du papier découpé, et soumettre l’expression à l’ascèse du noir et blanc.

Le livre de Jean est ouvert en mon cœur depuis l’adolescence : temps tout traversé des orages et des terreurs de la Fin, car je n’appelais pas encore Jésus « mon Sauveur ». Mais un jour, en moi, les cris se sont tus, ces cris de l’Apocalypse sur lesquels je reviendrai, tous contenus dans le cri de Jésus sur la Croix : « Jésus s’écria d’une voix forte : Eli, Eli, lama sabachthani ? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?… Il poussa de nouveau un grand cri, et rendit l’esprit » (Matthieu 27 :46 à 50).

Alors mon cœur change, et ma vision aussi, et je sais enfin lire « la révélation » et voir comme Jean « une porte ouverte dans le ciel » (Apoc. 4 :4).

Depuis ces temps de rencontre avec le Seigneur, l’Apocalypse est différente. Je relis souvent ce livre. Quand tout va mal, quand je désespère, les visions célestes me retiennent, au bord des larmes, mêlées aux cantiques du ciel que nous chantons parfois : voir mon Sauveur face à face, connais-tu cette cité ? etc…

Mains de brume

« Et ils disaient aux montagnes et aux rochers : Tombez sur nous et cachez-nous loin de la face de Celui qui est assis sur le trône et de la colère de l’Agneau. » (Apoc. 22 :17 et 20)

Puis vint le jour de l’action, avec la crainte de ne pouvoir réaliser ce que l’on porte en soi. On croit généralement que le peintre a ses tableaux tout faits dans la tête, et qu’il travaille un peu comme sur un calque. Rien n’est plus faux. C’est plutôt du support que surgit l’image, appelée à la vie par les mille tâtonnements de la main et de l’esprit. C’est une conversation à bâtons rompus et qui, pour finir, doit être aussi belle qu’un poème. Quand ce qui palpite en nous doit prendre forme dans la matière car c’est en cela que la peinture est fascinante : rencontre de l’esprit et de la matière, lieu unique où l’esprit n’est pas seulement l’esprit, et la matière plus seulement matière, moment privilégié où matière et esprit prennent un sens il faut d’abord répondre à deux questions avec netteté : Pourquoi ? Comment ? La première concerne le sens de l’œuvre : permettra-t-elle aux hommes d’aujourd’hui, qui sont chaussés d’indifférence, de comprendre que sous leurs pieds le sol est brûlant ? Je voudrais, par ces images, les faire courir pieds nus dans la pierraille.

La seconde question concerne la manière dont l’œuvre est faite : quelles formes ? quels matériaux ? quelles couleurs ? quels formats ? combien d’images ?

Il fallut choisir les séquences. Je décidai qu’il y aurait douze tableaux. Il y en a eu quinze, puis vingt, vingt-quatre, trente, trente-quatre, et il y en aura peut-être d’autres.

Des tâtonnements, des milliers de tâtonnements pendant trois ans. Un jour, la technique des papiers découpés s’impose avec force. Ils me donneront, par la difficulté de la découpe aux ciseaux, un dessin dense, épuré, d’expression forte, et la richesse de leurs matières (papiers peints, grenus, gaufrés, etc.…) des croquis, des essais.

Et la couleur ? Lire, relire Jean. Son livre ne révèle-t-il pas la lutte de la lumière contre les ténèbres ? Il faut donc le noir et blanc, c’est nécessaire, inévitable. Suivra le lent cheminement du collage, ce travail de fourmi dans la neige des papiers.

L’encrage enfin, où le collage est empreint au rouleau, sera le plus exaltant du travail, le plus risqué aussi, celui où l’on peut, sur un coup malheureux, tout compromettre. Il est fascinant d’apporter la nuit de l’encre dans ce monde de blancheur, de traquer le clair du papier, de le forcer comme on force un animal, de le serrer jusqu’à ce qu’il devienne lumière, jusqu’à ce qu’il soit si fort qu’on n’ose plus avancer le rouleau chargé d’ombre de peur de faire tout chavirer. Et pour finir, on voit bien que c’est le blanc qui tient le noir en respect, et la clarté l’ombre.

Penché en avant, on passe ainsi trois ou quatre heures sans le savoir.

2) « Exégèse » par le pinceau

Fauves mal éteints

« Un grand signe parut dans le ciel : une femme revêtue de soleil, la lune sous les pieds, et une couronne de douze étoiles sur la tête. » (Apoc. 12 :1)

Les visions de Jean font naître en nous, en un long voyage d’extases et de peines, le grand émerveillement et le grand effroi.

Et d’abord c’est la bête, multiforme, partout présente sur la terre ; terrifiante dans la sombre trilogie satanique dragon, bête de la mer, bête de la terre occupée à mal faire, spécialisée en nuisance, obtusément ou génialement perverse et provoquant cris ô ces cris de l’Apocalypse ! Douleurs et mort. Les animaux symboliques que Jean aperçoit dans le ciel ont un tout autre caractère : c’est l’agneau sacrifié, symbole de l’amour, de l’extrême faiblesse que notre Seigneur a choisie, c’est le lion qui nous rappelle sa souveraineté, c’est le cheval, monture de la victoire finale. On ne les voit pas occupés au mal comme les autres dont le caractère profond est la révolte.

Pour peindre une apocalypse, il me fallait donc vivre à l’affût, accumuler des centaines de croquis repris parfois sur calque, ou à l’encre, avec des arrêts brusques, des pannes, une forme absente à l’appel, vainement guettée et qu’on cherche dans la rue ou dans sa tête avant de s’endormir. L’esprit est en sentinelle, les formes s’appellent en nous sans qu’on le sache, quelqu’un trie en silence de vieilles images enfouies dans notre cœur… Un soir, je croise dans la rue « la bête qui monte de la terre », gros dogue noir au mufle bas, traînant après lui une jeune fille. C’est un choc. Je les suis, j’observe, je « bois » des yeux la bête, ses gestes, je la   griffonne hâtivement. Elle surgira, quelques jours plus tard, du crayon, un peu différente. Je   constate alors que j’ai trahi le texte biblique, puisque l’animal évoqué par Jean ressemble à un   agneau. Mais je continuerai ces trahisons sans savoir pourquoi. Dès ce jour les chiens   incarneront pour moi le mal harcelant et couché à notre porte (Genèse 4 :7).

Quant aux chevaux du chapitre 6, ce sont quatre formes de la mort dans l’oppression, la guerre, la famine et la mortalité. Tout se mêle, les dessins sont polymorphes, hommes-bêtes-poissons-insectes-armes, la terre même produit des plantes étranges en poings dressés, en sauterelles, en crabes.

Comme si l’homme, à force d’avoir flatté en lui la bête, lui avait été finalement livré. De connivence avec Satan, il a dans son cœur, lâché les chiens : les voici partout, c’est le début du jugement. C’est terrifiant, on en est comme affolé surtout si l’on rapporte ces images au monde contemporain.

Brasiers de pierres

« L’Esprit et l’épouse disent : Viens ! Que celui qui entend dise : Viens !… Celui qui atteste ces choses dit : Oui, je viens bientôt ! » (Apoc. 6 :16)

Les exégètes de la Bible avancent des interprétations divergentes sur ces cataclysmes de la fin. Déséquilibres cosmiques voulus par Dieu ou déséquilibres provoqués par l’homme ? Il est certain que rien n’est épargné, ni la terre pourvoyeuse de pain, ni la mer de chair, ni l’eau qui donne la vie. Les écologistes nous parlent déjà d’événements qui ressemblent étrangement à ceux-là.

Elle est frappante l’instabilité de la matière, comme si la digue des lois s’était rompue et que l’énergie capitalisée au creux des roches, au cœur des mers, dans le ventre de la terre et dans la gravitation des astres, se trouvait soudainement libérée. L’énergie a brisé sa laisse : volonté de Dieu ou faute de l’homme ? Je ne sais. Pour avoir rejeté, contesté, corrodé toutes les lois divines, Dieu nous livre à un monde sans lois.

D’abord abandonné à la bête, l’homme l’est maintenant au chaos. Il fallait exprimer ces réalités dans les images des fléaux. Aussi sont-elles dynamisées à l’extrême, inquiètes, toutes traversées d’obliques et de spirales abruptes, éclatées. L’énergie se déperd vers les bords de l’image, ou ne fait que la traverser. Il faudra pousser cette quête du vrai jusqu’à assortir le dessin, le gaufrage du papier, l’encrage à ce qui doit être communiqué.

Nus et criants

Jésus dit à Jean qu’au ciel il n’y aura plus de cris (Apocalypse 21 :4). Le cri, ce langage ramassé, ce condensé d’émotions, de passion au plein sens du terme, ne s’entendra plus dans la radieuse cité. Mais ici, que de cris chaque jour, et combien ceux des femmes et des enfants nous vont au cœur. Et qu’ils sont laids ceux du guerrier qui monte à l’assaut, qu’ils sont durs ceux du révolté qui serre le poing !

Cette foule criante ne sait pas qu’elle est nue (Apocalypse 3 :17). Et si « tout est nu et découvert aux yeux de Celui à qui nous devons rendre compte » (Hébreux 4 :13), ne devais-je pas le rappeler ici ? Quand il n’est pas nu et criant, j’ai vu l’homme guindé dans une sorte de carapace, dans la chitine de sa révolte, dans sa coque de meurtrier, le regard dans les orbites comme l’eau morte d’un puits. Cela, il fallait aussi le dire.

Encore en deçà de TOI !

En deçà de TOI, Seigneur Jésus ! Toi que je ne puis atteindre par l’image, toi le plus beau des fils de l’homme, toi que mon trait trahit. Pardonne-moi. Je n’avais que ça pour te dire un peu aux autres. Pouvais-je renoncer, dans cette « Révélation de Jésus-Christ » (Apocalypse 1 :1) à parler de toi, de ton sacrifice, de ta victoire ? J’ai biaisé le plus souvent, et c’est la grande faiblesse de mon ouvrage.

Mon cœur m’en disait long sur ton amour et sur ta vie… et j’ai réduit tout cela à des images, comme si le don suprême pouvait appeler d’autre réponse que le don de soi. Seigneur, prends mon ouvrage, donne-lui vie puisqu’aussi bien « mon œuvre est pour le Roi » (Psaume 45 :2).

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