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La peur est l’une des émotions humaines les plus fortes, et aussi l’une des plus déconcertantes ! Enfants, nous nous amusions à effrayer nos amis en leur criant : « Bouh ! » Mais en même temps, nous avions peur du noir et des « monstres » cachés sous notre lit. Nous étions à la fois fascinés et repoussés par nos peurs.

À l’âge adulte, cela ne change pas beaucoup : nous sommes nombreux à aimer les films d’horreur et les sensations fortes qui nous mettent face à nos pires craintes. Mais nous sommes effrayés jusqu’à l’agonie, parfois, à l’idée de toutes les choses terribles qui pourraient nous arriver : comment nous pourrions perdre notre vie, notre santé ou des êtres chers !

Craindre ou ne pas craindre ?

La façon dont la Bible parle de la peur est aussi très déroutante : la peur est-elle une bonne ou une mauvaise chose ? Certains passages de la Bible présentent clairement la peur comme une mauvaise chose dont le Christ est venu nous délivrer (Luc 1.74-75 ; Hébreux 2.15 ; 1 Jean 4.18). D’ailleurs, le commandement le plus fréquent dans l’Écriture est celui-ci : « N’ayez crainte ! » (Matthieu 14.27 ; etc.). Mais ailleurs dans la Bible, nous sommes souvent appelés à craindre. Et même, étrangement, à craindre Dieu, comme en Proverbes 9.10 : « Le commencement de la sagesse, c’est la crainte de l’Éternel » (cf. Psaumes 86.11 ; Proverbes 1.7 ; Ecclésiaste 12.13 ; Luc 1.50 ; 2 Corinthiens 7.1).

Dans son récent et excellent livre sur le sujet, intitulé Rejoice and Tremble (Crossway, 2021), Michael Reeves concède : « Tout cela peut nous laisser assez perplexes. D’un côté, on nous dit que le Christ nous libère de nos craintes ; de l’autre, on nous dit que nous devrions craindre – et craindre Dieu, qui plus est ! Nous en viendrions presque à souhaiter que ‘la crainte de Dieu’ ne soit pas une notion aussi importante dans l’Écriture. Nous avons suffisamment de craintes comme ça, sans devoir en rajouter – merci beaucoup ! Et craindre Dieu semble si négatif ; cela ne semble pas correspondre au Dieu d’amour et de grâce que nous rencontrons dans l’évangile. Comment un Dieu digne d’être aimé pourrait-il vouloir qu’on le craigne ? » (p. 16) Heureusement, dans la suite de son livre, Michael Reeves dissipe les nuages de confusion et montre que la crainte de l’Éternel n’est pas du tout une chose négative, mais un émerveillement ravi devant Dieu, notre Créateur et Rédempteur.

Crainte de l’Éternel et culture de la peur

Parler de « la crainte de l’Éternel » est d’une brûlante actualité. En effet, les sociologues décrivent de plus en plus notre culture actuelle comme une « culture de la peur ». Sur Twitter ou à la télévision, nous nous inquiétons du terrorisme islamique, du dérèglement climatique, des pandémies mondiales. Et dans notre monde numérisé, la vitesse à laquelle les informations et les nouvelles sont diffusées signifie que nous sommes inondés de plus de causes d’inquiétude que jamais. Des craintes que nous n’aurions jamais partagées autrefois traversent le monde en quelques secondes et sont mises en commun à l’échelle mondiale. « Paralysés par des anxiétés de toutes sortes, nous n’osons plus oser, » explique le sociologue Frank Furedi (How Fear Works, Bloomsbury, 2018).

Et c’est là un extraordinaire paradoxe, car nous vivons plus en sécurité que jamais auparavant. Des airbags et ceintures de sécurité dans nos voitures au système de protection sociale pour les chômeurs, en passant par les antibiotiques qui nous protègent d’infections qui, dans d’autres siècles, auraient été mortelles, nous sommes plus protégés que jamais. Malgré cela, nous sommes une culture de plus en plus anxieuse et insécure : Comment expliquer cela ? Selon Michael Reeves, cela s’explique fondamentalement par la perte de la crainte de Dieu dans nos sociétés modernes : « La crainte de Dieu était une crainte heureuse et saine qui façonnait et contrôlait nos autres craintes… La société ayant perdu Dieu comme objet approprié d’une peur saine, notre culture devient forcément de plus en plus névrosée, de plus en plus anxieuse face à l’inconnu – en fait, de plus en plus anxieuse face à tout et n’importe quoi » (p. 20). La « crainte de l’Éternel » est le remède à nos peurs – personnelles et sociétales. C’est donc un sujet d’une grande importance et d’une brûlante actualité.

Craindre ou avoir peur ?

Mais que signifie « craindre l’Éternel » ? Est-ce avoir peur de Lui ? Face à la perte de la crainte de Dieu dans notre culture et à la façon dont les gens (du monde et de l’Église) traitent Dieu avec irrespect et désinvolture, nous pourrions penser que la réponse est de faire en sorte que les gens aient peur de Dieu. Mais est-ce la même chose ? Pas vraiment…

En Exode 20, quand Israël se rassemble au pied du Sinaï et voit la gloire de Dieu descendre sur la montagne avec le tonnerre et les éclairs, le peuple est effrayé. Et Moïse leur dit : « Soyez sans crainte, car c’est pour vous mettre à l’épreuve que Dieu est venu, et c’est pour que vous ayez pour lui de la crainte, afin de ne pas pécher » (v. 18-20). Moïse établit ici un contraste entre avoir peur de Dieu et craindre Dieu : ceux qui ont la crainte de Lui n’auront pas peur de Lui. Pourtant, il utilise dans les deux cas la même racine du mot « peur/crainte » (hb. yr’). De toute évidence, il existe différents types de craintes. Il y a même différents types de crainte de l’Éternel : la crainte pécheresse et la crainte juste.

La crainte pécheresse

Le premier type de crainte de Dieu, la crainte pécheresse, est condamnée par la Bible. Cette crainte est pécheresse et non pas fausse car, dans un sens, il est juste pour un incroyant d’avoir peur de Dieu : le Dieu saint est terrible pour ceux qui sont loin de Lui. Mais cette crainte est pécheresse, car c’est une crainte de Dieu qui découle du péché. C’est la crainte des démons devant Dieu (Jacques 2.19) ou celle d’Adam après la Chute (Genèse 3.10). Selon Michael Reeves : « La peur du péché vous éloigne de Dieu. C’est la peur de l’incroyant qui déteste Dieu, qui reste un rebelle dans son cœur, qui craint d’être exposé comme pécheur et qui fuit donc Dieu » (p. 31).

Mais si cette crainte pécheresse éloigne les gens de Dieu, elle ne les éloigne pas forcément de la religion. Nombreux sont ceux qui, percevant Dieu comme ce Maître dur et redoutable, accomplissent toutes sortes de devoirs religieux afin d’apaiser un Dieu qu’ils méprisent secrètement. Ils ont l’état d’esprit d’un esclave réticent qui obéit à son maître non par amour, mais par crainte des coups de fouet – comme le mauvais serviteur dans la parabole de Jésus : « J’avais peur de toi, parce que tu es un homme sévère » (Luc 19.21)

Quand il était encore moine, Luther était habité par cette crainte servile. Il faisait tous ses efforts pour plaire à Dieu – en vain : « Malgré ma vie irréprochable de moine, je me sentais pécheur aux yeux de Dieu ; ma conscience était extrêmement inquiète et je n’avais aucune certitude que Dieu fût apaisé par mes satisfactions. Aussi, je n’aimais pas ce Dieu juste et vengeur. Je le haïssais et, si je ne blasphémais pas en secret, certainement je m’indignais et murmurais violemment contre lui. »

La crainte juste

Malheureusement, les chrétiens ne sont pas à l’abri de cette crainte pécheresse. Dans son Traité sur la crainte de Dieu, John Bunyan explique que c’est l’œuvre principale du Diable que de promouvoir une crainte de Dieu qui fait que les gens ont peur de Lui au point de vouloir le fuir. Il ajoute que l’Esprit vise exactement le contraire : produire en nous une crainte juste qui nous attire vers Dieu ! C’est en fait l’une des bénédictions de la nouvelle alliance promise par Dieu via le prophète Jérémie : « Je conclurai avec eux une alliance éternelle… et je mettrai ma crainte dans leur cœur, afin qu’il ne s’écarte pas de moi » (Jérémie 32.38-40).

Quelle est cette « crainte » que Dieu mettra dans le cœur de son peuple de la nouvelle alliance ? La suite du passage, en Jérémie 33, l’explique en termes si étonnants qu’ils bouleversent toutes nos attentes : « Quand ceux-ci apprendront tout le bien que je vais lui faire, ils seront dans la crainte et trembleront en voyant tout le bonheur et les biens que je leur accorde » (v. 8-9). Ce qui est décrit ici n’est pas une peur du jugement – de ce que Dieu pourrait faire si son peuple se détourne de lui. C’est tout le contraire ! En Jérémie 33, Dieu énumère la liste de toutes ses bénédictions : il va purifier son peuple, lui pardonner ses fautes et lui faire un grand bien ; et son peuple est dans la crainte et tremble précisément à cause de tout le bien qu’il fait pour eux.

La « crainte de l’Éternel » qui devrait caractériser tout chrétien est donc cette stupeur émerveillée, ce tremblement d’admiration ou ce joyeux frisson qui, plutôt que de nous éloigner, nous attire vers Dieu, à cause de son infinie bonté. C’est pourquoi, la crainte de Dieu et l’amour pour Dieu ne sont pas du tout antinomiques, mais ce sont les deux faces d’une même pièce (cf. Deutéronome 6.1-5 ; Psaumes 145.19-20). Comme dit Michael Reeves : « Le Dieu vivant est infiniment parfait et d’une beauté prodigieusement bouleversante, à tous égards : sa justice, sa bonté, sa majesté, sa miséricorde, son tout. Et donc nous ne l’aimons pas correctement si notre amour n’est pas mêlé à de la stupeur, de l’émoi et de la crainte. En un sens, la ‘crainte de Dieu’ est une manière de parler de l’intensité de l’amour et du plaisir du chrétien pour tout ce que Dieu est » (p. 52).

Dans l’allégresse, en tremblant

A l’évidence, il y a un monde de différence entre « craindre » l’Éternel et « avoir peur » de Lui. La crainte filiale de Dieu, décrite ci-dessus, chasse nos peurs serviles. C’est pourquoi, « la crainte de l’Éternel » est si souvent liée à la joie dans la Bible. Ceux qui « servent l’Éternel avec crainte », seront « dans l’allégresse, en tremblant, » dit le Psaume 2.11. Et Proverbes 28.14 ajoute : « Heureux l’homme qui est continuellement dans la crainte de l’Éternel » (cf. Néhémie 1.11 ; Esaïe 60.5 ; Matthieu 28.8). Michael Reeves conclut donc : « Cette juste crainte de Dieu n’est donc pas la contrepartie morose, en tonalité mineure, de la joie en Dieu. Il n’y a pas de tension entre cette crainte et cette joie. Au contraire, la ‘crainte de l’Éternel’ est une façon de parler de la pure intensité de bonheur qu’éprouve le chrétien en Dieu » (p. 61).

Pour toutes ces raisons, « la crainte de l’Éternel » devrait être au cœur de l’expérience chrétienne. Elle fait toute la différence entre une vie de religiosité servile motivée par la peur de Dieu, et une vie d’obéissance joyeuse pour l’amour de Dieu. Dans le prochain article nous verrons comment cette juste crainte peut se développer en nous.

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