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Note de l'éditeur : 

Ichthus n° 43 – Mai 1974

« La conscience réfléchie de la mort est le propre de l’homme » 1

 

Discourir sur un événement est une chose ; le vivre en est une autre. Il est aisé de parler de la mort… des autres. Mais quand je vis, moi, ma propre vieillesse et que j’approche de ma propre mort, tout en moi est alors en jeu. Ma personne même, dans tout ce que je suis, tel que je me sens et tel que je me pense se trouve enserrée dans ses ultimes circonstances terrestres. Et mes entrailles profondes s’angoissent. « La mort de celui qui meurt », c’est bientôt la mienne (Ézéchiel. 18 : 32).

 

Bientôt soixante-six ans. Mon père n’était plus de ce monde à l’âge que j’ai. Un beau-frère, de deux ans mon aîné, nous a quittés récemment. Un bon ami de la captivité, mon contemporain, vient de mourir. A cette occasion, un autre m’écrit : « Quelle amère solitude que l’approche de la mort ! »

Alors ? Y penser le moins possible ? « Se distraire », comme l’a écrit Pascal et comme tant d’hommes le font pour oublier la mort qui vient ? « Mangeons et buvons, car demain… nous mourrons » (1 Corinthiens. 15 : 32). Je ne puis. La Bible, par le Saint-Esprit, a placé dans mon cœur une exigence de réalisme et de vérité.

Du reste, la mort vient journellement à ma rencontre par la mortification, progressive ou par    à-coups, de mon corps et de mes facultés. Et encore, je suis en cela privilégié. Mais, vous qui vieillissez, vous connaissez comme moi cette alternance d’enthousiasme et d’abattement. Enthousiasme en ces occasions où nous ressentons notre vigueur comme encore ferme. Et puis l’abattement qui suit dès que nos forces paraissent nous abandonner ou que la maladie menace. Il suffit d’un malaise, d’une souffrance locale, pour que semblent se personnaliser sur nous infarctus ou cancer.

De toute manière, il y a des gestes professionnels que je n’aurai bientôt plus la force de faire ; d’autres pour lesquels déjà mes yeux peinent. J’entends moins bien. Les réflexes physiques et mentaux sont plus lents. Il y a des responsabilités dont il va falloir me retirer. Avant qu’on me les enlève, me dis-je. Je souffre avec des frères que la vieillesse diminue et qu’elle commence à séparer des autres. Et je pense : voilà ce qui t’attend…

Du coup, je commence à me sentir mal à l’aise auprès des jeunes. Je me rappelle la condescendance que jadis je ressentais pour les « vieux ».

Mais je me reprends. Je me dis qu’un chrétien doit se montrer confiant dans la vieillesse et jusque dans la mort. Se montrer ? Hypocrisie. Ou bien cette confiance, c’est l’énergie de la foi en Christ ressuscité au centre de mon être et qui l’irradie tout entier ; ou bien, c’est du superficiel et cela ne tient pas dans les moments de vérité : « Je crois, Seigneur, viens au secours de mon incrédulité » (Marc 9 : 24).

Cependant, je continue inéluctablement à vieillir d’heure en heure. Même si je ne meurs que dans dix ans, je n’ai plus dans ce cas que 3650 jours à passer sur terre. Et dans un déclin plus ou moins rapide et invalidant. « Enseigne-nous à bien compter nos jours » (Psaume. 90 : 12). Aussi bien ma mort peut intervenir d’un instant à l’autre. Quand je vais à l’hôpital visiter un mourant, je me vois à sa place.

Comment vais-je mourir ma mort ?

Voilà un livre du Dr P. Tournier : « Apprendre à vieillir ». Pour commencer, bien des pensées déjà connues. Puis l’auteur parle de l’angoisse du trépas à laquelle Jésus lui-même n’a pas échappé. Mais l’angoisse du Christ n’est-elle pas justement celle qui me rassure ? Son angoisse, c’est la mienne, la conséquence de ma rébellion, à lui infligée ; l’angoisse de l’accablement de mes péchés sur son âme sans péché. Sur la Croix, Jésus devait apporter l’appoint complet de mes offenses. Il l’a fait et, par lui, j’en suis net. Voilà pourquoi, en tout amour de Dieu, et par l’aide efficace de la Rédemption, nous pouvons voir des frères et des sœurs déloger dans la paix du cœur. Les lettres de Paul laissent apparaître les dispositions dans lesquelles il aborde la mort, dans la sérénité de la communion avec Christ. « J’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, ce qui est de beaucoup le meilleur » (Philippiens. 1 : 23).

Plus loin, le Dr Tournier expose une autre pensée : impossible de ressusciter si d’abord l’on ne meurt. Évidence, dites-vous. En effet, et c’est une pensée sur laquelle, en passant, je m’étais déjà arrêté au cours de quelque étude biblique. Mais je ne l’avais pas faite mienne, comme une réalité pour moi-même.

Si j’aime la vie, la résurrection opérée par Christ m’intéresse au plus haut point. Et si je veux m’attendre à ma résurrection, il me faut commencer par mourir.  La possibilité de ressusciter n’est valable que pour un mort. Lorsque le « corps de cette mort » parvient à sa fin, c’est alors que Christ peut me revivifier par l’afflux de sa vie impérissable (Romains 7 : 24). D’un mourant, le monde dit : « Il est perdu ». Et s’il n’appartient pas à Christ, l’Évangile le dit aussi. « Le Fils de l’Homme est venu pour sauver ce qui était perdu » (Matthieu 18 : 11). Oui, la mort est la perte, la perte des pertes, la perte désespérée.

Mais Christ m’a sauvé d’une telle mort. Et celle par laquelle je vais passer va au contraire devenir pour moi un gain. « Christ est ma vie et la mort m’est un gain » (Philippiens. 1 : 21). Par ma mort, je vais accéder à la plénitude de la vie à toujours. Je ne dispose pour le moment que des arrhes de la vie en mon cœur par la foi, et au moyen du Saint-Esprit. J’en gagnerai alors la pleine réalité qui se vit (Romains. 8 : 23). Le présent terrestre est douloureux car j’ai un corps corruptible, infirme, animal. Mais une fois ma mort intervenue, alors Jésus me revêtira d’un corps incorruptible, glorieux, spirituel (1 Corinthiens. 15 : 42-44). Un corps comme celui de Jésus après la résurrection et avec lequel il a pu remonter tout vivant auprès du Père. Avec ce corps là, pour moi, plus de larmes, plus de deuil, plus de cri, plus de douleur, plus de mort (Apocalypse. 21 : 4). C’en sera fini d’être un mortel. Vivant tout vif, par grâce, d’une nature divine et accueilli en sa présence visible à jamais. La mort engloutie par la vie à sa source (1 Corinthiens. 15 : 54 ; 2 Corinthiens. 5 : 4, 5).

De plus, vous connaissez le goût de Dieu pour spécifier et bien caractériser chacune de ses créatures. Ma personnalité, Il me la conservera dans mon nouveau corps. Car le Dieu des vivants, en parlant d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, par exemple, en parle comme de personnes qui demeurent en face de lui, toujours bien caractérisées (Luc 20 : 37, 38).

Alors pour TE connaître comme tu me connais (1 Corinthiens. 13 : 12), mon désir est d’expérimenter la puissance de ta résurrection, et, d’abord, par conséquent, la communion de tes souffrances, en devenant conforme à TOI dans ta mort (Philippiens. 3 : 10). Par toi, Jésus, voilà que la mort est maintenant pour moi un événement positif, toujours douloureux, sans doute, mais contenant l’espérance qui ne trompe pas (Romains. 5 : 5). Celle de la vie impérissable avec Celui qui m’a ouvert toutes les portes des béatitudes.

Monter en vie par la promotion de Jésus-Christ :

  • Promotion de la seule capacité du Créateur-Rédempteur.
  • Promotion de grâce, de la grâce acquise par la Croix.
  • Promotion d’amour.

Louange de joie !

Eh bien, puisque tu peux le plus. Seigneur, tu peux aussi le moins. Dans ma vieillesse, par quoi je commence de mourir, tu agiras encore et par ton énergie de vie. Quelles qu’en soient les circonstances, ta puissance s’accomplira dans ma faiblesse. Ta puissance dans la faiblesse de ma vieillesse. Afin que quelque cœur autour de moi soit encore éveillé à ta grâce (2 Corinthiens. 12 :9 et 1 Corinthiens. 9 : 22).

« Je dis tu es mon Dieu, mes destinées sont dans ta main » … et elles sont merveilleuses !


1. Prof. Jacques Bréhant.
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