Quand quelqu’un me dit qu’il « cherche une Église » (qu’il fait du « Church shopping »), il esquisse généralement un sourire d’excuse. Il sait que cela donne l’impression que chercher une Église, c’est comme aller acheter un matelas. Mais comment dire autrement : « Je vous apprécie, et je ne suis pas juste de passage, mais je visite aussi d’autres églises dans l’optique de trouver celle que je pourrais intégrer » ?
Ayant été des deux côtés de cette discussion, je comprends parfaitement. J’ai aussi remarqué que le choix d’une Église soulève souvent une question sous-jacente : pourquoi les Églises ont-elles des identités si différentes ? Parfois, la réponse est simple : la théologie, le leadership, la dynamique liée à la taille de la communauté. Mais parfois, c’est plus difficile à expliquer. Des Églises à la théologie presque identique peuvent être aussi différentes que deux sœurs d’une même famille.
Je souhaite aborder deux facteurs qui façonnent l’identité d’une Église. La plupart des personnes qui cherchent une Église n’y pensent pas, pasteurs inclus. Pourtant, consciemment ou non, ces facteurs ont influencé chaque Église locale depuis la Pentecôte.
Le premier combat chrétien
Lorsque l’Évangile dépassa les frontières de Jérusalem, la révolution naissante ne put plus être qualifiée de secte juive. Le terme « chrétien » apparut à Antioche pour désigner ce nouveau mouvement et devint courant en quelques années (Actes 11:26 ; 26:28).
Mais l’émergence du christianisme a aussi soulevé des questions épineuses : qu’est-ce qui est essentiel au christianisme et qui doit être cru, enseigné et pratiqué par toutes les Églises, partout dans le monde ? Qu’est-ce qui peut être adapté en fonction de la culture locale ?
Le choix d’une Église soulève souvent une question sous-jacente : Pourquoi les Églises ont-elles des identités si différentes ?
Tant que l’Église était majoritairement juive, personne ne songeait à poser la question. Les coutumes juives s’accordaient aisément avec le culte messianique. Les premiers disciples les chérissaient d’autant plus que le Christ avait repris les rituels juifs et les avait accomplis. Mais les non-Juifs convertis devaient-ils eux aussi apprendre tout cela ? Pour de nombreux croyants Juifs, la réponse était manifestement oui. Certains vinrent même à Antioche et menèrent une campagne de pression pour imposer l’adoption des coutumes mosaïques, jusqu’au couteau de la circoncision. Paul et Barnabas leur résistèrent, et un vif débat s’ensuivit (Actes 15:1-2).
Les croyants d’Antioche convoquèrent un concile à Jérusalem avec les apôtres et les anciens pour régler la question. Le conclave devait trouver un juste milieu. D’une part, il fallait faire preuve de souplesse culturelle. Il ne s’agissait pas simplement d’être bienveillant envers les non-Juifs. Ajouter des conditions non essentielles au salut reviendrait à « un autre évangile » (Galates 1:8). D’autre part, il ne fallait rien supprimer qui puisse altérer l’Évangile ou l’essence même du discipulat. Certains points devaient être communs à toutes les Églises, d’autres pouvaient différer. Mais comment les classer ?
L’Esprit inspira la réponse pleine de sagesse du concile de Jérusalem. Ils condamnèrent certaines pratiques liées à l’idolâtrie et à l’immoralité sexuelle, courantes dans la culture païenne. Être disciple de Jésus impliquait de mettre fin à ces pratiques ; les tolérer revenait à s’éloigner de la foi. Le concile recommanda également de faire preuve de sensibilité envers les scrupules Juifs, car Juifs et non-Juifs se côtoyaient souvent au sein de la même communauté. Mais ils ne cédèrent pas aux pressions du groupe de Judaïsation (vv. 1-29). L’Évangile se suffisait à lui-même pour tenir debout.
Contester et contextualiser
Le concile de Jérusalem a donné naissance au mouvement multiculturel qui a mené à l’émergence du christianisme au niveau mondial. Depuis, chaque Église a dû se pencher sur les mêmes questions : Qu’est-ce qui est essentiel et que nous ne pouvons changer ? Comment adapter notre mission pour qu’elle porte du fruit au sein de notre culture locale ?
Ces questions peuvent se résumer en deux mots : contester et contextualiser.
La « contextualisation » consiste, pour l’Église, à adapter sa mission aux personnes qu’elle cherche à atteindre. Paul illustre cette flexibilité contextuelle en 1 Corinthiens 9 :
Avec les Juifs, j’ai été comme un Juif afin de gagner les Juifs ; avec ceux qui sont sous la loi de Moïse, comme si j’étais sous la loi (bien que n’étant pas moi-même sous la loi) afin de gagner ceux qui sont sous la loi ; avec ceux qui sont sans la loi, comme si j’étais sans la loi (bien que je ne sois pas sans la loi de Dieu, puisque je me conforme à la loi de Christ) afin de gagner ceux qui sont sans la loi. (vv. 20-21)
Lorsqu’il est avec des Juifs, Paul adopte leurs coutumes, et inversement avec les non-Juifs. Mais ce qu’il dit entre parenthèses est tout aussi important. Paul est disposé à observer les coutumes mosaïques, mais seulement en insistant sur le fait qu’elles ne sont pas nécessaires au salut. Et il est prêt à s’adapter aux coutumes des non-Juifs, mais sans jamais pécher. Paul, en contextualisant le propos, œuvre également pour la clarté de l’Évangile.
Dans la lettre de Jude, nous comprenons pourquoi cela est important :
Bien-aimés, alors que j’avais le vif désir de vous écrire au sujet du salut qui nous est commun, j’ai été contraint de vous envoyer cette lettre afin de vous encourager à combattre pour la foi transmise aux saints une fois pour toutes. Il s’est en effet glissé parmi vous certains hommes […] ils transforment la grâce de notre Dieu en débauche et renient Dieu, le seul maître, et notre Seigneur Jésus-Christ. (Jude 3-4, italiques ajoutés).
« La foi » (avec l’article défini) désigne toujours le contenu du christianisme, c’est-à-dire son enseignement. La foi est immuable, transmise par Jésus aux apôtres et, par leur intermédiaire, à l’Église. Elle ne peut être ni actualisée ni modernisée, de peur d’en arriver à adorer un autre « Jésus ». Or, à l’époque où Jude écrivait, environ 30 ans après la résurrection, certains cherchaient déjà à la modifier.
Chaque Église a dû se pencher sur les mêmes questions : qu’est-ce qui est essentiel et que nous ne pouvons changer ET comment adapter notre mission pour qu’elle porte du fruit au sein de notre culture locale ?
Comment une Église acquiert son identité
Toutes les Églises développent une relation entre la contestation et la contextualisation, pour le meilleur ou pour le pire. Prenons les cas les plus extrêmes.
Une Église qui contextualise sans s’opposer peut sembler accueillante. Mais, face aux résistances culturelles, elle déformera la foi jusqu’à la dénaturer, à devenir autre chose que le christianisme. Résultat : elle ne convertira personne au véritable Jésus. Cette surcontextualisation est souvent légitimée par le but « d’atteindre les gens ».
Toutes les Églises développent une relation entre la contestation et la contextualisation – pour le meilleur ou pour le pire.
Une Église qui défend ses convictions sans s’adapter au contexte préservera la foi originelle. Mais elle obligera les personnes extérieures à faire tout le travail pour franchir les barrières culturelles afin d’accéder à tout le bien qu’elle a à offrir. Cette distance culturelle s’avérant trop grande pour la plupart des gens, l’Église ne formera que peu de disciples. Cela se produit souvent au nom de la « fidélité ».
Les Églises fidèles et fructueuses se situent entre ces deux écueils. Elles élaborent leur approche pastorale en s’interrogeant et en contextualisant des questions telles que celles-ci :
- Quel est l’Évangile immuable ? Quelles sont les doctrines qui le soutiennent et celles qu’on ne peut changer sans voir s’effondrer l’édifice ?
- Quelles coutumes locales peuvent être adaptées pour connecter les gens et communiquer l’Évangile ?
- Quels récits culturels peuvent servir de porte d’entrée à l’Évangile ? Comment éviter que l’Évangile ne devienne prisonnier de ces récits ?
- À quels besoins l’Évangile et le corps de Christ peuvent-ils répondre ? Comment pouvons-nous répondre à ces besoins sans réduire la foi à une simple solution face à des « besoins ressentis » ?
- Dans quels domaines notre culture résiste-t-elle à l’Évangile ? Comment cette résistance affecte-t-elle les chrétiens et les non-chrétiens ? Comment pouvons-nous renforcer la foi dans ces situations ?
- Qui sont ceux que notre culture méprise ? Comment pouvons-nous aider notre culture à voir son propre péché et non seulement celui des autres ?
- Où notre culture véhicule-t-elle un stéréotype inexact ou partial du christianisme ?
- Comment former des disciples qui vivent leur foi dans la société, et pas seulement au sein de l’Église ?
Étude de cas : L’évangélisme dans la ville de Denver ?
Lorsque j’ai commencé mon ministère à Denver il y a 20 ans, j’écoutais les témoignages des gens à propos de leur foi. Un thème revenait sans cesse : la frustration à l’égard des « évangéliques ».
Je l’ai entendu aussi bien de la part de chrétiens que de non-chrétiens. Les jeunes atteignaient l’âge adulte et nourrissaient une méfiance généralisée envers « l’évangélisme », souvent fondée sur leur expérience au sein de l’Église. Denver semblait être un lieu de rencontre pour les évangéliques réfugiés du Midwest et de « la Bible Belt » [NdT : la Bible Belt est cette ceinture d’états américains situés à l’Est des USA dans lesquels on trouve énormément de chrétiens « fondamentalistes »], qui aimaient skier, boire des bières IPA et jouer à l’Ultimate.
En replaçant l’évangélisme dans son contexte, j’ai constaté qu’il constitue une sous-culture à part entière, avec ses propres produits et ses débats internes qui ne sont pas essentiels à la foi. Le christianisme mondial se porte bien là où l’évangélisme américain n’est pas présent ; j’en ai donc déduit que nous pouvions nous en passer sans risque.
Mais j’avais aussi la tentation d’exploiter l’exaspération suscitée par l’évangélisme comme tremplin pour rallier des gens à notre petite Église en pleine expansion, qui avait désespérément besoin de nouvelles personnes. Certaines Églises agissaient de la sorte, et je les ai observées attentivement au fur et à mesure de notre croissance. C’est alors que j’ai commencé à m’inquiéter de l’aspect « contestataire » de cette situation.
Premièrement, si l’évangélisme regorge d’éléments culturels superflus, il abrite aussi des croyances essentielles à la foi. Le fait de jouer sur la frustration suscitée par l’évangélisme a rendu plus difficile l’enseignement et la persuasion sur ces questions. On les rejetait trop facilement en les qualifiant de « simples croyances d’évangéliques ». Deuxièmement, ma culture d’accueil, plutôt progressiste, avait ses propres idéologies erronées, et nous ne voulions pas les importer par inadvertance. Ceux qui se focalisaient sur les angles morts des « évangéliques » ignoraient souvent les leurs. Enfin, nombre de ceux qui détestaient les évangéliques nourrissaient à leur égard une colère tenace et persistante. Difficile d’entendre soi-même l’Évangile de la grâce quand on passe son temps à enlever la paille des yeux des autres.
Tout cela m’a fait réfléchir. Si nous exagérions le sentiment anti-évangélique, nous finirions par affaiblir la foi de l’Église là où notre culture est la plus réfractaire, vulnérable aux idéologies idolâtres et remplie de personnes en colère obsédées par les péchés des autres.
Nous avons donc choisi une voie plus réfléchie : être théologiquement évangéliques – en prêchant l’ Évangile originel et en respectant l’autorité des Écritures – sans pour autant reproduire aveuglément la culture évangélique. Cela impliquait de tempérer l’angoisse et de ne pas basculer dans un rejet catégorique. L’évangélisme produit de nombreux enseignants, ressources et ministères de grande qualité, et nous sommes heureux de collaborer avec eux lorsqu’ils contribuent à former des disciples à Denver.
Mais face aux pressions culturelles – là où contester en faveur de la foi est nécessaire –, nous savions que nous ne pouvions pas nous contenter des arguments évangéliques habituels. La plupart des habitants de notre ville étaient déjà immunisés. Il nous fallait élaborer nos propres explications, en puisant dans la richesse des Écritures et de l’histoire chrétienne. Ce travail est essentiel pour aider ceux qui pensent avoir « déjà tout entendu » à découvrir l’Évangile par eux-mêmes.
C’est ce qui donne à l’Église son identité. Et j’ai constaté que de nombreuses Églises abordent le ministère de la même manière, en donnant corps à la foi immuable d’une façon adaptée à leur contexte. La prochaine fois que vous visiterez une Église, intéressez-vous à son fonctionnement et demandez-vous : « Comment s’y prennent-ils pour contester et contextualiser ? » Vous pourriez bien en venir à aimer encore davantage le corps de Christ et l’Évangile.
Note de la rédaction : Cet article est initialement paru sur le Substack de Hunter Beaumont.

