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Les quatre évangélistes nous rapportent la découverte du tombeau vide, et comment, ensuite, Jésus s’est montré vivant, ressuscité, aux femmes et aux disciples. Leurs récits sont indépendants : une étude littéraire, même rapide, le prouve. Chacun rend compte à sa manière des faits, et selon son information propre.

Traditionnellement, les croyants se sont appuyés sur cette diversité pour confirmer leur foi dans l’historicité de la résurrection. Parfois, ils ont aussi essayé de mettre au net une « harmonie » des quatre témoignages, pour se rapprocher du « film » des événements rapportés.

La critique athée, au contraire, puis la critique moderniste au sein des Eglises, trouvent dans cette diversité nombre de contradictions. Qu’on croie encore ou non à une certaine « résurrection », les récits sont disqualifiés pour le genre historique. Les théologiens modernes admettent souvent comme un dogme que les données des évangiles sur la résurrection de Jésus-Christ sont discordantes, inconciliables entre elles. Ils ne prennent parfois même pas la peine d’aller voir !

Nous pensons qu’ils accusent à tort : la diversité des témoignages confirme plutôt qu’elle n’infirme leur solidité.

La diversité des témoignages confirme plutôt qu’elle n’infirme leur solidité.

Quelqu’un dira : sous prétexte d’examiner la Bible au microscope, ne regardez-vous pas la résurrection par le petit bout de la lorgnette ? A cette question, nous répondons : oui et Amen. La non-contradiction des textes n’est qu’un paragraphe du chapitre sur l’historicité de la résurrection, qui n’est lui-même qu’une section de la doctrine de la résurrection ! Mais il en est de ce petit problème comme d’une saleté dans le gicleur d’essence : si on ne s’en occupe pas, le moteur s’étouffe. Il faut justifier les évangiles du reproche qui leur est fait pour aborder sainement, ensuite, les choses plus intéressantes.

Fausses pistes

Une pseudo-solution s’offre, qu’il faut d’abord écarter. Certains séparent la foi au Ressuscité du problème historique de la résurrection : « Les évangiles rapportent des légendes incohérentes, mais je crois au Ressuscité ! » Le principe de l’incarnation oblige à rejeter cette façon de s’en tirer : Dieu s’est lié à l’histoire. Le propre de l’Evangile (la « nouvelle »), c’est de fonder la foi sur l’attestation d’un fait. Il est essentiel pour l’annonce du Ressuscité de donner des précisions de date, de lieu, des détails concrets. Cela, beaucoup de théologiens le voient. Mais, sous le feu des critiques, ils lâchent du lest, ils se replient sur un compromis. Pour eux, les évangélistes n’ont pas inventé l’événement principal, mais, afin d’en faire ressortir le sens théologique, ils ont enjolivé l’histoire, ils ont ajouté des détails d’ordre légendaire, d’où les contradictions. Entorse à la vérité ? Pas pour eux, nous assure-t-on. Exiger d’eux une exactitude de tous les détails, c’est soumettre les évangélistes à une conception positiviste de la vérité, à une mentalité du XIXe siècle. Voilà, nous déclare-t-on, le grand péché des « fondamentalistes ».

Nous ne pouvons pas prendre au sérieux cette solution de facilité. Il n’y a pas la moindre preuve de ce que les théologiens du compromis avancent avec tant d’assurance, à savoir que les hommes du N.T se seraient sentis libres de broder à leur guise le « détail ». Nulle part on ne lit que la fidélité dans les grandes choses dispense de la véracité dans les petites ! Les controverses, les procès, qu’on voit dans l’histoire biblique, montrent des hommes aussi sensibles que nous (ou plus encore) à la question de la justesse de toutes les affirmations. Les hommes de l’antiquité n’étaient pas des naïfs, ils ne manquaient pas plus que nous de sens critique. Les apparences de contradiction entre les évangiles les heurtaient autant que nous. Saint Augustin a consacré tout un livre à traiter De consensu evangelistarum, de l’accord des évangélistes ; dans sa prédication courante, il ne cesse de résoudre des difficultés de ce genre. Nous n’avons pas le droit de nous contenter, pour les évangélistes, d’une véracité au rabais.

Ce qui peut être accordé sans dommage, ce qui doit être reconnu dans le respect des textes, c’est que les évangélistes n’ont pas conçu leur travail comme des historiens modernes. Ils ne prétendent pas suivre toujours l’ordre chronologique strict. Ils ne promettent pas de raconter tous les épisodes et de mentionner tous les personnages. Ils peuvent contracter en une phrase le récit d’un déroulement varié. Leur souci théologique les conduit à sélectionner faits et détails (ce n’est pas les inventer !). Bref, ils livrent des témoignages sûrs, et non pas des comptes rendus exhaustifs.

L’attitude

Lorsque les esprits de qualité diffèrent sur une question aussi simple que celle du désaccord ou de l’accord des évangélistes, l’attitude initiale est en cause.

Ceux qui accusent les textes de contradiction nous semblent les aborder avec une étrange rigidité. Ils ne seraient contents que si les évangiles exhibaient dès la première lecture une correspondance parfaite, que si l’harmonie était d’emblée évidente et sans aucune obscurité. Mais c’est vouloir une Bible tombée du ciel !

Les juges savent bien qu’en général des témoignages tous véridiques mais indépendants présentent des variations considérables, et qu’il est d’abord difficile de les harmoniser. Cela tient à la différence des points de vue, aux choix des éléments retenus, à l’élasticité des mots.

Lorsque des témoins de foi paraissent s’opposer, le juge ne décrète pas aussitôt qu’ils se contredisent : il tente une conciliation plausible de leurs dires.

C’est cette attitude sympathique et souple que les évangélistes méritent aussi. Montrer qu’on peut les lire d’une façon qui ne les oppose pas, ce n’est pas faire un effort désespéré et malhonnête pour sauver un texte sacré de l’incohérence ; c’est simplement leur accorder le minimum qu’exige un homme digne de foi.

La finale de Marc

Avant d’aborder quelques points particuliers, il faut dire un mot de la finale de Marc (16 : 9-20).

Ce passage ne se trouve pas dans les deux meilleurs manuscrits du N.T (le Vaticanus et le Sinaïticus), qui s’arrêtent au v. 8. Dans d’autres manuscrits, son texte est modifié, ou remplacé par un paragraphe de cinq lignes. Cette situation des manuscrits suggère fortement que la finale de Marc n’appartenait pas à l’Evangile dans sa première circulation, et qu’elle a été rajoutée après coup. Comme le v.8 finit très abruptement dans l’original (litt. : « elles craignaient en effet… »), plusieurs savants supposent qu’il y avait une suite qui s’est perdue, par détérioration du manuscrit qui contenait le texte original complet. Plus tard, pour compenser cette perte, la finale actuelle a été ajoutée (rédigée de mémoire ou sur la base des autres évangiles), sans que tous les copistes acceptent de la reproduire. Si cette hypothèse est exacte, il faut lire le texte de Marc comme interrompu accidentellement au v.8. Il racontait peut-être comment les femmes n’ayant rien dit en chemin ont averti les disciples, etc… Nous laisserons donc en suspens le problème de l’harmonisation de Marc 16 :8 et ss avec les autres évangiles.

Jérusalem et la Galilée

Matthieu et Marc insistent sur le fait que Jésus précède ses disciples en Galilée, que là ils le verront ; ils ne rapportent aucune apparition à un homme à Jérusalem. Luc et Jean au contraire, rapportent des apparitions à Simon-Pierre (Luc 24 :34), aux disciples d’Emmaüs, aux apôtres, à Jérusalem. Plusieurs crient à la contradiction. Certains, comme E. Lohmeyer et J.-L. Leuba, opposent même, à partir de là, deux courants dans l’Eglise, galiléen et jérusalémite. Il faut vouloir opposer les textes pour s’achopper à cette difficulté. Pour un lecteur qui ne soupçonne pas a priori les auteurs de fraude (pieuse !), quoi de plus naturel que de prendre ces données pour complémentaires ?

Le IVe évangile présente à la fois les apparitions à Jérusalem (ch. 20) et en Galilée (ch. 21), et en nous racontant une seconde pêche miraculeuse parallèle à celle de la première vocation de Pierre, il nous révèle le sens de la localisation en Galilée : pendant les Quarante jours, le Seigneur ressuscité confirme, sanctionne, « révèle » ce qu’il a fait comme Nazaréen itinérant. Il convoque ses disciples en Galilée parce qu’il va leur donner sur le Royaume de Dieu (cf. Actes 1 :8) le complément de leur première formation galiléenne. Cela ne signifie pas qu’il s’abstiendra de toute apparition à Jérusalem. Son ministère d’avant la Croix s’est aussi passé partiellement à Jérusalem. La ville sainte demeure pour tous les évangiles la Ville Sainte où Jésus est mort et ressuscité.

Luc qui aime à souligner la centralité de Jérusalem pour l’histoire du salut (la montée de Jésus à Jérusalem ; la diffusion du salut à partir de Jérusalem, selon les prophéties) choisit de parler des apparitions et de l’Ascension, qui ont eu lieu en cet endroit 1. Matthieu et Pierre (dont Marc est proche) sont galiléens : ils ont beaucoup plus de raisons de parler de la Galilée. Jean, galiléen, mais qui avait peut-être des attaches jérusalémites (cf. Jn. 18 :15, 19 : 27) parle des deux.

(N.B. La fin de Matthieu ne nous rapporte pas l’Ascension, mais une des apparitions galiléennes peut-être celle des 500 frères dans 1 Cor. 15 :16).

Les femmes et les anges

Les quatre évangélistes parlent de la visite de Marie-Madeleine au sépulcre, au point du jour, mais avec des compagnes en nombre variable.

Les accuser de contradiction parce qu’ils ne donnent pas tous une liste nominative complète, c’est, encore une fois, ignorer leur intention et le caractère de leurs écrits. Ils attestent ce qu’ils savent ; il ne faut rien demander de plus. Jean sait que Marie-Madeleine est allée au sépulcre ; sait-il ou ne sait-il pas, que d’autres l’accompagnaient ? Il n’importe pas pour la véracité de son témoignage.

Il se peut que le « groupe » des femmes ait été formé de plusieurs petits groupes, que Marie-Madeleine ait quitté les autres dès la vue du tombeau vide, que les femmes se soient dispersées pour avertir les disciples qui devaient se cacher en divers endroits… De grâce, un peu de souplesse dans l’interprétation !

En comparant les trois premiers évangiles, on a l’impression que leurs récits diffèrent. On penserait, à lire Matthieu seul, que les femmes ont vu le tremblement de terre et l’ange descendant du ciel. Selon Marc, elles ont trouvé la pierre roulée, ont vu les anges assis dans le sépulcre. Selon Luc, deux anges sont apparus. On peut conclure que le tremblement de terre (très local) et la descente de l’ange rapportés par Matt. 28 :2-4, se sont produits devant les soldats mais avant l’arrivée des femmes (Matthieu ne dit pas le contraire). Les femmes ont trouvé le tombeau vide. Entrant dans la grotte, elles voient un ange, qui se lève, et leur délivre son message ; Luc ajoute qu’il y avait un deuxième ange. Ce déroulement n’est- il pas plausible ? Si on l’admet, toutes les données des évangélistes sont respectées.

Luc contredit-il Matthieu et Marc en écrivant deux anges au lieu d’un ? Matthieu et Marc ont recueilli le témoignage des femmes « l’ange nous a dit… » ; ils ont écrit « un ange », ce qui est sûr, et n’ont pas poussé l’enquête plus loin.

Luc, lui, l’a fait (cf. Luc 1 :1-4) et il a appris qu’il y en avait un second. Il n’a pas corrigé ses prédécesseurs ; il les a complétés. Quant à la rencontre des femmes par Jésus (Matt. 28) et l’entrevue avec Marie-Madeleine (Jn 20), elles ont sans doute eu lieu dans la matinée, sans qu’on puisse préciser.

Les apparitions aux disciples

D’après Luc (et Paul), Jésus est apparu le jour de Pâques à Pierre et aux disciples d’Emmaüs. Pourtant, Jean dit qu’au bord du lac, après deux apparitions dans la chambre haute, c’était la 3e fois que Jésus se montrait à ses disciples (21 :14) …

Il nous paraît assez ridicule de chercher chicane au texte sur ce point, tant il est simple de comprendre qu’il s’agit des apparitions aux disciples réunis, en groupe.

Pour conclure

Des « harmonies » plausibles ont été proposées2 : ce qui prouve la non-contradiction. Aucune d’entre elles ne s’impose dans tous les détails : ce qui prouve que le but des évangélistes n’est pas de nous permettre la reconstitution « filmée » de ce qui s’est passé.

Que conclure ? Dans une pleine confiance en la véracité des témoins, il vaut mieux s’attacher à la leçon positive desobscurités des témoignages.

Elles nous font saisir un peu de l’ambiance de la journée bouleversante, avec toutes ses allées et venues, ses tourbillons de doute et de foi.

Elles ont peut-être un sens théologique : elles nous rappellent ce que Jésus dit à Marie : « Ne me retiens pas » (Jn. 20 :11). Revenu à la vie dans notre espace et notre temps, Jésus, même dans son corps, ne leur appartient plus, il est le premier de la Nouvelle création. S’il se montre aux témoins qu’il a choisis, il leur échappe aussi, car il faut attendre sa parousie pour qu’il habite corporellement avec les siens.


1. Luc 24 :6,7 rappelle cependant le ministère en Galilée.

2. On peut consulter celle du Nouveau Dictionnaire Biblique. L’harmonie suggérée par Albert Barnes, dans ses Notes on the New Testament, nous a paru l’une des plus convaincantes.

 

 

Note de l'éditeur : 

Ichtus N°12 – Avril 1972 – Page 27 à 30

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