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Suzanne Ruckstuhl, après avoir obtenu à Strasbourg un diplôme d’études supérieures en Lettres, a fait des études à la Faculté de Théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. Elle y a soutenu, le 27 avril 1970, une thèse de licence en théologie sur « Le Christ enseignant et guérissant d’après les dessins et les gravures de Rembrandt ». L’étude que nous publions concerne la représentation du Christ. Jésus ne nous est nulle part décrit dans les Évangiles. L’Esprit Saint a préféré garder le silence sur la stature et les traits du Fils de Dieu incarné. A-t-il voulu prévenir pour nous la tentation d’un culte d’icônes faites par les hommes ?

Rembrandt, l’illustre peintre chrétien de l’école hollandaise (1606-1669), a mis toute sa ferveur, avec tout son génie, dans l’illustration des données que transmettent les Saints Évangiles. Mais ne serait-ce pas dans sa croissante discrétion qu’il témoigne le mieux ?

Il existe dans l’histoire de l’art deux manières, tout à fait différentes, de représenter le Christ. Toutes deux peuvent se fonder sur des déclarations de l’Écriture :

-Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards (Ésaïe 53v. 2) ;

-Tu es le plus beau des fils de l’homme (Psaume. 45, v. 3).

Parce que le Christ est l’homme-Dieu, parce qu’Il appartient au ciel et à la terre, parce que son nom même signifie « Celui qui sauve », l’Écriture dit de lui : « Tu es le plus beau des fils de l’homme », dans le célèbre Psaume 45 que le Nouveau Testament a lui-même donné comme une prophétie de sa venue et de  son règne. De là à faire de Jésus le prototype de la beauté charnelle, il n’y avait qu’un pas.

Ainsi, au cours des siècles, les artistes ont surtout cherché à exprimer la divinité du Christ en lui donnant l’aspect d’un héros, en le revêtant de signes extérieurs humainement impressionnants.

1°  Le Christ idéalisé

Le jeune Rembrandt, fils du XVIIme siècle, n’a pas manqué de tomber dans les mêmes travers. Influencé par la tradition artistique de son temps, il représente, dans sa première période d’activité, un Christ excessivement dramatique, accomplissant des actions pathétiques où se montre sa victoire sur le monde et les éléments.

« Sous l’influence de la peinture baroque, Rembrandt pensera longtemps, lui aussi, qu’il convient de donner aux représentations du Christ un aspect de grandeur et de majesté. Il faut qu’au premier regard on le reconnaisse comme le Sauveur du Monde. Et Neumann exagère lorsqu’il prétend que « jamais Rembrandt ne cherche à glorifier Jésus en faisant l’apologie de sa forme corporelle. » Bien au contraire, toutes les œuvres de la première époque… tendent à prouver, « par le geste ou le regard du Christ, l’authenticité de sa mission divine.» [1]

II existe plusieurs exemples de ce type dans l’œuvre de Rembrandt. Dans la représentation de la conversation avec la Samaritaine, la barbe pointue et soignée et la longue chevelure bouclée sont des caractéristiques du Christ des œuvres de jeunesse du peintre. « La résurrection de Lazare » est un autre exemple du caractère pathétique qui attirait encore Rembrandt dans les récits bibliques à cette époque. Le Christ y ressemble à un magicien qui, par un geste assez théâtral, ordonne au mort de revenir à la vie. A ce stade, le visage de Jésus l’intéresse moins que la scène au milieu de laquelle il se meut. Citons un dernier exemple de cette manière de représenter le Christ. II s’agit du dessin « Jésus parmi ses disciples ». La figure du Christ y fait l’effet d’un corps étranger idéalisé au sein du réalisme avec lequel les autres visages sont dessinés.

Rembrandt est encore sous l’influence d’autres peintres. Rotermund écrit à ce propos : « Il fait un bout de chemin qui, au fond, n’est pas le sien, mais qu’empruntent les artistes qui l’entourent : transfigurer, idéaliser l’homme Jésus dans son apparence humaine pour exprimer la divinité du Christ. Un long chemin à travers les expériences des plus  douloureuses  fut  nécessaire avant que Rembrandt ne fût en mesure de représenter la figure du Christ qui lui était propre. »

Pourtant, on remarque que, dès les années 1640, Rembrandt commence à s’approprier un type qui lui est personnel, se détachant ainsi de plus en plus des modèles italiens ou de l’école de Rubens. Si dans les œuvres de cette époque, le geste expressif de la main, la barbe pointue et soignée du Christ, son vêtement dont les plis tombent avec élégance montrent qu’il s’agit toujours de la première manière de Rembrandt, le visage, dans son ensemble, témoigne d’une recherche personnelle de l’artiste.

La profonde miséricorde du Sauveur transparaît ; son regard est plein de douceur et de compassion. Le Christ conventionnel des premières années est déjà devenu celui qui connaît et qui soulage tous les maux, qui est le frère des humbles et des malades.

Néanmoins, à ce moment de sa vie, Rembrandt ne s’est pas entièrement détaché de l’aspect idéalisé du Christ. Le jeune Rembrandt ne se risque pas encore à inclure pleinement la personne du Christ dans le réalisme de son art. Une représentation du Christ, qui lui sera entièrement propre, ne sera possible qu’après une longue lutte, un approfondissement de la Bible, une intériorisation et un mûrissement de sa foi.

2°   Le Christ « sans beauté ni éclat »

A partir de 1645 environ, on ne rencontre plus « ce Christ revêtu d’humaine gloire » dans l’œuvre de Rembrandt. Son Christ n’a plus rien de glorieux ou d’héroïque. « C’est qu’au fur et à mesure que les années passent, avec leur appoint de douleur et de déception, Rembrandt a mieux saisi le tragique de l’Incarnation. » [2]  La Bible lui a révélé le secret du Messie qui vient incognito, et il comprend que l’Incarnation n’est pas la glorification de l’homme, mais la condescendance de Dieu. II a vu ce que très peu de peintres ont jamais vu ; il a vu que Dieu est venu parmi les hommes, non pas comme le plus glorieux des hommes, mais comme le plus humble et le plus humilié.

La souffrance et les contacts avec des communautés (Mennonites), pour lesquelles l’unique norme pour la foi est la Bible, ont rapproché Rembrandt du message central de la Bible. Écoutons Brion[3]  décrire ce que Rembrandt doit à Anslo : « A l’homme qui cherche Dieu dans le trouble inapaisable de son esprit et de son cœur, Anslo rappelle que ce Dieu n’est pas terrible, ni vindicatif, ni indifférent au sort des êtres qu’Il a créés. En l’écoutant, Rembrandt retrouve dans ses paroles l’image du Christ, semblable à l’image qu’il porte dans son âme…, ce Dieu humble et doux, qui s’est fait pareil aux hommes, qui est comme eux, chétif, sujet à la maladie et à la mort, sans autre beauté que celle qui émane de ses yeux tout rayonnants d’amour. Un homme qui s’est revêtu de la nature la plus modeste, sans fierté et sans arrogance, semblable aux plus pauvres, qui n’a pas voulu emprunter l’éclat surnaturel des anges, afin que les timides et les déshérités viennent à lui sans honte et sans crainte. » C’est au cours de cette période que l’on situe couramment le tournant spirituel de la vie du peintre. En comparant « Le Christ enseignant », encore nommé « La petite tombe », à « La pièce aux cent florins », on constate combien le Christ de Rembrandt s’est transformé durant la dizaine d’années qui sépare les deux œuvres. Sur la gravure « Le Christ enseignant »,nous voyons un homme « de taille modeste, le regard triste, chétif de corps et si modeste d’aspect qu’il offre le trésor de la Rédemption avec des mines de quémandeur.» [4]Hamman décrit le Christ de cette gravure de la manière suivante :« Le Christ s’est transformé depuis « La pièce aux cent florins » et les représentations des années trente. Toute l’apparence extérieure de cet homme est simple. La chevelure tombe en mèches raides, la barbe est coupée en largeur.(…) Le visage est large, il a une forte ossature,… un homme du peuple qui s’exprime difficilement. L’inclinaison de la tête, qui est pleine de compassion et qui console, doit accompagner les paroles. Les bras, des bras forts et musculeux, ne se donnent plus la peine de varier leurs gestes. Par un angle abrupt, ils disent tous deux la même chose dans un langage haché et énergique. »

3°   La profonde compréhension du Christ chez Rembrandt

La lutte incessante de Rembrandt pour comprendre la véritable personnalité du Christ a une origine religieuse.

Visser’t Hooft a montré dans son livre 1 combien le message de Rembrandt est conforme à celui des réformateurs et, par là, à celui de la Bible elle-même :« Dans la Bible, l’humiliation du Christ obscurcit sa divinité. (…) Rembrandt l’a compris : en s’incarnant, Dieu ne veut pas diviniser la forme humaine et l’élever jusqu’à lui ; il condescend au contraire, dans son amour, à s’abaisser jusqu’à la condition de sa créature, celle de serviteur. »

Rembrandt  est  un  des  seuls grands peintres à avoir compris que la beauté de Jésus-Christ, cachée, ne se révèle qu’aux yeux de la foi,jusqu’au jour où la foi deviendra la vue.

Dieu n’a pas voulu que son Christ fût un Messie glorieux, comme celui qu’attendaient les Juifs, venant sur les nuées du ciel, couronné et revêtu de puissance. Jésus lui-même a toujours évité même lors de l’entrée à Jérusalem d’être ce Messie selon le vœu des hommes ; Il a refusé d’être fait roi ; Il a caché des guérisons miraculeuses afin que ceux qu’Il était venu sauver ne fussent pas induits en erreur sur sa mission. De même, Il a refusé tout éclat passager, toute beauté apparente ; Il n’a eu, Il n’a voulu avoir qu’une gloire différente de celle que donne le monde, une gloire qu’on ne voit point, en laquelle il faut croire.

Ce Christ « sans beauté ni éclat », qui devait être « semblable en toutes choses à ses frères », (Hébreux. 2, v. 17) se distingue pourtant de ceux qui l’accompagnent : Il est celui qui enseigne et qui guérit, celui qui sauve les pauvres et les malades. Simmel[5]fait remarquer que le Christ de Rembrandt semble à première vue un être plus terne que les hommes qui l’entourent. « Mais à y regarder de plus près, ajoute-t-il, on voit que cet être faible est le seul stable ; en face de lui, les hommes forts et bien vivants ont quelque chose d’incertain, de déraciné. » Jésus n’est pas seulement un homme comme les autres, Il est celui qui annonce le Royaume à venir.

La plupart des critiques ont fait remarquer qu’il n’existe aucune œuvre de Rembrandt représentant le Christ, réalisée au cours des huit dernières années de la vie du maître. Ce fait est certes étrange, surtout après toutes les années où il s’est penché si intensivement sur le problème de la représentation du Christ. Comment faut-il interpréter ce silence ? Faut-il admettre que Rembrandt, sous le poids des malheurs accumulés, a perdu la foi qui l’avait soutenu jusqu’alors ?

Mais comment comprendre alors « Le retour du Fils prodigue », ce sublime tableau que Neumann nomme « la dernière parole de Rembrandt » ?[6] Faut-il admettre qu’il ne ressentait plus le besoin d’un Christ médiateur dans les dernières années de sa vie ? Mais quelle signification aurait alors le tableau qui se trouvait encore sur le chevalet lors de la mort de Rembrandt et qui représentait le vieillard Siméon tenant l’enfant Jésus dans ses bras, disant :« Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu ton salut » ?

Que signifie ce silence, en définitive ? Comme le fait remarquer justement Rotermund, ce silence correspond à une notion chrétienne [7]. Il s’agit probablement de l’humble prise de conscience que la figure du Christ échappe à la représentation de tout artiste, fut-il un génie comme Rembrandt. Sa lutte intense pour représenter le Christ aurait précisément conduit Rembrandt à cette prise de conscience. Ce silence est le signe d’une humilité par laquelle Rembrandt artiste s’efface devant Rembrandt chrétien.

S.R.

[1] Visser’t Hooft : Rembrandt et la Bible, p. 52

[2] Bourget, p . 624.

[3] Brion Rembrandt p. 126

[4] Hamman:Rembrandt Radierungent pp 64-66.

[5] Idem

[6] Simmel : Rembrandt Ein kunstphilosophischer

[7] Neumann : Rembrandt, p. 521

[8] Rotermund;  Wandlungen , des Christus* Typus

          bel Rembrandt, p. 237

Note de l'éditeur : 

Ichtus N°8 – Décembre 1970 – Page 8 à 12

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