J’ai des amis brillants qui pensent qu’encourager les jeunes à lire est peine perdue. Ils s’appuient sur des enquêtes révélant un déclin massif et généralisé de la lecture. Ils partagent des anecdotes alarmantes d’enseignants du secondaire et de professeurs d’université qui affirment que leurs élèves sont incapables de lire un livre en entier. Des études corroborent ces témoignages et ces statistiques. Les chercheurs débattent des conséquences du déclin de la lecture sur notre cerveau et de ce qu’il pourrait signifier à long terme pour notre culture.
Tout le monde s’accorde à dire que nous vivons à une époque où les lecteurs disparaissent, dans un désert numérique où la capacité d’attention soutenue s’est évaporée et où la génération à venir risque de perdre son héritage imaginatif.
Mais nous avons toujours la capacité de lire ! disent certains. Certes, nous lisons des extraits ici et là, au gré de nos navigations sur Internet, et nous jetons un œil de temps à autre à un article ou un message sur une page sportive ou un forum politique. Mais lire un livre, à l’ancienne, en se livrant à un raisonnement réfléchi et soutenu sur plusieurs chapitres, ou en se laissant emporter par un roman vibrant de beauté et de subtilité, cette pratique semble de moins en moins courante, quel que soit l’âge, mais surtout chez les jeunes.
Selon mes amis, la lecture ne peut tout simplement pas rivaliser avec d’autres habitudes et pratiques. Les jeunes ne lisent pas et ne liront jamais. Insister pour qu’ils lisent, c’est comme essayer de convaincre un tout-petit d’ouvrir la bouche pour manger une cuillère de purée de petits pois. « C’est bon pour toi ! Fais-moi confiance ! »
Je connais les statistiques. J’ai entendu les histoires. Mais je crois que nous sommes des êtres humains, pas des robots. Les tendances ne sont pas une fatalité. Nous faisons des choix. Nous pouvons agir. C’est pourquoi je me refuse au fatalisme qui caractérise trop souvent les analyses à propos du déclin de la lecture, les attentes insultantes des enseignants et des commentateurs qui baissent les bras et abandonnent la prochaine génération au gré des courants culturels.
Je veux que vous vous rebelliez. Oui, vous avez bien entendu. Dans le monde d’aujourd’hui, lire est un acte de rébellion sacrée. Je veux que vous ignoriez les discours de vos parents et de vos professeurs qui prétendent que vous n’êtes plus capables ou disposés à exercer votre esprit grâce à la lecture. Je veux que vous nagiez à contre-courant, contre les courants qui vous poussent à vous contenter de la superficialité.
Se rebeller pour soi-même
Tout d’abord, je veux que vous vous rebelliez pour votre propre bien, afin que vous puissiez récupérer l’un des plus beaux cadeaux que vous ayez reçus et l’un des plus beaux cadeaux que vous puissiez offrir : votre attention.
Votre attention est une ressource précieuse. C’est pourquoi tant d’organisations la convoitent. La vie à l’ère du numérique est conçue pour capter votre attention par des distractions perpétuelles, pour détourner votre capacité de concentration et attirer ainsi votre regard d’un côté ou de l’autre.
Iain McGilchrist, neuroscientifique de renom, affirme que la capacité d’attention est plus importante que nous ne le pensons. Ce à quoi nous prêtons attention et la manière dont nous le faisons ont leur importance. L’attention change notre façon de voir le monde.
Vous le savez déjà. Lorsque vous passez du temps avec un ami et que vous commencez à discuter, votre moral baisse un peu si votre ami se met à faire défiler son écran ou à envoyer des SMS pendant votre conversation. Vous vous interrogez sur votre importance, surtout s’il ne vous donne aucune explication sur la raison pour laquelle quelque chose en ligne nécessite d’urgence son attention à ce moment-là.
Accorder son attention à quelque chose, c’est lui donner de la valeur. Ne pas prêter attention à quelque chose est également une forme de déclaration. « L’attention est un acte moral », écrit le psychiatre chercheur en neurosciences McGilchrist. « L’attention a des conséquences » (133).
Rien d’étonnant à ce que tant de gens se disputent votre espace mental. Le déluge d’e-mails qui inondent votre boîte de réception, les titres accrocheurs qui vous interpellent, les notifications qui retentissent sur votre téléphone, les applications et les plateformes qui vous poussent à faire défiler votre écran ou à jouer sans arrêt, tout est conçu pour harponner votre cœur. Le paysage de votre vie intérieure est à vendre.
Les forces qui se disputent votre attention sont en train de gagner. Même maintenant, ne ressentez-vous pas cette petite envie de vous plonger dans le fil, ne serait-ce qu’une minute ou deux, pour voir « ce qui se passe », pour vous replonger dans le défilement sans fin des actualités, des danses amusantes, des demandes de prière ou des publicités colorées ? Lorsque vous regardez un film ou une série en streaming, ressentez-vous, pendant les moments calmes ou lents, l’envie irrésistible de consulter votre téléphone pour voir les actualités ou de faire une partie d’un jeu que vous aimez ? Un seul écran ne suffit pas à satisfaire votre besoin de stimulation, alors vous passez sans cesse de l’un à l’autre, du plus grand au plus petit, afin de pouvoir « regarder » tout en faisant défiler, envoyer des SMS ou jouer. De nos jours, le multitâche n’est plus l’apanage du travail ; nous le pratiquons aussi dans nos loisirs.
Rien d’étonnant à ce que tant de gens se disputent votre espace mental. Le déluge d’e-mails qui inondent votre boîte de réception, les titres accrocheurs qui vous interpellent, les notifications qui retentissent sur votre téléphone, les applications et les plateformes qui vous poussent à faire défiler votre écran ou à jouer sans arrêt, tout est conçu pour harponner votre cœur
Au fil du temps, notre attention, l’un des aspects les plus précieux de notre humanité, se disperse tellement que nous avons du mal à nous concentrer longtemps sur qui que ce soit ou quoi que ce soit. Nous sommes partout et nulle part à la fois. Nous entraînons notre esprit à être constamment à l’affût de la prochaine stimulation, tandis que notre capacité de concentration soutenue s’atrophie à force de ne pas être utilisée. Cette incapacité à nous concentrer rend difficile toute conversation longue et sérieuse avec les autres. Elle affaiblit notre capacité à réfléchir et à méditer en profondeur. Elle nous prive d’une vie émotionnelle et intellectuelle plus riche que la surface de l’écran qui nous captive sur le moment.
Les gens disent que c’est comme ça que ça se passe aujourd’hui. Non. Vous pouvez résister. Vous pouvez vous démarquer dans un monde superficiel. Je crois que vous aspirez à plus. Ou du moins, vous souhaitez aspirer à plus.
Lire, surtout lorsque c’est difficile, est une façon de se rebeller contre toutes les entreprises, les influenceurs et les plateformes qui foulent aux pieds les murs entourant le jardin de votre conscience. Lire, c’est poster une sentinelle à la porte, pour se prémunir contre la horde de distractions qui cherchent à envahir votre espace mental. Lire, c’est reconquérir votre capacité d’attention pour vous consacrer pleinement à vos proches, pour analyser avec soin les propositions et les débats de société sous différents angles, pour appréhender l’actualité à travers le prisme de l’histoire et de la philosophie, pour grandir en sagesse et en compassion, pour savourer les chefs-d’œuvre de la littérature mondiale sans avoir recours aux résumés proposés par l’IA.
Lire, c’est poster une sentinelle à la porte, pour se prémunir contre la horde de distractions qui cherchent à envahir votre espace mental.
Chaque fois que vous éteignez votre téléphone et que vous prenez un livre, vous vous rebellez. Vous vous hissez sur un canot de sauvetage au milieu d’un océan de superficialité. Vous exercez votre esprit, qui est un don de Dieu, et vous refusez de laisser vos muscles intellectuels s’atrophier. Vous défiez les piètres attentes de ceux qui disent que la lecture est une cause perdue.
Je veux que vous vous rebelliez pour vous-même. Plantez un piquet dans le sol et dites aux vampires de l’attention toujours plus envahissants : « Vous ne coloniserez pas mon esprit. »
Se rebeller pour son âme
Je vous encourage aussi à vous rebeller pour votre âme. Lire n’est pas seulement une rébellion pour le bien de votre esprit, c’est une rébellion pour le bien de votre cœur. Lire, c’est un combat au service de l’adoration.
Cela vous semble-t-il exagéré ? Peut-être un peu tiré par les cheveux ? Pas lorsqu’on prend en compte ce que dit la Bible.
Les chrétiens sont appelés, à juste titre, « le peuple du Livre ». Le peuple de Dieu médite sur sa Parole. Et la méditation va plus loin que la lecture. Elle consiste à s’asseoir, réfléchir, considérer, contempler. La Bible nous invite à porter notre regard sur elle, et non à la survoler.
Le premier et le plus grand commandement est d’aimer le Seigneur notre Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre force et de tout notre esprit. Comment apprendre à aimer ce Dieu ? Eh bien, lorsque Moïse a donné ce commandement pour la première fois, il l’a fait suivre d’instructions sur la manière de placer la Parole de Dieu au centre de notre vie quotidienne. Les anciens du peuple d’Israël devaient répéter les mots de la Parole tout au long de la journée, les enseigner à leurs enfants, en discuter à la maison et en voyage.
Lire et comprendre la Parole de Dieu, c’est s’insurger contre la superficialité d’un monde où les mots défilent sans cesse.
L’un des plus grands obstacles à ce mode de vie imprégnée de la Parole est la distraction propre à l’ère numérique. Nous avons perdu la capacité à ressentir la force de la grande poésie, d’apprécier la profondeur d’une musique merveilleuse ou de contempler un chef-d’œuvre artistique. On dit souvent que la plupart des œuvres d’art ne livrent leurs secrets que lentement. Il en va de même pour la Parole de Dieu. La Bible nous impose des exigences. Elle nous appelle à la réflexion, à la patience et à la piété. Le chemin qui mène à une véritable intériorisation et assimilation des Écritures est semé d’embûches, et ce, de manière intentionnelle, car c’est ainsi que l’Esprit agit dans nos vies.
Mais qu’en est-il de tous les chrétiens du passé qui ne savaient pas lire ? Étaient-ils infidèles ? Non. L’alphabétisation n’est pas synonyme de sainteté. Certaines des atrocités les plus horribles que notre monde n’ait jamais connues ont été commises par des personnes instruites, tandis que de nombreux saints n’ont jamais appris à lire ni à écrire. La lecture n’est peut-être pas essentielle, mais la Parole de Dieu l’est. Les paysans illettrés chérissaient la Parole de Dieu en l’écoutant et en la mémorisant.
Lire et comprendre la Parole de Dieu, c’est s’enraciner comme l’arbre qui décrit le juste dans le Psaume 1, un arbre planté qui porte du fruit grâce à la joie que procurent la loi de Dieu et sa méditation jour et nuit.
Imaginez nos ancêtres et pères dans la foi des siècles passés, n’ayant pu détenir au cours de leur vie qu’une poignée de livres et peut-être une Bible en lambeaux. Que diraient-ils s’ils voyaient les milliers d’éditions bibliques, les outils et les commentaires dont nous disposons aujourd’hui ? Comment expliquer que, malgré toutes nos ressources, nous ne connaissions pas les Écritures aussi bien qu’eux ?
Méditer sur la Parole de Dieu, contempler ses merveilles, voilà le fondement de la vie chrétienne. Lire et comprendre la Parole de Dieu, c’est s’insurger contre la superficialité d’un monde où les mots défilent sans cesse, et s’enraciner, comme l’arbre qui décrit le juste dans le Psaume 1, planté et portant du fruit grâce à la joie que procurent la loi de Dieu et sa méditation jour et nuit. La lecture peut vous aider à voir, à voir véritablement, la gloire de Dieu. Et la gloire de Dieu éclaire le chemin pour que vous puissiez véritablement voir les autres.
Considérez la question troublante que Jésus a posée à Simon le pharisien après qu’une femme est entrée dans la maison et lui a lavé les pieds de ses larmes : « Tu vois cette femme ? » (Luc 7:44). Non pas « voir » dans le sens d’acquérir des connaissances, mais voir avec les yeux de l’attention, voir avec de l’intuition spirituelle. C’est le genre de regard qui exige de porter une attention soutenue tout en éveillant en soi la compassion qui détruit toute attitude de supériorité et transforme celui qui regarde.
Qu’est-ce qui retient notre attention ? Que voyons-nous ? Que manquons-nous ? La Bible nous invite à être plus attentifs à ce sur quoi nous portons notre attention.
Suivre Jésus, c’est lui prêter attention, comme Marie de Béthanie, assise à ses pieds et suspendue à ses lèvres. Le théologien John Webster écrit:
Écouter ici, c’est bien plus qu’une écoute superficielle de quelques instants avant de se déconnecter à nouveau. C’est écouter vraiment, écouter intensément, écouter jusqu’à en souffrir. C’est tendre une oreille attentive à ce qui est dit, se consacrer entièrement à la tâche d’écouter Jésus. Pourquoi ? Parce qu’il est la Parole de Dieu, il est ce que Dieu nous dit. En lui et par lui, Dieu se révèle à nous comme la lumière du monde. Écoutons-le.
Dans le monde actuel, de nombreuses voix cherchent à attirer notre attention. Partout, des influenceurs vantent leurs produits. Il serait tragique que nous développions la capacité de nous mettre au diapason de tout sauf de la Parole du Seigneur. La pratique la plus radicale et la plus anticonformiste que nous puissions cultiver aujourd’hui est une lecture et une écoute intenses des Écritures, une attention soutenue qui refuse de laisser quoi que ce soit nous détourner de la Bible. Écouter jusqu’à en souffrir, comme Jacob qui a lutté avec Dieu, refusant de lâcher prise jusqu’à ce qu’il soit béni.
La lecture est le meilleur moyen de se rebeller dans un monde où l’on peut tout regarder d’un coup d’œil et ne rien fixer du regard.
Pour l’amour de Dieu, et pour le vôtre, lisez.

