×

Quel est le verset le plus effrayant de la Bible ? Pour certains chrétiens, cela peut être le commandement de la « destruction complète » des Cananéens dans Deutéronome 7 :2 ou l’apparition de la bête dans Apocalypse 13 :1. Mais pour moi, la partie la plus effrayante des Écritures, ce sont les paroles de Jésus dans Matthieu 12:36: « Je vous le dis, le jour du jugement, les gens rendront compte de toute parole vaine qu’ils auront proférée. »

Pendant une grande partie de ma vie, prononcer des paroles vaines – en particulier sous forme de ragots – a été un péché dominant.

Le dictionnaire anglais d’Oxford définit les ragots comme « des conversations ou des rapports informels ou sans limite au sujet d’autres personnes, impliquant généralement des détails qui ne sont pas confirmés comme étant vrais ». Interrogé sur la définition biblique des ragots, John Piper a défini le terme comme suit : « Information dérogatoire que vous avez sur quelqu’un, qui est partagée avec les autres dans un ton de confidentialité, qui n’a pas pour but de leur faire du bien, et dont vous jouissez d’une manière qui montre que votre cœur n’est pas humble. »

Les ragots sont un péché grave condamné dans les Écritures. Paul associe les ragots au meurtre et à la calomnie dans Romains 1 :29. Il associe également les ragots et la calomnie dans 2 Corinthiens 12 :20 et avec les oisives et les causeuses dans 1 Timothée 5 :13. Pourquoi alors colportons-nous des ragots? Parce que c’est une forme de contrôle social, un moyen de « remettre quelqu’un à sa place ». L’objectif des ragots et des calomnies est d’abaisser le statut d’un rival, sa position sociale.

Pourquoi nous aimons les ragots

L’avantage des ragots en tant que forme de contrôle social est que c’est peu coûteux et efficace. L’inconvénient est que, pour une grande partie de l’histoire humaine, ça n’a pas évolué. Les ragots pouvaient se propager au sein d’une communauté proche – lieu de travail, église, ville – mais faire passer le message sous une forme plus large était souvent technologiquement irréalisable ou d’un coût prohibitif. Pendant une grande partie de l’histoire, la diffusion massive de ragots a été limitée aux gouvernements ou aux médias qui contrôlaient les moyens de communication de masse.

L’économiste Tyler Cowen soutient même que c’est là le but non déclaré des médias. « Peu importe ce que les médias vous disent de leur travail », dit Cowen, « la caractéristique des médias, celle qui attire réellement l’intérêt des téléspectateurs, est la façon dont les reportages médiatiques élèvent ou abaissent des individus en particulier. » Il ajoute :

La renommée des personnes impliquées par une source médiatique particulière n’est jamais la même que la vôtre, et souvent même pas proche. Vous avez plus de rancune envers ceux qui vous dénigrent que vous n’obtenez de recommandation positive et mémorable de ceux qui vous soutiennent.

En substance, (certains) médias insultent constamment votre propre renommée. Vous pourriez même dire que les médias vous insultent. En effet, c’est pourquoi d’autres personnes apprécient ces sources médiatiques, car elles prennent plaisir dans le fait que votre statut, et celui de vos alliés, soit abaissé. C’est comme si ces personnes pouvaient vous lancer une « tarte aux médias » en pleine figure.

En retour, vous en voulez aux médias.

Bien que cela ait toujours été vrai pour les médias, les changements technologiques en matière de communication depuis les années 1990 ont élargi et démocratisé ce qui constitue « les médias ». « Internet, les smart phones et les réseaux sociaux (ISR) ont fait reculer la communication humaine d’environ 20 000 ans », déclare l’économiste Arnold Kling. « Autrement dit, nous comptons maintenant plus sur les ragots que nous ne l’avons fait depuis l’époque où nous vivions en petites tribus. »

Le triumvirat d’Internet, des smart phones et des réseaux sociaux – l’ISR de Kling – s’est combiné pour créer une entité émergente que nous pourrions appeler la « Machine à ragots ». L’émergence se produit lorsqu’une entité a des propriétés ou des comportements qui n’apparaissent que lorsque les parties interagissent dans un tout plus large. Nous pouvons considérer la Machine à ragots comme une entité qui s’appuie sur internet, les smart phones et les réseaux sociaux (puisque l’ISR peut, bien sûr, être utilisé à des fins autres que les ragots) -sans être pareil pour autant.

Ce qui distingue la Machine à ragots de l’ISR, c’est qu’elle ne diffuse pas seulement les ragots que nous produisons, mais qu’elle nous incite également à produire de nouveaux ragots. Nous avons tous en nous le désir d’abaisser le statut social des autres, qu’il s’agisse d’amis, de familles ou d’ennemis. Cependant, pour la plupart d’entre nous et pour la plupart du temps, ce désir est en sommeil. La Machine à ragots nous invite à transformer ce désir en péché.

Trois étapes pour transformer le désir en péché

Selon Saint Augustin, il y a trois étapes pour transformer le désir en péché : la suggestion, le plaisir et le consentement.

Selon Saint Augustin, il y a trois étapes pour transformer le désir en péché : la suggestion, le plaisir et le consentement. La suggestion survient lorsque nous sommes tentés par un désir, que ce soit à travers la mémoire ou la perception sensorielle. Le plaisir, c’est quand on reconnaît qu’il serait agréable d’avoir quelque chose d’interdit. (Selon Saint Augustin, cela devrait être mis en échec par notre raison.) Le consentement, c’est quand nous ne permettons pas à notre raison de la mettre en échec, et que nous cédons donc à l’envie interdite. La Machine à ragots affecte chacune de ces trois étapes.

La première partie de la suggestion survient lorsque la Machine à ragots nous encourage à nous exprimer, même si nous n’avons rien à dire. Par exemple, sur Facebook, je reçois la question « Qu’est-ce que tu as en tête, Joe ? » et sur Twitter un « Que se passe-t-il ? » Je suis incité à partager mes pensées et mes opinions ou à être exclu de la conversation. La deuxième partie de la suggestion survient lorsque nous parcourons les réseaux sociaux pour voir ce que pensent les autres. La réponse consiste souvent à utiliser des ragots et des calomnies pour abaisser le statut de nos rivaux. Si vous pensez que j’exagère, regardez vos propres murs et voyez combien de publications et de commentaires sont des tentatives pour « humilier », « supprimer » quelqu’un pour un crime de pensée ou pour transmettre des insinuations non vérifiées qui abaissent son statut.

La Machine à ragots vous montre un message incitant (« Vos rivaux essaient de rabaisser votre statut ! ») et vous donne ensuite les moyens de répondre concrètement. Mais la Machine procure aussi du plaisir. Une fois les ragots publiés, vous obtiendrez des likes, des partages, des republications et une dose de dopamine apportée par la confirmation publique de vos préjugés. Ou, pour le formuler avec le vocabulaire des neurosciences, « donner et recevoir des likes – caractéristique unique de l’environnement en ligne qui ressemble à la fois à une récompense sociale et monétaire – fait appel de manière robuste aux circuits cérébraux impliqués dans d’autres circuits de la récompense. » Nous parvenons à l’étape finale – à savoir céder à l’avidité interdite – simplement parce que la Machine donne une meilleure connotation aux ragots, à la fois physiquement et émotionnellement, qu’au fait d’éviter la tentation de pécher.

Luttez contre la machine

Évitez la source de la tentation et demandez aux gens de vous considérer comme redevables  lorsque vous trébuchez.

Comment contrer l’influence de la Machine à ragots ? Nous pouvons commencer par observer comment d’autres personnes surmontent une entité émergente connexe de l’ISR, à savoir la Machine à pornographie. Deux des outils les plus efficaces pour lutter contre la pornographie liée à ISR sont l’évitement et la redevabilité : évitez la source de la tentation et demandez aux gens de vous considérer comme redevables lorsque vous trébuchez.

(Bien que les deux soient difficiles, la redevabilité peut être bien plus difficile, vu que de nombreux chrétiens sont offensés par l’idée que la calomnie et les ragots sont considérés comme des péchés lorsqu’ils sont utilisés dans le noble but d’abaisser le statut de leurs ennemis.)

Pour lutter efficacement contre la Machine à ragots, nous devons commencer à voir les ragots et la calomnie comme des péchés qui envoient les gens en enfer, et à réfléchir aux paroles vaines qu’ils véhiculent. Dans un sermon sur le passage de Matthieu 5 :22, le théologien puritain Jonathan Edwards a dit que les gens en enfer donneraient le monde rien que pour commettre un péché de moins lors de leur vie sur terre. Si les pécheurs en enfer sont prêts à donner le monde pour colporter moins de ragots, à plus forte raison ne devrions-nous pas être plus motivés pour abandonner ce péché ?

Note de l'éditeur : 

Traduit de How the Gossip Machine Turns Desire into Sin

EN VOIR PLUS
Chargement