En Genèse 17, Dieu renouvelle son alliance avec Abraham et lui ordonne que « tout mâle » de sa maison soit circoncis. Dieu ordonne donc que le signe de son alliance avec la maison d’Abraham soit le retranchement du prépuce ! Drôle de signe quand on y pense. Pourquoi ce signe-là ? Pourquoi inscrire l’alliance dans cette partie précise du corps ? C’est ce que nous allons explorer dans cet excursus.
1. Un signe placé là où doit passer la promesse
La circoncision n’apparaît pas n’importe où dans l’histoire d’Abraham. Genèse 16 vient de raconter la naissance d’Ismaël. Abram et Saraï avaient cru à la promesse d’une descendance, mais ils avaient cherché à hâter son accomplissement par leurs propres moyens : Agar avait été donnée par Saraï à Abram afin qu’un fils naisse enfin, et Ismaël était né ainsi.
Treize ans plus tard, Dieu intervient. Il change les noms d’Abram et de Saraï, annonce que Sara elle-même donnera naissance au fils promis, puis institue la circoncision, un signe qui touche l’organe par lequel Abraham transmettra sa descendance. Ce choix n’est donc pas arbitraire. Dieu indique par là que la puissance génératrice d’Abraham doit être purifiée. Abraham est incapable de faire advenir par ses seules capacités naturelles la descendance que Dieu lui a promise. Allons plus loin en considérant maintenant le fait que le prépuce est retranché.
2. Être coupé pour ne pas être retranché
Le geste est significatif. Il y a coupure, retranchement. Le texte de Genèse 17 insiste là-dessus. Celui qui n’aura pas été circoncis « sera retranché du milieu de son peuple » (17,14). Le retranchement du prépuce est donc sous un angle le signe du jugement. Il faut soit que le prépuce soit retranché, soit que l’incirconcis soit retranché.
Mais si le jugement tombe sur le prépuce, par son retranchement, celui qui est alors circoncis entre, pour ainsi dire, dans cette nouvelle création qu’est le peuple de Dieu issu d’Abraham. Le fait que la circoncision doive être accomplie au huitième jour invite à inscrire ce signe dans l’imaginaire théologique du renouvellement de la création. L’enfant, en effet, doit être circoncis après l’accomplissement d’une première semaine. Le huitième jour est ainsi le commencement d’une semaine nouvelle, que l’on peut donc comprendre comme une figure le renouvellement du monde. Cette compréhension de la symbolique convient particulièrement bien à Genèse 17 : noms nouveaux, maison marquée d’un signe nouveau, naissance prochaine d’Isaac. La circoncision est donnée à Abraham à un moment décisif de son histoire.
Lorsqu’on comprend ainsi le sens de la circoncision comme signe de l’alliance abrahamique, il devient plus facile de comprendre comment la circoncision devient une métaphore dans la suite de l’Écriture.
3. De la chair au cœur
Le reste de la Bible montre en effet un réemploi métaphorique du langage de la circoncision. L’homme peut avoir des lèvres « incirconcises », incapables de parler comme il convient, des oreilles incirconcises qui n’entendent pas, et surtout un cœur qui doit être circoncis. Moïse formule ainsi cette exigence célèbre : « Vous circoncirez donc votre cœur » (Dt 10,16). Puis il annonce que cette œuvre devra finalement être accomplie par Dieu lui-même : « L’Éternel, ton Dieu, circoncira ton cœur et le cœur de ta descendance » (Dt 30,6). C’est une promesse dont l’accomplissement devra avoir lieu, si on lit Deutéronome 29-30 en entier, dans le contexte du retour de l’exil. (On ne le sait pas encore à ce stade, mais il s’agit du retour de l’exil babylonien).
L’application de l’image de l’incirconcision au cœur, aux lèvres ou aux oreilles signale qu’être incirconcis consiste à être entravé dans l’accomplissement de sa vocation. La réalisation de la promesse de descendance paraît-elle entravée ? L’organe de génération doit être circoncis. Le cœur ne répond-il pas correctement à Dieu ? Qu’il soit circoncis ! L’oreille n’entend-elle pas ce que Dieu demande de l’homme ? Qu’elle soit circoncise ! Les lèvres ne parlent-elles pas comme elles le devraient ? Qu’elles soient circoncises ! Circoncire, c’est ainsi retrancher ce qui empêche l’homme d’être disponible pour Dieu de manière à accomplir sa vocation.
La circoncision est une marque extérieure qui désigne en fait un problème de fond : depuis la chute adamique, l’homme est entravé dans sa capacité à accomplir pleinement la vocation que Dieu lui confie.
Le rite donné à Abraham constitue ainsi la forme corporelle et historique d’un motif qui finit par gagner l’être humain tout entier. Dieu commence par marquer l’organe de la reproduction, parce que la venue de la descendance promise est alors au centre de l’histoire. Mais cette marque extérieure désigne en fait un problème de fond : depuis la chute adamique, l’homme est entravé dans sa capacité à accomplir pleinement la vocation que Dieu lui confie. C’est pourquoi les prophètes pourront dénoncer des hommes circoncis dans leur corps mais « incirconcis de cœur ». Le signe extérieur ne suffit jamais à produire automatiquement la réalité qu’il signifie.
4. De la circoncision du Christ au baptême
Le Nouveau Testament conduit finalement ce motif jusqu’à la croix. En Colossiens 2, Paul affirme que les croyants ont été « circoncis d’une circoncision que la main n’a pas faite », dans le « dépouillement du corps charnel », par « la circoncision du Christ ». Cette « circoncision du Christ » désigne probablement ce qui lui arrive à la croix. Le Christ, la descendance promise à Abraham, est ainsi retranché dans la mort. Ce que le signe ancien accomplissait par l’ablation du prépuce trouve son accomplissement lorsque le Christ subit sur la croix le jugement que la circoncision signifiait.
C’est à cette circoncision que Paul rattache immédiatement le baptême : les croyants ont été « ensevelis avec lui par le baptême ». Le baptême signifie ainsi leur union au Christ dans cette mort où s’accomplit le retranchement figuré autrefois par la circoncision. Paul ajoute ensuite qu’ils ont été relevés avec lui « par la foi en la puissance de Dieu ». Le passage de la circoncision au baptême correspond donc au changement d’époque. La circoncision regardait en avant vers la descendance qui devait venir. Elle était placée sur l’organe de génération parce que l’histoire attendait encore sa naissance. Le baptême regarde désormais vers l’œuvre accomplie par cette descendance. Ce que la circoncision annonçait, la mort du Christ l’accomplit.
Remarquez, au passage, qu’en Genèse 17, le signe est donné à trois catégories de personnes : (i) Abraham lui-même, (ii) sa descendance, (iii) ceux qui, sans être issus de lui, sont incorporés à sa maison. Rapprochez maintenant cela de la déclaration de Pierre, au jour de la Pentecôte, lorsqu’un juif parlait à d’autres juifs : « La promesse est (i) pour vous, (ii) pour vos enfants, et (iii) pour tous ceux qui sont au loin » (Ac 2,39). (i) Ceux qui reçoivent la promesse, (ii) leurs enfants, puis (iii) ceux qui sont encore au loin et que Dieu appellera à leur tour. Le signe a changé parce que la descendance est venue ; mais la promesse continue néanmoins de se déployer en rassemblant un peuple en Christ.
Conclusion
L’accomplissement de la promesse ne sera jamais le produit des efforts humains.
Pourquoi donc le retranchement du prépuce ? Parce que Dieu avait promis une descendance. La marque de l’alliance est placée sur l’organe par lequel cette descendance devait venir au monde. L’accomplissement de la promesse ne sera jamais le produit des efforts humains. Le retranchement du prépuce ouvre ainsi un motif qui traverse toute la Bible. Le prépuce est retranché, puis le cœur doit être circoncis, jusqu’à ce que la descendance elle-même soit retranchée à la croix. Avec le Christ, ce vers quoi la circoncision regardait est arrivé. L’ancien signe cède alors la place au baptême, signe du peuple rassemblé autour de celui en qui la promesse faite à Abraham est parvenue à son accomplissement.
