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Pourquoi Jésus et Paul ont-il deux approches différentes ?

Il reste une question épineuse à traiter, en rapport avec le bon moment pour discipliner. Et c’est un petit caillou qui déclenchera une avalanche de confusion si nous n’y prenons pas garde. Il s’agit de la question de savoir pourquoi l’approche de Paul dans 1 Corinthiens 5 semble si différente de celle de Jésus dans Matthieu 18. 

Rappelons-nous que, dans 1 Corinthiens 5, Paul réprimande une Église parce qu’elle tolère un péché tel qu’il « ne se rencontre même pas chez les païens; c’est au point que l’un de vous a la femme de son père » (1 Co 5.1). Il ne recommande pas que l’Église avertisse l’homme pour l’amener à se repentir. Il lui dit simplement qu’il doit être « ôté » (v. 2). Paul ne suggère pas qu’on sonde le terrain pour voir s’il y aurait repentance ou si une conversation pourrait s’entamer entre l’individu et les anciens. On n’y trouve qu’un appel à une action immédiate : « Ôtez le méchant du milieu de vous » (v. 13). De son côté, Jésus recommande aux Églises de donner plusieurs avertissements tout au long du chemin vers l’excommunication, en offrant avec chacun d’eux un embranchement pour sortir du processus. 

On est tenté d’expliquer les approches différentes en affirmant que Jésus avait à l’esprit des péchés d’un autre ordre que ceux auxquels Paul avait affaire. Cela signifierait qu’à notre tour, nous devrions utiliser l’une ou l’autre des deux approches, selon la catégorie de péché en question. Jésus présente l’exemple d’une offense interpersonnelle et commune, alors que Paul traite d’un péché scabreux. Ainsi, nous devrions adopter la première procédure dans les cas plus anodins et la seconde dans les cas plus graves. 

La discipline d'Église

La discipline d'Église

9Marks. 192 pages.

Un évangile qui ne parle que de pardon et d’amour est un évangile réduit

La discipline est essentielle pour bâtir une Église en bonne santé. Comment donc devons-nous pratiquer la discipline d’Église ?

Jonathan Leeman nous aide à affronter la variété infinie de circonstances et de péchés pour lesquels il n’existe aucune étude de cas dans les Écritures, des inconduites qu’on ne retrouve sur aucune liste et pour lesquelles un cadre biblique est nécessaire, afin de pouvoir les corriger de façon appropriée et dans l’amour.

Points forts:
+ un thème souvent négligé malgré son importance
+ un guide concis et actuel appuyé sur la Bible
+ des exemples concrets

Thèmes:
* l’Eglise, une famille
* les fondements bibliques de la discipline
* l’écoute et l’amour

9Marks. 192 pages.

Les auteurs du xviiie et du xixe siècle qui ont écrit sur la discipline d’Église ont parfois pris cette direction. Ils faisaient remarquer deux choses au sujet de l’épisode de 1 Corinthiens 5 : en premier lieu, le péché était jugé scandaleux par tous («ne se rencontre même pas chez les païens»); en second lieu, la recommandation de Paul pour l’excommunication immédiate, sans avertissement, suggère qu’à court terme, il ne se souciait pas de savoir si l’homme était repentant, justement à cause de la nature scandaleuse de son péché. La réputation de Jésus avait plus de valeur, et l’Église devait donc agir pour la préserver, même si l’individu se repentait. 

Je suis certainement d’accord pour qu’on se préoccupe de la réputation de Christ, comme le démontre clairement le cadre que je préconise relativement à la discipline d’Église. Mais cette explication historique ne me convainc pas pour deux raisons. Tout d’abord, elle fait en sorte que la décision d’excommunier une personne s’appuie sur les standards du monde, qui ne viennent pas de Dieu et qui fluctuent constamment. Ce qui est scandaleux dans une société devient la fierté d’une autre (pensez à l’avortement ou à l’homosexualité). De plus, excommunier un individu qui, selon l’Église, est repentant signifierait qu’on livre des chrétiens à Satan. Ne croyezvous pas que cela serait à la fois injuste envers le chrétien et malhonnête envers le monde? Une Église ne devrait jamais excommunier quelqu’un qu’elle considère comme chrétien. Un tel comportement est essentiellement légaliste puisqu’il fait en sorte que les critères exigés pour devenir membre ne sont plus seulement « la repentance et la foi », mais plutôt « la repentance, la foi et ne-jamais-commettre-le-péché-x». 

L’approche de Paul dans 1 Corinthiens nous ouvre certainement une porte de sortie qui n’est pas tout à fait visible dans Matthieu 18. Il s’agit de l’option de l’excommunication immédiate, et c’est effectivement celle qu’on utilisera le plus souvent dans les cas de péchés « vraiment graves ». Cependant, rappelons-nous qu’il faut éviter de nous concentrer exclusivement sur la « gravité » de la transgression. Souvenons-nous que la décision d’entamer un processus d’excommunication émane toujours d’un examen de la dynamique qui existe entre le péché et l’attitude générale de l’individu en ce qui concerne la repentance. Ce n’est pas d’un « pèse-péché » dont on a besoin, mais d’une balance pour soupeser le péché par rapport à la repentance. Après tout, il est vrai que les chrétiens repentants pèchent. La question demeure toujours : « En quoi ce péché pourrait-il contrebalancer notre supposition d’une repentance à la fois précise et générale ? » Et pour répondre à cette question, nous devons inévitablement considérer les deux plateaux de la balance avec une sensibilité pastorale et contextuelle. 

Quels sont donc les critères pour excommunier quelqu’un immédiatement ? Un examen plus approfondi de 1 Corinthiens 5 et 6 nous aidera à trouver la réponse à cette question. Considérez les passages suivants : 

5.1,2 : On entend dire généralement qu’il y a parmi vous de la débauche, et une débauche telle qu’elle ne se rencontre même pas chez les païens ; c’est au point que l’un de vous a la femme de son père. Et vous êtes enflés d’orgueil! Et vous n’avez pas été plutôt dans l’affliction, afin que celui qui a commis cet acte soit ôté du milieu de vous ! 

5.4,5 : […] étant assemblés avec la puissance de notre Seigneur Jésus, qu’un tel homme soit livré à Satan pour la destruction de la chair […] 

5.9‐11 : Je vous ai écrit dans ma lettre de ne pas avoir de relations avec les débauchés, non pas d’une manière absolue avec les débauchés de ce monde, ou avec les cupides et les ravisseurs, ou avec les idolâtres; autrement, il vous faudrait sortir du monde. Maintenant, ce que je vous ai écrit, c’est de ne pas avoir des relations avec quelqu’un qui, se nommant frère, est débauché, ou cupide, ou idolâtre, ou outrageux, ou ivrogne, ou ravisseur, de ne pas même manger avec un tel homme. 

5.12b : N’est-ce pas ceux du dedans que vous avez à juger ? 

5.13b : Ôtez le méchant du milieu de vous. 

6.9‐11 : Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront point le royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les homosexuels, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les ravisseurs, n’hériteront le royaume de Dieu. Et c’est là ce que vous étiez, quelques-uns d’entre vous. Mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés, mais vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ, et par l’Esprit de notre Dieu. 

Selon le verset 1 du chapitre 5, il est vrai que le péché de l’individu reste ouvertement scandaleux ou réellement horrible, mais là n’est pas la question. En revanche, Paul expose deux catégories de personnes dans ces passages : ceux qui apparaissent typiquement repentants et ceux qui ne le sont pas. Les gens du premier groupe ont leur place dans l’Église, les autres n’y ont pas leur place, parce qu’ils n’hériteront pas le royaume de Dieu. 

Pour nous aider à mieux les comprendre, prenons les passages ci-dessus à rebours. Le dernier nous laisse manifestement voir les deux catégories. On y trouve les « injustes », qui n’hériteront pas le royaume de Dieu, et l’Église composée d’individus qui ont été transformés : « Et c’est là ce que vous étiez, quelques-uns d’entre vous. » Du côté des injustes, Paul ne décrit pas simplement des péchés précis, mais des gens qui sont définis par ces péchés. Ce ne sont pas des adjectifs qu’il utilise, mais des noms : « les débauchés », « les cupides », « les idolâtres », « les outrageux », « les ivrognes », « les voleurs » (1 Co 6.9-11). Ces péchés caractérisent ces personnes. C’est ce qu’ils sont. On retrouve la même caractérisation dans la dernière phrase du chapitre 5 : « Ôtez le méchant du milieu de vous » (5.13). L’individu est « méchant ». D’après le verset précédent, une telle personne n’a pas sa place dans l’Église (5.12). 

On peut facilement voir que Paul a l’intention de relier entre elles les listes des chapitres 5 et 6. En effet, on y trouve le même genre de pécheurs : ceux qui vivent dans l’immoralité sexuelle, les cupides, les idolâtres, les outrageux, les ivrognes, les escrocs (5.9-11). (On ne devrait pas présupposer que cette liste est exhaustive. Au chapitre 6, on voit même quelques autres catégories s’y ajouter. C’est plutôt une liste générale.) Il le répète, l’Église ne doit pas avoir de communion avec des gens qui sont consciemment non repentants : « Je vous ai écrit dans ma lettre de ne pas avoir de relations avec les débauchés » (v. 9). 

Voilà exactement ce qu’est cet homme, au chapitre 5 : il a pour caractéristique le refus de se repentir. Il doit être livré à Satan pour la destruction de sa chair parce que celle-ci a encore le dessus dans sa vie (5.5). L’Église n’a pas condamné son comportement, au contraire, elle l’a approuvé (5.2). Il vit pourtant dans l’immoralité sexuelle (5.1). 

En résumé, Paul veut que cet individu soit excommunié à cause du refus de se repentir qui le caractérise. Les signes du moment indiquent qu’il n’héritera pas le royaume de Dieu et par conséquent, l’Église doit l’expulser sur-le-champ, pour que son âme puisse être mise en garde et sauvée. Paul détenait-il plus d’informations que nous au sujet de cet homme? Peutêtre bien. Comment Paul en vient à cette conclusion à l’égard de cette personne ne semble pas très clair pour nous, mais il en conclut néanmoins que cet homme n’est pas chrétien, il est «méchant» (5.13). Il appartient à la catégorie des « injustes » (6.9). 

À ce point-ci, les différences entre l’approche de Jésus dans Matthieu 18 et celle de Paul dans 1 Corinthiens 5 devraient paraître plus évidentes. Les suppositions de Paul au sujet de l’homme commencent là où s’arrête le processus décrit par Jésus. Paul débute avec la présupposition d’un refus de se repentir. La procédure de Jésus a pour but de déterminer si une personne refuse fermement de se repentir ou pas, d’établir ce que Paul tient déjà pour acquis. 

Une autre différence entre les deux passages concerne la mesure dans laquelle l’information est connue et confirmée par l’entourage. Dans Matthieu 18, une personne croit qu’un péché a été commis, mais elle a ensuite besoin de deux ou trois autres individus qui partagent son avis. Par la suite, il faut que l’Église au grand complet se soit mise d’accord. D’autre part, dans 1 Corinthiens 5, l’Église entière est au courant de ce qui se passe. Je le répète, ce passage débute précisément là où celui de Matthieu 18 s’arrête. 

Les Églises ne devraient donc pas simplement traiter les péchés communs en suivant Matthieu 18 et les péchés plus graves en se basant sur le modèle de 1 Corinthiens 5. Elles doivent plutôt considérer les deux plateaux de la balance « péché par opposition à repentance ». Même quand le péché d’une personne semble avoir des conséquences importantes, il faut malgré cela que l’Église soit convaincue que l’individu est caractérisé par un refus de se repentir. Il se peut qu’elle n’en ait pas la certitude au moment où le péché est exposé. Certains membres pourraient ressentir le besoin d’avoir certaines conversations avec le fautif et lui lancer un défi ou lui donner un avertissement. 

Il est facile d’envisager des situations dans lesquelles un membre d’une Église serait coupable d’un des péchés énumérés dans 1 Corinthiens 5 et 6 et où l’Église déciderait avec raison d’utiliser le processus de Matthieu 18. Imaginez, par exemple, qu’une personne de votre Église ait eu un ou même plusieurs comportements liés à l’ivrognerie ou à l’immoralité sexuelle. Je crois que dans certains cas, il peut être bon de donner de multiples avertissements, comme dans Matthieu 18, avant d’excommunier le fautif. 

Que faut-il alors penser de l’observation de Paul lorsqu’il soulève que ce péché «ne se rencontre même pas chez les païens»? On ne peut nier que le péché de cet homme est ouvertement scandaleux, mais, à mon sens, Paul utilise ces paroles comme une gifle derrière la tête dans le but de réveiller les Corinthiens. Ils ne voient pas une chose qui devrait pourtant leur sauter aux yeux. On ne perçoit pas dans les propos de Paul un théologien qui essaie de dresser toute une catégorie distincte de péchés qui modifie les règles de l’adhésion et de l’excommunication des membres d’une Église. Si c’était le cas, je suppose qu’une courte phrase ne lui aurait pas suffi. 

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