Chaque fois que je raconte ma propre histoire d’avortement, les gens se manifestent pour partager la leur et se font souvent l’écho d’un refrain similaire : « Je sais que Dieu m’a pardonnée, mais je n’arrive pas à me pardonner ».
On trouve une réponse théologique commode à cette formule : Vous n’avez pas à le faire. La Bible n’offre ni exemple ni catégorie pour le pardon de soi. Affirmer que nous devons nous pardonner à nous-mêmes nous met à la place de Dieu Celui contre qui nous avons péché et qui est le seul capable d’accorder le pardon (Ps. 51 :4 ; Rom. 8:33).
Mais cette réponse théologique, aussi riche et vraie qu’elle puisse être, passe pour une platitude aux yeux d’une femme aux prises avec les conséquences d’un avortement. Justin Taylor souligne la dimension pastorale de la question du pardon : « Avant de répondre à quelqu’un qui dit qu’il ne peut pas se pardonner, il serait sage de discerner d’abord ce que la personne entend par cette phrase ».
Le péché de l’avortement a certaines dimensions uniques qui se font passer pour le désir obsédant de se pardonner, et les comprendre peut nous aider à accompagner les femmes qui luttent.
1. L’avortement est une véritable auto-violation.
Tout péché est une auto-violation. La loi de Dieu révèle le caractère divin et nous montre le chemin de la justice, qui, au final conduit à l’épanouissement de l’être humain. Quand nous péchons contre Dieu, nous nous faisons aussi du mal à nous-mêmes. Certains péchés font plus de dommages que les autres. L’apôtre Paul illustre bien cet aspect quand il décrit le dommage spécifique que cause l’immoralité sexuelle : « Tout autre péché qu’un homme commet est extérieur à son corps, mais celui qui se livre à l’immoralité sexuelle pèche contre son propre corps » (1 Cor. 6:18).
D’autres péchés peuvent entrer dans cette catégorie de péchés contre le corps- les troubles alimentaires et l’automutilation, peut-être, mais surtout l’avortement. Les femmes sont créées à l’image de Dieu pour être des « donneuses de vie », un terme que Susan Hunt applique à la « vocation rédemptrice » unique des femmes qui s’étend à « toutes les relations et circonstances ». Bien que cela signifie bien plus que d’avoir des bébés, ôter la vie à son enfant à naître est sans aucun doute une atteinte à cette nature qui donne la vie. L’avortement est un péché qui fait de nombreuses victimes, dont le corps de la femme.
De plus, certaines femmes ont recours à l’avortement par ignorance, croyant les mensonges élaborés au sujet du moment où la vie humaine commence. D’autres sont véritablement des victimes qui succombent en cédant à des avortements contraints sous la direction de personnes qui auraient dû les protéger. Mais moi et beaucoup d’autres nous savions que l’avortement est un péché et qu’il est mauvais- et pourtant nous l’avons fait. Notre péché est, en définitive, contre le Seigneur et sa loi sainte. Mais en un certain sens, nous avons aussi péché contre nous-mêmes en violant nos consciences (Rom. 14:23).
Une femme qui pense qu’elle ne peut pas se pardonner à elle-même doit se rendre à l’évidence que le péché a fracturé son intégrité. En trahissant sa conscience et en péchant contre son corps, elle a violé sa propre confiance, causant des ravages dans son corps et dans son âme. Ce dont elle a besoin, cependant, ce n’est pas de se pardonner à elle-même, mais de l’œuvre transformatrice de Christ par son Esprit. Christ nous a libérés de la culpabilité du péché, mais son pouvoir persiste lorsque nous luttons contre la tentation persistante et également contre les dommages causés par nos péchés passés. Nous avons tendance à penser que la sanctification consiste à moins pécher, mais l’œuvre transformatrice de l’Esprit consiste également à nous rendre notre intégrité.
2. L’avortement est un péché mais aussi un traumatisme.
Notre désir de nous pardonner a souvent plus à voir avec les effets résiduels du péché. Si j’ai accepté le pardon de Dieu mais que je continue à lutter, pensons-nous, cela signifie que je dois me pardonner à moi-même. Nous espérons qu’en surmontant cet obstacle, la honte disparaîtra enfin. Mais si l’avortement est un péché qui exige le repentir, c’est aussi un traumatisme qui demande la guérison.
J’ai écrit plus longuement sur cette question ailleurs : le pardon vient rapidement quand nous regardons à Christ par la foi, mais la guérison prend du temps. Le fait d’appeler cela le besoin de se pardonner à soi-même trahit un désir de contourner le processus de guérison- et de le contrôler. Nous recherchons une solution rapide plutôt que le chemin difficile qui consiste à traverser notre douleur et notre souffrance avec Jésus et en communauté avec d’autres.
Le pardon vient rapidement quand nous regardons à Christ par la foi, mais la guérison prend du temps.
Une femme qui déclare qu’elle ne peut se pardonner à elle-même peut aussi être coincée dans la croyance qu’elle ne mérite pas la guérison de Christ. Son péché est trop grand, et elle mérite de se complaire dans sa honte pour le reste de sa vie. Prenons l’exemple de la femme qui saigne et dont la honte l’a empêchée de demander à Jésus d’être guérie (Marc 5:24-34). Au lieu de cela, elle s’est glissée derrière lui, espérant seulement attraper le coin de son vêtement. Mais Jésus ne lui permet pas de se glisser dans l’ombre. Il la guérit, mais il la voit aussi, en lui rendant sa dignité et en affirmant sa valeur.
Les femmes qui ont avorté n’ont pas besoin de se pardonner à elles-mêmes ; elles ont besoin de guérison. Et aucun péché n’est trop grand pour nous mettre hors de portée des plaies guérissantes de Christ (Ésaïe 53:5) et de sa parole (Psaume 107:20).
3. Les victimes de l’avortement ne peuvent pas pardonner.
Il y a quelques années j’assistais à une retraite destinée aux femmes et aux hommes concernés par un avortement. Les quelques jours que j’y ai passés, cachée dans les bois avec un groupe d’étrangers, ont été à la fois doux et étranges.
Avec un programme conçu pour rendre possible une expérience accélérée du pardon et de la guérison, les responsables de groupes nous ont guidés à travers divers exercices destinés à nous libérer de la honte et du chagrin que nous avions cachés pendant des années. Un de ces exercices me reste particulièrement en mémoire. L’orateur découvrit une table pleine d’oursons en peluche enveloppés dans des couvertures faites à la main. Il y avait un ourson pour chacun, et nous devions passer l’après-midi avec celui que nous avions choisi : nous devions lui parler, le serrer dans nos bras et lui donner un nom. Bien que l’orateur ait précisé qu’il ne s’agissait pas d’une réincarnation de notre bébé avorté, l’exercice a néanmoins permis à de nombreux participants de libérer des années de chagrin refoulé en tenant dans leurs mains un symbole de ce à quoi ils avaient renoncé.
De telles retraites peuvent avoir leur place, bien que j’aie découvert que ma propre guérison se fait avec des hauts et des bas, grâce au ministère ordinaire de la Parole et du sacrement, à l’amour fidèle de mon mari et de la communauté ecclésiale et à l’aide d’un bon thérapeute. Mais je pense que cet exercice met en lumière un autre aspect de notre quête de pardon.
« Il n’y a que deux- et seulement deux- catégories bibliques de pardon », écrit John Beeson. « Le pardon des autres et le pardon de Dieu. Le pardon horizontal et le pardon vertical. Il ne suffit pas de demander le pardon à Dieu ; nous devons aussi demander pardon aux autres, à ceux que nous avons blessés ». Comment donc une femme qui a avorté est-elle censée chercher ce pardon horizontal ? En l’absence d’une victime vivante, elle se tourne vers l’intérieur de son être. C’est comme si le bébé dont elle avait avorté était devenu une part d’elle-même et qu’elle plaidait pour être absoute de sa faute.
Le roi David avait du sang sur les mains, et pourtant il a déclaré au Seigneur : « J’ai péché contre toi, contre toi seul, j’ai fait ce qui est mal à tes yeux » (Psaumes 51:6). Dieu aurait pleinement raison de prononcer un jugement, mais au contraire, il nous justifie, nous déclarant justes en son Fils (Ps. 51:4 ; Rom. 8:33). Parfois, le pardon horizontal n’est pas possible, mais l’absolution que nous recherchons l’est. Elle ne se trouve tout simplement pas en nous.
La réponse que vous cherchez se trouve hors de vous
Le réformateur protestant Philipp Melanchthon écrivit souvent à Martin Luther au sujet de ses combats pour croire en l’Évangile. « Je me suis réveillé ce matin en me demandant si je croyais suffisamment en Christ », écrivait-il dans une de ses lettres. Luther exaspéré lui répondit : « Melanchthon ! Pèche courageusement ! Puis va à la croix et confesse courageusement ton péché ! Tout l’Évangile est en dehors de nous ». Rod Rosenbladt raconte cette histoire pour illustrer la « nature étrangère de l’Évangile » « La mort de Christ était en dehors de moi et pour moi ». Il écrit : « Le conseil contrarié de Luther n’invitait pas Melanchthon à servir le péché, mais essayait de le choquer pour qu’il réalise que sa seule vraie justice était extérieure à lui ».
Aucun péché n’est trop grand pour nous mettre hors de portée des plaies guérissantes de Christ et de sa parole.
Il est possible que des femmes qui ont avorté aient besoin d’un tel choc. Notre péché est grand, mais le sang de Christ est plus grand. Nous nous tenons face à l’accusation d’un Ennemi qui cherche à nous dévorer (1 Pi. 5:8). Il nous accuse jour et nuit (Apo. 12:10), essaie même de tenter nos cœurs pour qu’ils se tournent contre nous. Pourtant « même si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur et il connaît tout » (1 Jean 3:20).

