Qu’est-ce que la prédication textuelle ?

Bryan Chapell explique ce qu’est la prédication textuelle et en quoi elle se distingue de la prédication thématique. Il énumère les principaux avantages de cette approche et répond aux critiques parfois formulées à son encontre. Il donne ensuite sa définition de la prédication christocentrique (centrée sur Christ) et propose quelques pistes pour sa mise en œuvre. Enfin, Chapell émet son opinion sur l’usage du multimédia dans la prédication.

Cet article s’adresse non seulement aux prédicateurs, mais encore à toute personne désirant communiquer fidèlement la Parole de Dieu.

Le livre Prêcher. L’art et la manière, de Bryan Chapell (version française parue chez Excelsis), est l’un des manuels d’homilétique (l’homilétique est l’art de prêcher) les plus répandus dans les instituts bibliques et les facultés de théologie. En conséquence, on peut dire que Chapell a exercé une influence considérable sur la formation des futurs prédicateurs. Fervent défenseur de la prédication dite textuelle (ou exégétique ; en anglais : expository preaching), Chapell est le président du Covenant Theological Seminary à Saint‐Louis (USA), où il donne également des cours d’homilétique. Dans cet article, Chapell est interviewé par Michael Duduit, l’éditeur du magazine Preaching.

Prêcher, L’art et la manière
Bryan Chapell
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Prêcher, L’art et la manière
Bryan Chapell
Excelsis. 480 pages.

La foi vient de ce qu’on entend

Le livre de Bryan Chapell est un véritable manuel d’homilétique comme on en avait jusque-là bien peu en français. La prédication est abordée de la conception à l’amen final, de l’étude du texte biblique aux techniques de communication, de la fonction de l’introduction à celle de la conclusion sans oublier les indispensables transitions, du plan et de la structure à l’usage des illustrations et à l’application, élément capital pour l’auditeur sur lequel l’auteur insiste particulièrement.

Parce que, comme pour toute praxis, mieux vaut savoir ce qui la sous-tend, Chapell ne limite pas son propos à un enseignement et des conseils d’ordre pratique. Il commence en effet par ce que l’on pourrait appeler la philosophie de la prédication, sa raison d’être, les fondements de celle-ci et de son efficacité, oeuvre de l’Esprit, sans oublier les qualités du prédicateur, équilibre d’humilité et d’autorité.

En matière d’homilétique, si la forme est importante, le contenu est primordial : la prédication ne sera pas celle de la bonne nouvelle de Jésus-Christ si la grâce n’y occupe pas la place centrale. Le souci pédagogique de l’auteur transparaît aussi dans ce domaine plus théologique : par son insistance sur la réalité de la condition humaine et sur la dimension rédemptrice de la prédication, il montre comment être fidèle à l’Écriture et éviter notamment tout légalisme et moralisme dans la proclamation du message biblique.

Par ses dimensions théoriques, pratiques et théologiques, cet ouvrage permettra au prédicateur, que celui-ci soit novice ou déjà expérimenté, d’affiner sa pratique, de prendre conscience de ses manques ou travers éventuels et d’y remédier. Mais surtout il saura susciter chez lui la créativité et l’originalité à déployer dans la pratique homilétique. Et ce, d’autant mieux qu’il aura guidé ce dernier pas à pas dans l’apprentissage et le perfectionnement de ce qui constitue l’art et la manière de la prédication.

 

Votre livre Prêcher. L’art et la manière traite de l’importance de favoriser les sermons textuels. Comment définissez-vous cette forme de prédication ?

Pour formuler les choses simplement, je pense qu’elle consiste, comme l’a affirmé Augustin, à essayer de dire ce que Dieu dit. Dans la mesure où je considère la Bible comme la Parole inspirée de Dieu, mon but ultime est de pouvoir affirmer : « Voici ce que Dieu dit ». Cela implique de délimiter un passage de l’Écriture – une unité textuelle – et d’en expliquer le sens ; de démontrer le bien‐fondé de l’explication si cela est nécessaire (à mon avis, une telle démonstration est requise dans la plupart des cas) ; puis d’en tirer des conséquences pratiques susceptibles de toucher le cœur des personnes à qui je m’adresse et d’avoir un impact dans leur vie. Il s’agit de leur dire : « Voici ce que Dieu vous dit ».

Comment le sermon textuel diffère-t-il des autres types de prédication ? De quelle manière la prédication textuelle reflète-t-elle « ce que Dieu a dit » différemment des autres approches ?

Les catégories que je vais employer ne sont pas nouvelles, mais elles restent commodes. Dans un sermon thématique, on dégage un thème ou un sujet à partir d’un texte biblique ; cependant, on ne le développe pas en fonction de ce texte, mais plutôt en s’inspirant de la nature même du sujet. Dans un sermon textuel, on obtient l’idée maîtresse, les points principaux et les points secondaires (ou les composantes des développements) à partir du texte biblique même. Cette méthode a pour effet d’obliger le prédicateur à dire ce que le texte dit. Le prédicateur devient le serviteur du texte et s’aligne sur la pensée de l’auteur.

Je ne crois pas que la prédication textuelle soit la seule valable, car il est tout à fait possible de proposer une prédication thématique qui soit fidèle au message de la Bible. Cela dit, la méthode textuelle a l’avantage d’inciter à marcher dans les sentiers tracés par l’auteur. Bien qu’il soit toujours possible de commettre des erreurs d’interprétation, la tendance à vouloir prêcher ses propres opinions ou encore la philosophie de ce siècle est généralement réduite lorsque cette méthode est adoptée.

 

D’après vous, quel est le plus grand bénéfice que l’on puisse tirer de la pratique de la prédication textuelle ?

Avec la méthode textuelle, l’avantage que je considère le plus significatif est que le prédicateur est non seulement lié au message de l’Écriture, mais qu’il s’appuie sur l’autorité de la Parole de Dieu pour exhorter les gens et pour les encourager. Il peut affirmer : « Ce n’est pas moi qui, en tant que prédicateur, suis en train de parler. C’est Dieu qui s’adresse à vous, à la lumière du sens qu’il convient de donner à ce texte ». Ainsi, l’avantage principal, à mon avis, est que le prédicateur peut exercer son ministère en s’appuyant sur l’autorité de ce que Dieu dit.

Il existe aussi d’autres avantages. En sollicitant l’approche textuelle – en dégageant les points principaux et secondaires du texte –, il me semble que nous favorisons la formation de l’auditeur. Avec le temps, les personnes qui écoutent des prédications textuelles apprennent à être sensibles aux grands développements de l’Écriture et, du coup, voient s’aiguiser leur capacité à interpréter la Bible. Il y a aussi un autre avantage de poids : le prédicateur n’est pas contraint par ses propres idées ou par ses opinions personnelles.

Si le prédicateur parcourt un livre biblique par une série de messages séquentiels, un avantage supplémentaire apparaît : il est « forcé » de traiter des sujets qui ne lui seraient pas venus spontanément à l’esprit. Il peut aussi aborder des thèmes qui, s’il avait décidé de lui‐même d’en parler, auraient paru trop pointus ou sensibles aux yeux de la communauté. Si le prédicateur ne fait que parcourir un livre biblique en suivant l’ordre dans lequel les textes apparaissent, il aura peut‐être l’occasion de parler de la médisance. Il pourra le faire sans s’exposer au soupçon d’avoir choisi le sujet de la semaine (qui n’a probablement aucun lien avec les prédications précédentes) en vue de réagir à une situation blessante – aux médisances dont il a lui‐même été l’objet et dont il tente de se venger par le biais du sermon hebdomadaire.

Ainsi, la prédication textuelle possède de nombreux avantages sur le plan de l’autorité et de la pédagogie. De plus, elle nous pousse à aller au‐delà de nos opinions personnelles et nous permet d’aborder des sujets sensibles sans donner l’impression de viser telle ou telle personne.

 

Traditionnellement, certains ont fait la caricature de la prédication textuelle, voire s’y sont ouvertement opposés, en prétendant qu’elle est souvent aride et qu’elle est moins dynamique et enthousiasmante que les autres formes de prédication. Comment réagissez-vous à ces réserves  ?

Cette critique est parfois fondée, notamment si l’on considère, selon le stéréotype qui prévaut dans certains milieux, que la prédication textuelle consiste simplement à « offrir quelques commentaires sur le texte ». Un message textuel n’est pas un simple commentaire de texte. Il explique le sens du texte de façon à faire ressortir les besoins humains fondamentaux auxquels répond le texte. Puis il fait le lien entre ces besoins tels qu’ils sont définis bibliquement et les besoins des auditeurs d’aujourd’hui.

Ce qui empêche un bon message textuel d’être aride, me semble‐t‐il, est qu’il met en avant notre condition commune avec les lecteurs du texte original ou avec son auteur. C’est comme si nous disions : « Dans la situation qui a vu naître cet écrit, Dieu s’est préoccupé d’un enjeu, d’un problème ou d’un souci particulier ; or, puisque tous les êtres humains partagent les mêmes tentations, les mêmes péchés et les mêmes difficultés, je peux m’identifier aux premiers lecteurs ».

Cela signifie que je ne prêche pas uniquement pour communiquer des informations. Je prêche pour qu’une transformation se produise. Je dis à mes étudiants : « Nous ne sommes pas en premier lieu des ministres de l’information, mais des ministres de la transformation ». Nous communiquons certes des informations, mais nous le faisons afin de voir des vies transformées par la Parole de Dieu, qui s’applique à des situations précises. Dans cette perspective, mon objectif n’est pas seulement de transmettre l’information contenue dans le texte, mais encore d’interagir avec les personnes qu’il m’est donné de servir et de m’intéresser à leur vie.

Je fais l’exégèse (l’étude) du texte, mais je fais aussi l’exégèse de la communauté. Cela implique que je choisis des illustrations qui sont parlantes pour mes auditeurs et qui aident les gens à s’identifier à moi. J’emploie des illustrations qui disent : « Voici ce que ce texte implique pour nous aujourd’hui, voici ce qu’il nous invite à faire et voici dans quelles circonstances et pour quelles raisons nous devrions le mettre en pratique ». Mes illustrations doivent aussi répondre aux questions : « Quelle devrait être la source de ma motivation ? Comment Dieu m’équipera‐t‐il pour parvenir à faire cela ? »

 

Le livre que j’ai mentionné plus tôt (Prêcher. L’art et la manière) traite de la prédication christo- centrique. Comment vous assurez-vous, en tant que prédicateur, que votre prédication est effec- tivement christocentrique ?

Lorsque j’utilise le terme « christocentrique » ou l’expression « prédication christocentrique », je ne suggère pas qu’il nous faille trouver Jésus dans tous les textes bibliques. Certains prédicateurs qui aspirent à la prédication christocentrique sont démunis lorsqu’ils s’apprêtent à prêcher à partir d’un passage dans lequel il est question des pérégrinations d’Israël dans le désert. Ils se disent alors : « Mais où est donc Jésus dans ce texte ? Se cache‐t‐il derrière tel buisson, a‐t‐il emprunté tel chemin, à la suite des chameaux ? Je n’arrive pas à le trouver ! »

Ce que j’essaie d’exprimer est que Dieu nous a rachetés et délivrés par l’œuvre de Jésus‐Christ. Ce message de grâce, selon lequel Dieu peut nous délivrer de notre condition humaine, est une véritable constante dans l’Écriture : c’est ainsi que l’œuvre de Dieu, qui culmine en Christ, est toujours présentée.

Les expressions « prédication rédemptrice » ou « prédication de la grâce » me conviendraient tout autant que la désignation « prédication christocentrique ». Ce qui m’importe, c’est que l’on insiste sur le fait que chaque texte biblique, compris à la lumière de son contexte, démontre que Dieu est la solution à la condition humaine. Nous voulons convaincre nos auditeurs qu’ils ne sont pas les instruments de leur propre guérison.
Lorsque j’enseigne la prédication christocentrique, je conseille à mes étudiants de se munir de deux lentilles pour lire l’Écriture. Ces lentilles correspondent à deux questions : a) Que nous révèle ce texte sur la nature de l’être humain, et en quoi cet aspect nécessite‐t‐il la délivrance provenant de Dieu ? En d’autres termes : que me dit ce passage à propos du caractère de l’homme ? b) Que me révèle ce texte sur la nature du Dieu qui pourvoit à la délivrance de l’être humain ? Essentiellement, qu’est‐ce que j’apprends sur Dieu ?

Si j’interroge toujours le texte à partir de ces deux questions – que puis‐je découvrir ici à propos des personnes et à propos de Dieu –, je garderai forcément à l’esprit le message rédempteur, car les personnages bibliques apparaissent en tant qu’êtres dépendants de Dieu, déchus, ayant besoin d’une aide extérieure. Il ne suffira pas d’affirmer : « David était un homme bon ; soyez, comme lui, des hommes bons ». La Bible nous en dit davantage sur David, et nous montre que cet homme, comme le peuple de Dieu de son époque, ne pouvait s’appuyer uniquement sur sa propre bonté. David et le peuple avaient besoin d’un Dieu pouvant les délivrer. Lorsque David est présenté comme l’instrument d’une délivrance, c’est Dieu qui est le héros du texte, non David.

En résumé, la prédication christocentrique rappelle constamment aux auditeurs qu’ils ne sont pas les instruments de leur propre guérison. Et cette prédication christocentrique est valable pour l’ensemble de l’Écriture.

Dans votre livre, vous insistez sur la « condition humaine déchue ». Pourriez-vous nous expliquer de quoi il s’agit et nous indiquer le rôle que joue cette donnée dans le sermon textuel ?

L’accent que je mets sur la condition humaine déchue s’explique par mon désir de dépasser la question basique : « Qu’affirme ce texte ? » Je m’intéresse également à une autre question : « Pourquoi ce texte a‐t‐il été écrit ? » Alors même que j’examine un texte, que j’en rassemble les données, que je me penche sur son contexte, que je prends en compte son arrière‐plan et que j’en fais l’exégèse, je me demande : « Pourquoi ce texte a‐t‐il été écrit à l’origine ? Pourquoi le Saint‐Esprit l’a‐t‐il inspiré ? Quel aspect de la condition des destinataires de ce message (ou même de la condition de l’auteur) est abordé ? » L’élément repérable de la condition humaine peut être un péché, ou encore simplement une conséquence de l’existence dans un monde déchu et souffrant, comme la tendance à se dire : « Je ne sais pas ce que demain me réserve » ; ou encore : « Je suis angoissé car j’ignore ce que Dieu a prévu pour ma vie ». Nous identifions la raison pour laquelle Dieu a écrit le texte, et nous identifions l’aspect de la condition humaine déchue dont il est question. Par cette démarche, nous parvenons à nous identifier aux premiers lecteurs du texte.

Je cite souvent 2 Timothée 3.16‐17 : « Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour réfuter, pour redresser, pour éduquer dans la justice, afin que l’homme de Dieu soit accompli » (TOB). Si toute Écriture est donnée pour faire de nous des personnes accomplies, c’est bien parce que nous sommes incomplets et imparfaits. Mon objectif, devant un texte biblique, est d’identifier le type d’imperfection dont il est question. Cela me pousse naturellement à ne pas penser qu’à moi. Si l’être humain est incomplet, alors la solution à ses imperfections ne peut se trouver qu’en Dieu. En partant du principe que la condition humaine déchue est la raison d’être du texte, je suis constamment amené à faire intervenir la solution divine au problème.

Si nous réalisons que les grandes vérités de l’Écriture prennent en compte notre condition déchue, alors nous pourrons comparer les êtres humains de notre entourage au fromage Emmental : ils sont incomplets. Ils ont des trous. Et la marque distinctive de la prédication chrétienne est que les vérités qu’elle déclare peuvent combler les trous. Suffit‐il de devenir une meilleure personne, de faire davantage d’efforts, de travailler d’arrache‐pied et de persévérer ? Cela constituerait une réponse tout humaine à notre condition déchue. Si, au contraire, nous prenons au sérieux, dans le cadre de la prédication, l’aspect de la condition déchue qui a suscité la rédaction du texte, alors nous serons inévitablement amenés à découvrir la solution divine à cet aspect. Notre message s’inspirera de la rédemption et sera christo‐centrique plutôt qu’anthropocentrique, c’est‐à‐dire centré sur l’homme. Nous reconnaîtrons d’emblée que les solutions humaines sont inadéquates. Nous nous intéresserons à la condition humaine déchue,
qui nous révèle pourquoi le texte a été écrit, en vue de parvenir à mettre des mots sur la solution que Dieu propose face à ce problème.

Souhaitez-vous ajouter autre chose ?

Oui, j’aurais un mot à dire sur l’utilisation du multimédia dans la prédication. Je ne suis pas convaincu que nous ayons atteint l’équilibre dans ce domaine. À mon avis, nous allons bientôt découvrir que les clips vidéo et les extraits de documents audio, bien qu’ils contribuent à maintenir l’attention et qu’ils puissent constituer un apport intéressant sur le plan pédagogique, ne sont pourtant pas essentiels à une prédication aux effets durables et transformateurs. Rien ne remplace la vérité de Dieu, proclamée par un homme de Dieu à la piété reconnue, en qui le peuple de Dieu peut avoir confiance.

L’utilisation d’outils multimédias n’augmente pas la puissance de la prédication. De telles ressources peuvent s’avérer efficaces, mais peu d’individus ont le temps de créer une présentation capable de rivaliser avec la qualité professionnelle des productions télévisées qu’on a l’habitude de voir au quotidien. J’insiste : ces outils ont parfois leur place. Mais je refuse l’idée selon laquelle un pasteur doit se considérer comme un communicateur de second rang simplement parce qu’il ne fait pas usage des récentes avancées technologiques. Le multimédia peut apporter une contribution utile, mais il ne sera jamais le moyen premier par lequel la prédication transmet le contenu de l’Écriture.

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