L’Église et la confidentialité

Introduction à la série

Nous entendons souvent parler du secret professionnel, que ce soit celui de l’instruction dans le cadre de la justice ou du secret médical ou encore du droit à l’image que nos « stars » opposent aux magazines « people ». Qu’en est il dans l’Église ? Si vous êtes diacre, ancien ou pasteur êtes vous soumis au secret professionnel ? Y a t-il des limites à ce secret ? Comment gérez vous la discipline dans l’Eglise tout en respectant la vie privée des membres de l’Eglise ? Avez vous le droit de mettre les photos du dernier week-end d’Eglise en libre accès sur votre site internet ou votre page Facebook ?

Gordon Margery, pasteur retraité d’une Église pionnière en Seine-et-Marne et ancien enseignant à l’Institut Biblique de Genève, aujourd’hui membre d’une jeune Église en Seine-et-Marne, traite pour nous le sujet, dans le contexte des lois françaises.

 

L’Église et la confidentialité

Le respect des confidences et le secret professionnel concernent notre vie en Église, et c’est pourquoi je commence en rappelant ce qu’est notre conception de l’Église. Car nous vivons en Église comme dans une grande famille. Et parfois, dans les familles, les confidences sont des secrets de Polichinelle.

Notre conception de l’Église : la communion

Devenir membre de l’une de nos Églises, c’est une adhésion volontaire qui entraîne des responsabilités partagées avec tous les autres membres. Nous citons volontiers Actes 2.42 pour dire que l’Église vit avec quatre valeurs essentielles :

  • le respect de l’enseignement des apôtres ;

  • la Cène, qui implique la communion avec Dieu et avec ses frères ;

  • la communion fraternelle ;

  • la prière – dont la prière les uns pour les autres.

Devenir membre, dans des Églises de professants, implique une sorte de pacte qui nous lie les uns aux autres. Cela implique l’acceptation d’une confession de foi, de statuts et d’un règlement intérieur qui peuvent tous être à l’arrière-plan d’une information qui pose le problème de la confidentialité. Par exemple :

  • dans une conversation privée un membre vous dit qu’il ne croit pas à la Trinité ;

  • un membre refuse aux anciens tout droit de regard sur sa vie privée ;

  • un membre découvre qu’un autre membre a fauté gravement contre la morale chrétienne : dans sa vie professionnelle, dans sa vie conjugale, à l’égard de ses enfants…

Une vie d’Église est faite d’amitiés et d’échanges. La Bible nous invite à nous encourager les uns les autres, à veiller les uns sur les autres, à prier les uns pour les autres. Que faire ? Que dire ? A qui le dire ?

Notre conception de l’Église : la discrétion

Or, nos relations mutuelles dépendent en partie de la confiance que nous pouvons avoir les uns à l’égard des autres. Si je pense que ce que je dis sera redit plus loin, je vais me taire. La relation sera superficielle. Je vais peut-être m’enfermer dans une sorte d’hypocrisie. Il sera alors impossible de prier pour moi, de me conseiller, de m’aider. Dans les relations individuelles, il faut respecter les confidences. La Bible valorise la discrétion :

  • Le médisant divulgue les secrets, mais un homme de confiance tient la chose cachée (Proverbes 11.13) ;

  • Règle ton différend avec ton prochain, mais ne va pas révéler les confidences dun autre (Proverbes 25.9) ;

  • Que [les femmes diacres] ne soient pas médisantes (1 Timothée 3.11).

Parfois je trouve que les chrétiens sont trop bavards dans les réunions de prière et qu’ils livrent des détails sur le vécu des autres sans demander leur avis. C’est le sentiment de famille qui prévaut sur la discrétion. Mais en fonction de la taille de l’Église et de sa culture particulière, il peut très bien y avoir des gens qui assistent à une réunion de prière, horrifiés à l’idée que la vie de chacun est comme la propriété de tous. Même si, généralement, cela part d’un bon sentiment, certaines choses se disent dans les cultes ou dans les assemblées générales sans aucun respect pour la vie privée.

Notre conception de l’Église : des exigences morales et spirituelles

« Enseignez-leur à obéir à tout ce que je vous ai prescrit », a dit Jésus. Nous trouvons donc normal que l’Église enseigne sur des thèmes dont la loi ne s'occupe pas : le mensonge, la colère, la sexualité. Nous voulons aider chacun à vivre plus pleinement sa foi, à se libérer du péché, à manifester les fruits de l'Esprit. Mais cela peut être compris comme une ingérence.

Je me souviens d'un camarade de lycée, que j'ai croisé en faculté et que j'ai perdu de vue depuis longtemps. Quand je l'ai connu, il était très engagé à gauche, plutôt communiste que socialiste, ce qui était rare en Angleterre. Il est devenu prêtre catholique et il a été nommé dans une paroisse pauvre de Londres. Cela lui correspondait bien, mais est-ce que ses positions plaisaient à ses supérieurs ? Je n'en sais rien, mais sa deuxième paroisse était dans une coin très huppé de la grande banlieue, à Sevenoaks ou Paddock Wood, je pense, au milieu des financiers de la cité. Un jour, à la messe, il a parlé du 7e commandement : Tu ne commettras pas d'adultère. Et à la sortie de la messe, une bonne bourgeoise lui a dit : Ne vous occupez pas de la vie privée des gens !

Jésus, les apôtres et les Églises s'occupent constamment de la vie privée des gens. Le monde ne le comprend pas toujours, il peut parfois nous attaquer là-dessus.

Notre conception de l’Église : la responsabilité de tous

Nous sommes coresponsables de la marche de l’Église. Cela se voit quand nous votons d’accepter ou non de nouveaux membres, que nous votons un budget, que nous décidons qui va être diacre, ancien ou pasteur. Nous constituons ensemble un corps qui appartient au Christ, et chacun de [nous] en particulier en est un membre (1 Co 12.27). Quand nous sommes au courant d’un problème grave, nous ne pouvons pas nous dire que cela regarde uniquement les responsables. Nous sommes tous coresponsables avec eux. Et cela touche des choses que nous avons pu apprendre en toute confidentialité.

Notre conception de l’Église laisse donc supposer qu’il y aura parfois une tension entre la confidentialité nécessaire à toute relation authentique et la solidarité des membres en vue de progresser tous ensemble dans la vérité et dans la droiture.

Notre conception de l’Église : une autorité spirituelle

Quelqu’un qui devient membre de l’Église accepte que les pasteurs ou les anciens portent une responsabilité particulière envers lui. C’est peut-être dans votre règlement intérieur, c’est certainement dans la Bible, comme les deux passages suivants le démontrent.

Hébreux 13.17 :

Obéissez à vos conducteurs et soumettez-vous à eux, car ils veillent constamment sur vous en sachant qu’ils devront un jour rendre compte à Dieu de leur service. Qu’ils puissent ainsi s’acquitter de leur tâche avec joie et non pas en gémissant, ce qui ne vous serait d’aucun avantage.

Et à l’adresse des responsables, des anciens, 1 Pierre 5.2-3 :

2 Comme des bergers, prenez soin du troupeau de Dieu qui vous a été confié. Veillez sur lui, non comme si vous y étiez forcés, mais de plein gré, ainsi que Dieu le désire. Faites-le, non pour un profit matériel, mais par dévouement.

3 N’exercez pas un pouvoir autoritaire sur ceux qui ont été confiés à vos soins, mais soyez les modèles du troupeau.

Notre conception de l’Église : la discipline

Si nous cherchons le plus grand bien les uns des autres, nous avons parfois l’obligation de confronter certains péchés. Quand quelqu’un est en chemin et qu’il découvre tout juste ce que c’est que d’être chrétien, on va laisser faire le Seigneur, qui le fera progressivement grandir dans la foi. Mais si quelqu’un se détourne de la juste manière de vivre, de façon délibérée et consciente, notre devoir fraternel envers lui est de contester ses choix.

Cela peut conduire à toute la procédure de Matthieu 18 : une discussion en tête-à-tête ; une seconde discussion à plusieurs, sans doute avec un ou deux responsables ; une information en Église ; une exclusion disciplinaire que nous espérons temporaire, le temps que la personne mette sa vie en règle. En principe, si vos statuts et votre confession de foi mentionnent la discipline d’Église et l’autorité spirituelle des anciens, et s’ils incluent précisément quelques principes éthiques chrétiens incontournables, vous pouvez toujours dire à un contestataire que le membre qui fait l’objet d’une démarche disciplinaire en a accepté par avance le principe et qu’il ne peut pas se plaindre. Mais, devant un tribunal, il est possible que les juges donnent priorité au respect de la vie privée. Nous avons donc intérêt à être prudents.

Que dit la loi sur la confidentialité ?

La loi ne s’intéresse pas à la qualité de nos relations fraternelles, mais elle contient un principe qui concerne tout le monde. Sur le plan civil, la loi du 17 juillet 1970, insérée dans le Code Civil à l’article 9 précise : Chacun a droit au respect de sa vie privée.

Les sanctions sont pécuniaires. Autrement dit, si vous estimez que quelqu’un dans l’Église a trahi votre confidence et a fait fi de votre vie privée, vous pouvez aller en justice et demander des dommages et intérêts. Dans les Églises, le cas doit être extrêmement rare.

Le droit à l’image

Le droit à l'image des personnes, est acquis par toute personne sur sa propre image (photos, vidéos où la personne est reconnaissable et ce quel que soit le contexte : vacances, événement familial ou professionnel, manifestation culturelle, politique ou religieuse…). Ce droit permet avant tout à celui dont l'image est utilisée de refuser ou autoriser sa diffusion.

Il y a quelques exceptions à ce droit qui sont notamment liées au droit à l’information (journalisme), au droit à la création artistique, ou à l’illustration de sujets historiques. Ces exceptions ne devant pas remettre en question le droit à la vie privé. Pour les mineurs il n’y a pas d’exception possible.

Ainsi nos Eglises devraient demander un consentement par écrit pour la publication de photos de leurs membres sur leur site internet, tracts publicitaires…

Nous comprenons que ces dispositions peuvent sembler disproportionnées dans une Église où règne un esprit de famille. Elle a envie de communiquer, elle ne se voit pas collecter des signatures à chaque fois qu’elle produit un document papier ou numérique. Mais la loi est là.

Notons qu’elle concerne des personnes reconnaissables. On peut donc prendre des photos de dos ou flouter le visage de quelqu’un qui s’oppose à la diffusion de son image.

Dans la pratique, on peut aussi dire que l’usage par des particuliers des médias sociaux échappe à tout contrôle. Mais une Église, en tant que personnalité juridique, a intérêt à rester prudente. Tant que règne un esprit fraternel en son sein, elle ne craint pas grand-chose. Mais il suffirait d’un conflit qui tourne au vinaigre, de complications entre conjoints et parents, voire d’une attaque ciblée, pour mettre la plupart de nos communautés en difficulté devant la loi.


Série : Secret professionnel & protection des personnes vulnérables

Articles :

  1. L’Église et la confidentialité
  2. Confidentialité et discipline d’Église
  3. Le secret professionnel dans l’Église
  4. Le secret professionnel et la protection des personnes vulnérables
  5. Les chrétiens et le recours à la loi (à venir)

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