Conférence pour femmes "Malachie, le maitre de l'univers à un message pour vous" à Strasbourg les 21 et 22 octobre et Grasse les 4 et 5 novembre.

×

Peut-on, aujourd’hui encore, évoquer la présence du Christ sur une scène théâtrale ? Pari tenu, dans le spectacle : « Sur le concept du visage du fils de Dieu », créé en 2010, par Romeo Castellucci.

Celui-ci, né en Italie en 1960, a suivi des études de peinture et descénographie, et bénéficie d’une reconnaissance internationale.Par exemple, il a été nommé chevalier des Arts et Lettres, en France, en 2002. Il ne fait plus du théâtre comme autrefois. À la fois auteur et metteur en scène, il supervise tout : décors, lumières, sons ou costumes. Dans ses œuvres, le texte n’est plus premieri. Son théâtre, fondé sur la convergence de tous les arts, s’efforce de produire un effet global sur le spectateur.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce spectacle-ci n’a pas laissé indifférent. Il a provoqué un  scandale en France – des catholiques intégristes se sont ligués contre Castelluci, l’accusant de « christianophobie », voire de blasphème. Je vous propose de tenter de porter un regard objectif sur ce projet artistique, en faisant chaque fois, la part de ce qui relève effectivement du christianisme, et de ce qui crée une bascule dans la provocation.

De quoi s’agit-il ?

Sur le très vaste plateau, le décor, réaliste, représente un salon design, noir et blanc. Le spectateur est frappé par son côté froid, aseptisé, comme une plongée dans le milieu hospitalier. Toutefois, ce qui frappe, en premier lieu, c’est, en fond de scène, une toile tendue de haut en bas, sur plusieurs mètres : la reproduction d’un tableau de la Renaissance italienne, représentant le visage supposé du Christ.

C’est donc sous le regard de ce Christ que les deux acteurs du spectacle jouent le rôle d’un père et d’un fils. Le père, âgé, est malade. Le fils, lui, est un jeune cadre dynamique. Au moment où il veut se rendre à son travail, survient une crise d’incontinence du père, qui l’oblige à rester auprès de lui, pour s’occuper de lui. Voici donc à quoi se réduit l’action : aux sentiments par lesquels passe le fils confronté au père qui se vide, incapable de se contrôler.

Cette bribe de dialogues donnera une idée du style, et du ton du spectacle :

« Le fils – Putain, papa, t’arrives pas à te retenir ?

Le père – Désolé, je suis désolé.

Le fils – S’il te plaît, arrête de t’excuser, Papa ! Ça suffit maintenant !

Le père – Non, désolé, je suis juste… »

On voit bien que l’intérêt du spectacle est ailleurs que dans l’histoire et dans les personnages.

Le titre

« Sur le concept du visage du fils de Dieu » n’est pas un titre populaire ! Il est dense, et complexe. Décomposons-le.

L’expression « fils de Dieu » est très souvent employée, dans le Nouveau Testament, afin de désigner le Christ. La référence au christianisme est donc explicite. La notion de « visage » du Christ  renvoie à la reproduction du tableau sur la scène. Enfin, le terme de « concept » est  abstrait. Il désigne une idée philosophique.

Y a-t-il provocation dans le titre même du spectacle ?

Par rapport à la religion juive, affirmer que le Christ est le fils de Dieu est un blasphème, une des raisons pour lesquelles il fut condamné à mort. De plus, l’ancien testament interdit de faire une « représentation quelconque de ce qui est en haut dans le ciel » (Exode 20 : 4 ).

Dans la religion musulmane également, Dieu ne peut pas avoir de fils et l’interdit de sa représentation est encore plus virulent que dans la religion juive.

Le titre choisi n’est pas neutre. Mais, quant à la religion chrétienne, je souligne l’honnêteté de Castellucci, qui précise d’emblée, avec l’emploi du terme de « concept » que son spectacle se situera plus sur un plan philosophique, de pensée du phénomène religieux, que sur un plan théologique.

Le choix du tableau

Lors d’un entretien, on posa la question suivante à Castellucci : « Qu’est-ce qui est à l’origine de votre nouvelle création ? », et voici ce qu’il répondit : « Un tableau, « le Salvator Mundi », peint par Antonello da Messina. J’ai littéralement été saisi par ce regard qui plonge dans vos yeux. Je n’étais pas seulement devant une page de l’histoire de l’art, mais devant autre chose. Il y avait un appel dans ce regard. Dans « Sur le concept du visage du fils de Dieu », ce regard est central et rencontre chaque spectateur, individuellement. Le spectateur est sans cesse observé par le fils de Dieu. Montrer le visage du fils de Dieu, c’est montrer le visage de l’Homme », et juste après, Castelluci fait référence à la parole de Pilate : « Voici l’homme ».

Provocation ?

Il n’y en a aucune dans le fait de confronter les spectateurs à ce tableau de la peinture religieuse classique. Ce visage et ce regard, qui sont supposés être ceux du Christ, frappent effectivement par leur douceur et leur intensité.

La provocation est ailleurs. Au cours du spectacle, ce visage est recouvert par une tache noire, qui s’étend progressivement, avec l’apparition de la phrase suivante : « You are (not) my Shepherd », en référence au début du Psaume 23 : « L’Eternel est mon berger », affirmation contestée par le « not » : « n’est pas ». Castellucci confronte confession / négation de la foi au Christ.

père / fils

Ce n’est évidemment pas par hasard que Castellucci a choisi comme personnages principaux un père et son fils. La référence à Dieu le Père et à son fils, Jésus-Christ, est immédiate. C’est là que l’on touche à ce que le spectacle a, à la fois, de plus profond, et de plus choquant, le portant aux limites du blasphème.

Le père est placé en position de faiblesse, et le fils est celui qui le soutient. Mais dans la Bible, c’est l’inverse : le Père, par amour des Hommes, pour qu’ils ne soient plus séparés de lui par leur péché, donne son Fils, un innocent, qui meurt à leur place. Le Christ accepte cette mission, en soumission au Père.

Castellucci a conscience de travailler là à partir d’une vérité biblique qui se nomme : la « kénose ». Voici le texte qui la fonde : Christ « s’est dépouillé lui-même, en prenant la condition d’esclave, en devenant semblable aux hommes » et « il s’est humilié lui-même en devenant obéissant jusqu’à la mort, la mort sur la croix. » ( Philippiens 2 : 7-8 ) Le Christ-Dieu s’est donc « vidé », en quelque sorte, de sa divinité : c’est ce que désigne le terme de « kénose ».

Castellucci explique que, dans le spectacle : « L’incontinence du père est une perte de soi. Elle est à mettre en regard avec le projet terrestre du Christ qui passe par la kenosis – du verbe grec kénoô : se vider, – c’est-à-dire par l’abandon de sa divinité pour intégrer pleinement sa dimension humaine, au sens le plus concret du terme. C’est le moment où le Christ entre dans la chair de l’Homme en mourant sur la croix. Depuis la crucifixion, Dieu s’est abaissé jusque dans notre misère la plus triviale : il nous précède dans la souffrance en général, et dans celle de la chair en particulier. »

Rien de blasphématoire dans ces propos, certes, mais on peut comprendre que l’association du plus trivial : voir un corps se vider sur scène, avec le message le plus essentiel du Nouveau Testament, soit apparu comme scandaleux à certains.

Sous le regard de Christ

Rappeler aux Hommes, par ce dispositif scénique particulier, qu’ils vivent sous le regard de Dieu, me semble être une proposition très forte de Castellucci. Les thèmes du spectacle sont authentiquement chrétiens, et nous interpellent.

Est-ce que je crois en Dieu le Père et en son Fils, Jésus-Christ ?

Ai-je compris la « kénose » ? le fait que Dieu ait assumé notre condition d’Hommes, par l’incarnation de Christ et sa mort sur la croix ?

Comment je réponds, personnellement, à la question : Christ est-il, ou pas, le berger de ma vie ?

Tout en reconnaissant que Castellucci est allé très loin, et sans doute trop loin, dans ce qu’il a montré sur scène, je ne puis nier, pour ma part, que ce spectacle reposait sur une compréhension juste des principaux enjeux de la foi chrétienne.

Note de l'éditeur : 

Le Christ dans la culture contemporaine

Le processus de sécularisation, amorcé depuis longtemps dans la culture française, et plus largement, en Europe, se poursuit. On tend ainsi à faire disparaître la référence au Christ, au niveau des institutions, par exemple. Et dans le domaine de la culture, il devient de plus en plus rare, depuis les années 2000, que Christ soit au centre d’une création – comme ce fut le cas, en Italie en 1964, avec le film de Pasolini L’Evangile selon Saint-Matthieu. Pour autant, il n’a pas disparu totalement, et il m’a semblé intéressant d’aller regarder de plus près certaines œuvres contemporaines (théâtre ; roman ; poésie ; philosophie…) centrées sur le Christ, afin de voir quel éclairage était porté sur lui.

Jean-Michel BLOCH

EN VOIR PLUS
Chargement