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« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi ». Voilà ce qu’écrivait Jean-Jacques Rousseau au début de ses « Confessions ». Quel lien entre Rousseau et la théorie du genre ? Eh bien, Carl Trueman, dans son ouvrage « The Rise and Triumph of the Modern Self » (La montée et le triomphe du moi moderne), veut nous faire comprendre que la révolution sexuelle, qui culmine aujourd’hui avec le triomphe du transgenrisme, puise ses racines dans toute un cheminement intellectuel porté par des penseurs tels que Rousseau.

« La vraie liberté, c’est d’être soi-même »

Si l’on reprend les « Confessions » de Rousseau, il est intéressant de relever plusieurs parallèles avec les « Confessions » d’Augustin, en particulier dans la citation d’une anecdote étonnante. Rousseau rapporte avoir un jour volé des asperges… et le lecteur averti fera le parallèle avec l’épisode rapporté par Augustin : son vol de poires. Mais il y a une différence majeure : là où Augustin voyait là une démonstration de sa nature corrompue dès la naissance, Rousseau estime que son acte était le résultat de la pression sociale. C’est la société, corrompue, qui doit être blâmée pour ses actes de délinquance.

Ailleurs, Rousseau parle de ce qu’il appelle « l’état de nature », un temps de l’histoire de l’humanité où les désirs étaient connectés à de simples besoins qui étaient simplement satisfaits. A ses yeux, ce sont la civilisation et la socialisation de l’individu qui ont affecté cette existence humaine vécue dans une forme d’innocence. L’éducation, loin d’améliorer l’être humain, produit l’hypocrisie et la méchanceté, parce qu’elle oblige les individus à se conformer à une société dans laquelle ils ne peuvent plus vraiment être qui ils sont. Rousseau dénonce donc cette obligation faite sur les gens à suivre certains standards comportementaux, qui vont étouffer le véritable « moi ». La vraie liberté, affirme Rousseau, c’est donc d’être librement soi-même.

Un appel à écouter ses désirs

Cette vision des choses ne correspond évidemment pas à l’enseignement biblique, notamment à la doctrine de la dépravation totale. Et là où Rousseau affirme que l’homme est le plus authentiquement lui-même lorsqu’il agit selon sa nature, la Bible répond que l’homme agissant selon sa nature est perdu et dans le besoin de recevoir une nouvelle nature. La vraie liberté ne se trouve pas dans le fait de suivre ses désirs, mais dans la soumission à la loi de Dieu. Cependant, la pensée de Rousseau contient bien des affinités avec celle de notre monde moderne : nos contemporains sont les premiers à affirmer l’importance de l’authenticité et de la vie intérieure comme étant les vrais éléments constitutifs de l’identité, et à pointer du doigt les structures oppressives de la société qui empêchent cette liberté. Le mouvement transgenre clame cela haut et fort, appelant chacun à écouter son être intérieur et à se libérer de toute influence extérieure, y compris l’influence du corps physique et des chromosomes. Et puis on trouve aussi chez Rousseau une forme de tendance « antihistorique » : si l’état de nature est un idéal et si la société est coupable d’être corruptrice, alors la société devient l’histoire de la corruption et de l’oppression de la nature humaine.

Là où Rousseau affirme que l’homme est le plus authentiquement lui-même lorsqu’il agit selon sa nature, la Bible répond que l’homme agissant selon sa nature est perdu et dans le besoin de recevoir une nouvelle nature.

Le poète, prédicateur de la liberté et du retour à l’authenticité

Après avoir parlé de Rousseau, Carl Trueman réfléchit aux poètes romantiques, qu’il appelle les « législateurs non reconnus ». Leur rôle a été important pour faire passer des idées telles que celles de Rousseau « chez le peuple », pour qu’elles ne restent pas l’apanage de certaines élites. William Wordsworth, dans sa collection de poèmes « Lyrical Ballads », met une grande emphase sur les émotions intérieures : là où l’historien attache de l’importance aux événements et aux faits, le poète écrit avec le seul but de procurer un plaisir immédiat à l’être humain, dit-il. Un poète est un bon poète s’il sait éveiller et remuer les émotions du lecteur. Pour ce faire, le poète cherchera aussi à « reconnecter » l’individu à l’essentiel : la nature. Pour Wordsworth, la ville est perçue comme déshumanisante, comme un fabricant de non-authenticité : en ville, les gens ne sont pas eux-mêmes. La solution ? Revenir à ce qui est « intérieur », et donc universel, s’éloigner de ce monde sophistiqué, de tous ces comportements imposés par la société et de tous ces liens qui nous empêchent d’être pleinement humains… et donc libres. Et c’est à cette mission que doit s’atteler le poète, qui contribuera ainsi à rendre les gens meilleurs.

La poésie pour conduire à un monde meilleur ?

Percy Bysshe Shelley se veut même plus « militant » dans cette démarche : il vise à changer les mentalités. Mais il le fait non pas par l’argumentation, mais en procurant le plaisir qui découle de l’esthétique. La vraie moralité, pour Shelley, est toujours construite sur la fondation d’une moralité sentimentale. Ce faisant, le poète libérera l’individu de l’oppression et de la corruption du temps présent, en lui donnant le désir de réaliser ses désirs. Et ainsi viendra la révolution : non pas une révolution menée par la violence, mais par la transformation des gens à travers les créations artistiques. C’est Shelley qui appelle donc les poètes les « législateurs non reconnus », et qui écrit : « Les poètes apportent des visions de futurs possibles dans le présent, ils donnent de l’espoir, ils inspirent, ils créent le désir de quelque chose de meilleur. Et bien qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes nécessairement la pleine signification et le pouvoir de leurs mots, ils font avancer leur auditoire vers un monde d’amour et de liberté universels ».

S’affranchir des carcans de la religion

Pour Shelley, cette libération par la poésie implique aussi de s’affranchir des carcans de l’institution religieuse. Il se veut aussi explicitement l’apôtre de la libération sexuelle. Et les deux choses sont évidemment liées : c’est à cause de la religion que la sexualité n’est pas libre. Le beau-père de Shelley, William Godwin, déclare ouvertement que les instincts naturels de l’être humain militent contre la monogamie, et il propose un monde où un homme ne serait pas uni à une femme exclusivement, mais où tous se partageraient les uns les autres dans une sorte de « communauté sexuelle ». Les affinités avec les arguments des partisans de la révolution sexuelle aujourd’hui sont flagrantes : le christianisme traditionnel est vu comme enfermant, et il faut donc lutter pour libérer l’humanité, ce qui passe inévitablement par une attaque en règle contre l’institution du mariage traditionnel.

Le christianisme traditionnel est vu comme enfermant, et il faut donc lutter pour libérer l’humanité, ce qui passe inévitablement par une attaque en règle contre l’institution du mariage traditionnel.

Favoriser l’amour avant tout : un impératif moral ?

Shelley ne s’en cache pas : il faut abolir le mariage, car c’est le seul moyen de retrouver des relations sexuelles vécues en accord avec la nature. Puisque le bonheur est, aussi bien pour Shelley que pour le mouvement LGBTQI+, le fondement de la moralité, permettre la liberté dans l’amour devient un impératif moral. Et puisque l’amour est au cœur de ce que signifie « être humain », toute contrainte sur l’amour empêche l’être humain d’être véritablement humain. Le christianisme, pour Shelley, n’est donc pas seulement ringard : il est immoral, car répressif et oppressif, causant des préjudices psychologiques graves pour toute personne désireuse d’être « elle-même ».

L’histoire ne s’arrête pas encore là… Nous n’en sommes qu’au début du 19e siècle, mais nous voyons déjà se préparer la révolution sexuelle qui semble avoir triomphé aujourd’hui.

 

 

 

 

 

 

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