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Comment en est-on arrivé à ce qu’aujourd’hui, quelqu’un puisse le plus naturellement du monde déclarer « Je suis une femme enfermée dans un corps d’homme » ? Et comment est-ce possible qu’une telle affirmation soit aujourd’hui perçue non seulement comme sensée, mais même louable dans notre société ? C’est à ces questions que Carl Trueman veut répondre dans son excellent ouvrage « The Rise and Triumph of the Modern Self » (La montée et le triomphe du moi moderne), publié aux éditions Crossway, et qui devrait devenir un classique pour comprendre l’idéologie du mouvement LGBTQI+ et ses origines.

Le transgenrisme : un symptôme d’une révolution dans la compréhension du « moi »

Comme le relève Trueman, on pourrait se contenter d’une réponse courte, similaire à celle d’Alexandre Soljenitsyne, qui déclarait, à propos des horreurs de l’URSS : « Les hommes ont oublié Dieu. C’est pourquoi tout cela se passe aujourd’hui ». Mais il nous faut essayer de comprendre pourquoi et comment les hommes ont oublié Dieu. C’est ce que propose cette petite série d’articles, qui tâchera de résumer les grandes lignes de ce livre en suivant les grands développements de l’histoire des mentalités évoqués par l’auteur. Car l’idéologie transgenre n’est pas tombée du ciel du jour au lendemain : elle s’est construite, développée, épanouie, jusqu’à aujourd’hui. La thèse de l’ouvrage est très simple… et très convaincante : « Ce que nous appelons la révolution sexuelle de la fin des années 1960, qui a culminé dans son dernier triomphe (la normalisation du transgenrisme), ne peut pas être compris tant que l’on ne l’inscrit pas dans le contexte plus large de la transformation de la manière dont la société comprend la nature de l’individualité humaine ». Pour Trueman, cette révolution sexuelle n’est qu’un symptôme, « la manifestation d’une révolution plus large du moi, qui s’est produite en Occident ».

L’imaginaire social : des intuitions partagées… sans que l’on sache toujours pourquoi

Dans la première partie de son livre, Trueman analyse le monde dans lequel nous vivons à travers plusieurs concepts élaborés par le philosophe Charles Taylor, le sociologue Philip Rieff et l’éthicien Alasdair MacIntyre. Il s’agit de décrire l’architecture de la révolution, c’est-à-dire de comprendre comment notre monde pense aujourd’hui.

Il y a d’abord le principe de l’imaginaire social, cher à Charles Taylor. On pourrait décrire l’imaginaire social comme « un ensemble d’intuitions et de pratiques, la manière dont les gens pensent le monde et agissent intuitivement avec lui ». Pour le dire autrement, nous sommes tous convaincus de certaines choses… sans savoir nécessairement pourquoi nous en sommes convaincus, et finalement juste parce que le monde pense comme ça, et que nous pensons comme lui. Une société partage un certain nombre de valeurs, d’aspirations, de goûts et de comportements, qui font partie d’elle et que les gens ont intégrés. Nous adoptons ainsi un mode de vie, en grande partie inconscient, et modelé par le fait de vivre ensemble. Charles Taylor remarque que les élites jouent un rôle dans le développement de ces imaginaires collectifs. La manière dont les personnes influentes d’une société pensent, finit par être la manière de penser de nos voisins et collègues de travail… et c’est tout particulièrement le cas dans ce qui touche aux questions d’identité sexuelle.

La manière dont les personnes influentes d’une société pensent, finit par être la manière de penser de nos voisins et collègues de travail

Une vision du monde reçue… ou construite ?

Charles Taylor évoque un deuxième concept qui nous permet de comprendre pourquoi notre monde pense comme il pense : le concept de la relation entre la « mimésis » et la « poièsis ». Ce sont deux manières de voir le monde : ceux qui adoptent une vision « mimétique » des choses partent du principe que le monde fonctionne selon un ordre donné, et que la réalité n’est donc pas à construire, mais à découvrir. A contrario, voir le monde selon la « poiesis » nous amène à penser que la signification du monde peut être construite, créée par l’homme.

Autrefois, on acceptait la réalité comme un donné dont on était dépendant, et un mode de vie agraire prédominant contribuait à donner cette conscience à l’individu (et à la société) qu’il dépend de quelque chose de plus grand que lui. Les progrès technologiques (moyens de transport, médecine, etc.) ont peu à peu repoussé les limites de l’impossible. L’autorité du monde naturel s’est atténuée, tandis que le sentiment de pouvoir de l’homme a grandi. La réalité est aujourd’hui vue comme pouvant être manipulée selon nos propres désirs plutôt que quelque chose auquel il faut se conformer. Lorsqu’une telle vision du monde prédomine, elle est facilement transposable dans le domaine de l’identité, et notamment de l’identité sexuelle : qu’est-ce qui m’empêche de construire moi-même mon identité, plutôt que de la recevoir comme un donné auquel je dois me soumettre ?

La réalité est aujourd’hui vue comme pouvant être manipulée selon nos propres désirs plutôt que quelque chose auquel il faut se conformer.

Carl Trueman a pris le parti de décrire ce fait, comme d’ailleurs les autres idéologies évoquées dans son ouvrage, sans donc les faire interagir avec l’enseignement biblique. Mais il serait sûrement d’accord avec le fait que cette vision du monde « poiétique » est finalement celle que le diable a voulu instiller dans l’esprit d’Adam et Eve, en les amenant à désirer non pas se soumettre à la réalité, mais à être les maîtres de cette réalité. Cet orgueil se retrouve à Babel, un projet qui manifeste l’arrogance de créatures désireuses de s’affranchir des limites de la réalité pour construire leur propre réalité.

L’âge de l’homme psychologique

Un troisième concept, élaboré cette fois-ci par Philip Rieff, nous aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons : c’est le concept de l’homme psychologique. De manière schématique, il montre que l’Histoire de l’humanité a connu quatre grands âges. Dans chacun de ces âges, l’homme trouvait son identité quelque part. Il y a eu d’abord l’âge de l’homme politique, dont l’identité dépendait de son engagement dans la cité. Puis, au Moyen Age, l’âge de l’homme religieux, qui trouvait du sens dans le fait de s’impliquer dans des activités religieuses. Un troisième type d’homme est apparu ensuite : l’homme économique, dont l’identité dépend de son engagement dans le commerce, la production, la consommation. Aujourd’hui, argumente Rieff, nous vivons dans un quatrième âge : l’âge de l’homme psychologique. Alors que les trois « premiers hommes » cherchaient leur identité dans quelque chose d’extérieur à eux-mêmes (la vie de la cité, la religion, l’engagement économique), l’homme psychologique trouve son identité à l’intérieur. Sa quête n’est pas d’abord politique, religieuse ou économique, mais tournée vers la recherche du bonheur intime.

Aujourd’hui, la quête d’identité de l’homme n’est pas d’abord politique, religieuse ou économique, mais tournée vers la recherche du bonheur intime.

Charles Taylor confirme l’analyse de Rieff, en y ajoutant la notion de « l’individualisme expressif » : nous trouvons un sens à notre vie en exprimant nos émotions, ce qui est au plus profond de nous-mêmes. C’est une culture de l’authenticité, de la recherche de l’épanouissement. Et c’est là quelque chose d’assez nouveau. Une démonstration de cette évolution peut se voir en ce qui concerne notre rapport au travail. Du temps de nos grands-parents, on se demandait bien moins si notre travail « nous plaisait » : un emploi était satisfaisant s’il remplissait sa mission de fournir de quoi vivre. Aujourd’hui, on se pose bien plus la question de la satisfaction émotionnelle que doit nous procurer notre travail.

Pourquoi un couple homosexuel veut-il acheter un gâteau de mariage dans toutes les pâtisseries ?

L’individu est souverain et le fait d’être « bien avec son identité » est devenu une priorité. Il ne faut surtout pas contrarier le « moi » ! Or, à partir de ce présupposé, le militantisme LGBTQI+ s’explique fort bien. Trueman prend l’exemple de la polémique qui a éclaté en 2018 en Irlande du Nord, lorsque des pâtissiers chrétiens ont refusé de préparer un gâteau pour un mariage homosexuel. Pourquoi ce couple homosexuel, plutôt que de simplement réitérer sa demande dans une autre pâtisserie, a-t-il porté plainte contre le couple chrétien ? Eh bien, nous explique Trueman, le mouvement LGBTQI+ souhaite non rien de moins que la pleine égalité devant la loi et la pleine reconnaissance de leur manière de penser et de vivre. Ils veulent pouvoir acheter un gâteau pour un mariage homosexuel dans toutes les pâtisseries du pays. Pourquoi ? Dans leur perspective, dit Trueman, « je ne dois pas adapter mes besoins psychologiques à la nature de la société : cela créerait de l’anxiété et me rendrait inauthentique. Le fait qu’on me refuse un gâteau pour mon mariage n’est pas conforme à l’idéal thérapeutique mais me cause, au contraire, un dommage psychologique. J’ai besoin que les autres reconnaissent ma véritable identité ».

Une personne qui émet des objections quant à la pratique homosexuelle, est en réalité en train de s’en prendre à l’identité des personnes homosexuelles… et par là même de leur conférer une dignité moins grande qu’aux autres. Cela explique d’ailleurs pourquoi le mouvement LGBTQI+ est devenu militant et s’est approprié tout le langage des droits civiques des années 1950 et 1960 : pour eux, la reconnaissance est une question d’identité, de dignité.

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