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Les questions obsédantes soulevées par « Le Tatoueur d’Auschwitz »

En avril 1942, Lale Sokolov, un juif slovaque, est transporté de force dans les camps de concentration d’Auschwitz-Birkenau. Lorsque ses ravisseurs découvrent qu’il parle plusieurs langues, il est mis au travail en tant que Tätowierer (le mot allemand pour tatoueur), chargé de marquer de façon permanente les autres prisonniers.

Quelques mois plus tard, en juillet 1942, Lale réconforte une jeune femme tremblante qui fait la queue pour se faire tatouer son numéro sur le bras. Elle s’appelle Gita, et lors de cette première rencontre, Lale fait le vœu de survivre au camp d’une manière ou d’une autre et de l’épouser.

Et les deux survivent.

Même s’il est témoin et acteur d’une incroyable inhumanité, Lale parvient à utiliser sa position privilégiée de tatoueur du camp pour aider les autres.

Et ce récit étonnant est repris dans le roman australien The Tattooist of Auschwitz de Heather Morris. Il s’agit d’une histoire palpitante, rendue encore plus remarquable parce qu’elle est vraie (avec un brin de licence poétique). Et oui, je me suis couché tard pour en achever la lecture.

Ce livre n’est pas que captivant, il est aussi parlant pour notre époque. Alors que les derniers survivants de l’Holocauste s’éteignent, nous avons tout intérêt à nous souvenir de ce moment sombre de l’histoire humaine, où l’inhumanité de l’homme envers l’homme a atteint de nouveaux sommets. Nous avons intérêt à nous souvenir de ce dont les êtres humains sont capables. Et n’oublions pas que les êtres humains en question – les nazis allemands – comptaient à l’époque parmi les personnes les plus éduquées, les plus cultivées et les plus raffinées de la planète. L’Allemagne était la patrie de Goethe et de Beethoven. C’était le lieu de naissance de la Réforme. Et pourtant, c’était le point de départ d’un génocide qui a, dans l’histoire de l’humanité, surpassé tous les autres.

Nous avons intérêt à nous souvenir de ce dont les êtres humains sont capables

Ce livre est hanté. Pas de la même manière que ne l’est une histoire avec des fantômes. Mais hanté par des questions : des questions qui s’infiltrent dans les pages au fur et à mesure que je les lis. Des questions qui me laissent perplexe, qui me font réfléchir, qui me troublent.

Voici quelques-unes de ces questions :

1. Comment des êtres humains peuvent-ils être aussi inhumains ?

Si le roman n’est pas gratuit ni graphique dans sa manière de dépeindre la vie à Auschwitz, il ne cache pas les horreurs endurées par les détenus : la cruauté des gardes SS, le travail d’esclave, les chambres à gaz. Sans parler des expériences indicibles du tristement célèbre « docteur » du camp, Josef Mengele.

Même maintenant, le simple fait de réfléchir à ce que ces prisonniers ont dû endurer m’amène au bord des larmes.

Comment des êtres humains – éduqués, sophistiqués – peuvent-ils se comporter de cette manière ?

Comme je l’ai écrit ailleurs, la meilleure réponse que notre monde séculier puisse donner est que les nazis étaient des « fous » : cliniquement fous et irrationnels.

Mais l’horrible vérité est que la grande majorité d’entre eux agissaient de manière rationnelle – ils avaient toute leur tête, psychologiquement parlant. Et pourtant – pour utiliser une terminologie biblique nécessaire – ces nazis agissaient méchamment, en accord avec leur vision du monde profondément raciste et anti-Dieu.  Si la profondeur de la dépravation nazie doit nous choquer (qui peut regarder une image de détenus affamés sans se sentir mal ?), nous ne devrions pas être surpris par le mal, qu’il soit le fait des nazis ou de n’importe qui d’autre. La Bible est claire sur le fait que toute l’humanité est sous le pouvoir du péché (Rm 3.9, 23). Ainsi, quand ils sont dans des conditions favorables, les êtres humains sont capables de faire les choses les plus horribles – même un génocide. Si nous prenons Dieu au mot, nous ne serons pas surpris que des personnes psychologiquement « normales » et « saines d’esprit » aient aidé à perpétrer l’Holocauste.

Malheureusement, les chrétiens peuvent aussi être pris dans un tel mal. Alors que le pouvoir dominant du péché sur nous est brisé (Rm 6.6), nous sommes toujours tentés par ses désirs (Ga 5.17). Et l’histoire de l’Église témoigne de ce fait troublant.

2. Comment une chose telle que l’Holocauste a-t-elle pu se produire?

Parce que les gens restent silencieux, plutôt que de parler.

Comment des millions d’Allemands cultivés, par ailleurs décents, ont-ils pu en arriver à une telle méchanceté ? Comment ont-ils perpétré l’Holocauste ?

D’un point de vue spirituel, la Bible indique qu’il existe des forces spirituelles mauvaises actives qui influencent les actions des régimes persécuteurs (par exemple, Ap 12.7-17). Satan et sa cohorte sont à l’œuvre derrière tout ça (Ep 6.12), et parfois ils se déchaînent.

C’est ce qu’on a pu constater dans le régime nazi.

Cette influence démoniaque s’est manifestée de diverses manières, notamment par le « lavage de cerveau » qui a eu lieu au moyen de la culture allemande influencée par les nazis, où chaque domaine de la vie allemande a été coopté pour promulguer l’idéologie nazie. Lorsque tout le monde autour de vous croit à quelque chose, y compris à l’idéologie nazie, il devient beaucoup plus difficile de s’en tenir à ses propres convictions. C’est ainsi que de nombreux Allemands ont fini par servir le Führer de leur plein gré, y compris dans les camps de concentration.

Mais il y avait aussi la pression qui vient de la vie dans une société totalitaire : une société dans laquelle on punit la dissidence ; dans laquelle parler publiquement vous conduit en prison (ou pire). Une société dans laquelle les bonnes choses dites au mauvais moment vous valent une visite de la police secrète.

Dans ces sociétés, il est plus facile et plus sûr de suivre le mouvement. Gardez le silence lorsque vous n’êtes pas d’accord. Dites les choses politiquement correctes quand il le faut. Tout cela dans l’espoir qu’on vous laisse tranquilles, vous et votre famille.

Lorsque les gens adhèrent à de telles idéologies et régimes démoniaques, des malheurs arrivent. En particulier, une culture de l’intimidation et du silence fournit un terrain fertile pour que les graines de l’oppression se développent.  Une telle oppression n’aboutit pas toujours à un génocide (Dieu merci !), mais là où il y a un manque de liberté d’expression, vous pouvez être sûr que l’oppression n’est pas loin.

Et nous, dans le monde occidental ? Où en sommes-nous ?

Alors que nous sommes encore bien loin d’une société totalitaire, on prend de plus en plus conscience que la liberté d’expression est en train de s’éroder. Les chrétiens le ressentent depuis plusieurs années déjà (notamment lorsqu’ils s’expriment sur les questions de mariage et de sexualité).

Mais d’éminentes voix séculières commencent maintenant à soulever la question du politiquement correct qui pousse les gens au silence – ou s’en débarrasse s’ils se font trop entendre.

3. Un signe inquiétant pour l’Occident

Il est de plus en plus difficile de s’exprimer.

La culture de l’annulation [NDE « cancel culture » en anglais ou « culture de boycott »] est un phénomène en pleine expansion en occident. Si une personne exprime un point de vue jugé politiquement incorrect, elle est « boycottée ». Cela peut prendre différentes formes, allant des attaques dans les médias jusqu’au licenciement.

L’auteure J.K. Rowling en a fait l’expérience à la fin de l’année dernière. En réponse à une affaire judiciaire au Royaume-Uni, elle a publié un tweet déclarant qu’il existe bien des femmes biologiques (ce qui relevait du bon sens il y a 5 minutes). Ces propos lui ont valu des ennuis avec de nombreuses élites culturelles, et elle a donc été attaquée – « cancelled » -sur les réseaux sociaux.

La pression culturelle pour faire avancer la ligne politiquement correcte sur des questions telles que le genre et la sexualité est immense – même pour des grands noms comme J.K. Rowling.

Mais comme le souligne l’universitaire séculier Colin Wright, il n’y a pas que les personnalités comme J.K. Rowling qui subissent des pressions lorsqu’elles disent les « mauvaises » choses :

La grande majorité des victimes de la « culture de l’annulation » sont des personnes dont vous n’avez jamais entendu parler, qui n’ont pas les moyens de se défendre ou qui ont appris à se taire pour ne pas perdre la réputation ou la sécurité de l’emploi qu’elles ont encore. Je le sais, car j’ai déjà été l’une d’entre elles.

Wright a eu sa propre altercation avec la culture de l’annulation lorsqu’il a été attaqué pour avoir écrit contre l’idéologie de genre, qu’il considère comme non scientifique et dangereuse pour les enfants.

Suite à ces points de vue rendus publics, sa carrière a été mise à mal : les potentiels employeurs universitaires ont considéré que l’engager serait « trop risqué ». Fait encore plus inquiétant, un collaborateur de recherche, un de ses amis proches, l’a dénoncé publiquement, bien que partageant les opinions de Wright dans la sphère privée :

J’ai reçu un SMS d’un ami proche et collaborateur de recherche qui est maintenant professeur assistant dans une grande université de recherche, m’informant que ses collègues avaient commencé à l’interroger sur notre degré d’amitié. Il m’a dit que ce genre de choses se produisait suffisamment fréquemment pour qu’il ressente le besoin de dénoncer publiquement mes opinions afin de se disculper. Et c’est exactement ce qu’il a fait.

Wright conclut par ces mots qui font réfléchir :

Demandez-vous à quels autres mouvements idéologiques et périodes historiques nous avons tendance à associer de tels actes.

En d’autres termes, en quelles autres circonstances ressentons-nous la pression de dénoncer publiquement ceux avec qui nous partageons les mêmes opinions en privé ?

Certaines élites séculières commencent à être affectées par la culture de l’annulation (la « cancel culture »)

Ce ne sont pas seulement des voix isolées dans le désert qui tirent la sonnette d’alarme sur cette culture qui s’engage sur la voie totalitaire.

Le 7 juillet 2020, une lettre ouverte signée par plus de plus de 150 personnalités du monde culturel, dont J.K. Rowling, Salmon Rushdie et Margaret Attwood, a été publiée dans le Harper’s Magazine. Ces dernières ont tiré la sonnette d’alarme au sujet de la liberté d’expression (ce que les chrétiens et les conservateurs font depuis des années).

Plus précisément, voici ce qu’ils écrivent :

Le libre échange d’informations et d’idées, moteur d’une société libérale, devient chaque jour plus restreint. Si nous nous y attendons de la part de la droite radicale, la censure se répand également plus largement dans notre culture : intolérance des opinions opposées, popularité de la honte publique et de l’ostracisme… il n’est aujourd’hui que trop fréquent d’entendre des appels à des représailles rapides et sévères en réponse à ce qui est perçu comme des transgressions en parole et en pensée.

Ils continuent :

Des éditeurs sont licenciés pour avoir publié des articles controversés, des livres sont retirés pour leur prétendue inauthenticité, des journalistes se voient interdire d’écrire sur certains sujets, des professeurs font l’objet d’une enquête pour avoir cité des œuvres littéraires en classe, un chercheur est licencié pour avoir fait circuler une étude universitaire évaluée par des pairs et des responsables d’organisations sont évincés à cause de simples maladresses… le résultat a été de réduire progressivement les limites de ce qui peut être dit sans menace de représailles.

Et tout récemment, le musicien australien Nick Cave s’en est pris à la culture de l’annulation en écrivant :

Le politiquement correct est devenu la religion la plus malheureuse du monde. Sa tentative, autrefois honorable, de réimaginer notre société d’une manière plus équitable incarne maintenant tous les pires aspects que la religion peut offrir (et aucune de ses beautés) : la certitude morale et l’autosatisfaction, dépourvues de toute capacité de rédemption. C’est devenu littéralement, « une caricature d’une mauvaise religion ».

En tant que chrétien ayant des opinions considérées comme dépassant les limites du politiquement correct, tout ce que je peux dire à ces élites culturelles (dont la plupart proviennent de la gauche séculière) est : « bienvenue à la fête ».

L’expression d’idées et de convictions jugées politiquement incorrectes coûte de plus en plus cher, quel que soit le côté du spectre politique où l’on se trouve.

Mais là encore, nous ne devrions pas être surpris de vivre dans un monde où la liberté est fragile et où l’intimidation est la norme. En tant que chrétiens, nous avons les mots sûrs de Jésus et des auteurs du Nouveau Testament qui nous avertissent de ne pas nous attendre à la liberté, mais à la persécution (Jn 15.20 ; Lc 12.11 ; 2 Tm 3.12 ; 1 Pi 4.12-19). Le fait que nous ayons eu de telles libertés au cours des derniers siècles est une anomalie culturelle et historique : peut-être qu’avec la disparition des idéaux judéo-chrétiens du monde occidental, les choses reviendront à la « normale ».

4. Le prix du « Plus jamais ça ».

« Plus jamais ça » est le slogan de nombreux survivants de l’Holocauste. Plus jamais nous ne voulons que quelque chose comme l’Holocauste se reproduise.  

Et pourtant, il y a un prix à payer pour le « plus jamais ça ». Lorsque nous regardons notre planète, nous constatons que les génocides et les massacres ne sont que trop fréquents. Il faut faire des efforts pour empêcher une société de sombrer dans ce genre de barbarie. Et on peut dire que la première étape pour empêcher cette descente est un peuple prêt et disposé à s’exprimer pour le bien des autres – quel qu’en soit le coût.

Mais comme nous l’avons vu, le coût de la prise de parole est de plus en plus élevé.

Actuellement, la pression est principalement culturelle. Mais elle commence à s’infiltrer dans la politique gouvernementale (notamment par le biais des lois anti-discrimination).

Bien sûr, la pression à laquelle nous sommes confrontés est encore bien loin d’être celle des régimes totalitaires.

Et pourtant…

Combien d’églises décident de ne pas enregistrer leurs prédications sur la sexualité par crainte d’une réaction publique (surtout si elles se réunissent dans une salle d’école publique) ?

Combien d’employés choisissent aujourd’hui de ne pas partager des posts politiquement incorrects, de peur que leur employeur ne les découvre ?

Combien de chrétiens gardent leur foi privée, que ce soit sur le lieu de travail ou dans la salle de cours ?

La pression est là.

Et si nous nous sentons intimidés et avons peur de parler maintenant, tandis que la pression culturelle – bien que réelle – est faible par rapport à d’autres périodes de l’histoire, parlerons-nous contre une injustice plus grave, lorsque la pression sera encore plus forte ?

Si nous voulons sérieusement que des événements comme celui du Tatoueur d’Auschwitz ne se reproduisent plus jamais, nous avons besoin d’une culture qui soit prête à s’exprimer quand c’est impopulaire. Quand c’est mal vu. Quand c’est coûteux.

Et, en tant que chrétiens, nous avons, nous tous, les moyens de nous exprimer, quel qu’en soit le prix : nous avons l’Esprit Saint de Dieu, qui nous donne la sagesse pour faire face aux accusateurs ; et nous avons l’espoir de la vie éternelle, qui nous permet d’être courageux, quelles qu’en soient les conséquences.

Si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est que le silence n’est pas toujours d’or. Il peut parfois être mortel.

Allons-nous, par la prière et l’audace, parler pour le bien de nos prochains ?

Ou bien resterons-nous silencieux, en espérant que cette culture de l’annulation ne viendra pas nous embêter personnellement ?

 

 

Note de l'éditeur : 

Traduction : Joshua Sims de The Haunting Questions Raised by “The Tattooist Of Auschwitz”

Originellement publié sur akosbalogh.com

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