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Un pas de côté

Entrer dans un roman japonais, c’est faire un pas de côté. Accepter de perdre ses repères. Car on est vraiment dans une autre culture. Tout diffère. On ne comprend pas tout. On appelait les fameuses estampes japonaises, comme celles de Hokusai, tant aimées par Monet, par exemple, ou bien Van Gogh, des « images du monde flottant ». J’ai toujours aimé cette expression, car elle me semble tellement bien convenir pour évoquer le monde mystérieux du Japon.  Oui, il s’agit d’un « monde flottant », imprécis, changeant, insaisissable. Un monde qui pose problème à notre esprit occidental, tellement rationnel. Ce n’est, en effet, pas par la raison qu’il faut entrer dans les œuvres japonaises, mais par la sensibilité, l’émotion poétique, et la spiritualité aussi, toujours en arrière-plan, et tout à fait autre que la spiritualité chrétienne.

Kawabata (1899-1972) est un des plus grands romanciers japonais du vingtième siècle. La valeur de son œuvre a été mondialement reconnue, avec l’attribution, en 1968, du Prix Nobel de littérature. Il a écrit un très grand nombre de romans et de nouvelles. Ses œuvres sont généralement ancrées dans la réalité de son époque, mais toujours reliées, en profondeur, aux sources anciennes de la culture japonaise : poésie, peinture, et tradition zen.

Le roman dont je proposerais une lecture est un des plus connus de cet auteur. Il s’agit de Grondement dans la montagne. Il a été rédigé entre 1949 et 1954. Il fut d’abord publié par morceaux, dans des revues. D’où sa structure, particulière : une vingtaine de chapitres portant un titre, et découpés en séquences, plus ou moins longues, numérotées et séparées par un blanc. Le style de Kawabata est original : les actions sont esquissées ; les choses restent souvent en suspens ; il joue beaucoup avec les sous-entendus, et pratique un art de la suggestion, qui sollicite constamment le lecteur. Son observation du monde est délicate, en particulier quand il évoque la nature. On pourrait dire que l’œuvre repose sur un contraste entre, d’une part, les histoires tirées de la vie des hommes, complexe, difficile, et d’autre part, l’évocation de la beauté, éclatante et paisible, du monde naturel.

Chez Kawabata, le récit est constamment déplacé. Je veux dire par là que l’important n’apparaît pas en surface, mais plutôt dans les remous des profondeurs psychiques, de la conscience. Sous le continuum narratif : celui de la vie banale d’une famille japonaise, au sortir de la seconde guerre mondiale, c’est autre chose qui est en jeu. Quoi ? Ce « grondement dans la montagne » auquel le titre se réfère, est qui relève moins de la réalité en elle-même que de tout ce qui s’agite en l’homme : désirs ; rêves ; hantises…

Le roman parle de la vie, l’amour, les relations humaines, familiales, de la jeunesse et du vieillissement, de l’approche de la mort, et de la beauté de la nature. Tout cela s’entremêle et génère, dans la conscience du lecteur lui-même, cette fois, un certain trouble, qui peut ne pas plaire. Il est certain, toutefois, qu’on ne perd pas son temps à lire Kawabata, et qu’il est un maître dans l’approche, subtile, que la littérature, les littératures, du monde entier, peuvent opérer de … l’humain.

Un roman de la conscience troublée

Le roman Grondement dans la montagne se déroule dans les années 1950. On est dans une maison familiale, celle de Shingo, le grand-père retraité, située dans la banlieue campagnarde de Tokyo. Le Japon est en train de s’américaniser, ce sur quoi l’auteur ironise : « Shingo commença par l’aspirateur. Quand il entendait résonner en même temps son rasoir électrique (…), le vieillard ressentait, sans pouvoir l’expliquer, une impression ridicule. Ce devait être le bruit du renouveau familial. »

Shingo, le héros, est un homme dans la soixantaine, marié, et père de famille. Il est à l’âge où l’on fait le bilan de son existence. Il n’a plus aucune proximité avec son épouse. Il lui aurait, d’ailleurs, préféré sa sœur, plus belle, mais qui épouse un autre que lui, et décède jeune. Il a fondé une famille : ses deux enfants, le garçon, Shuishi, et la fille, Fusako, le déçoivent. Le fils est revenu de la guerre métamorphosé. Il délaisse sa jolie épouse, Kikuko. Il a une maîtresse, et fait honte à son père. La fille, elle, a épousé un mafieux, qui vient de se suicider, la laissant seule responsable de deux petites filles. Shingo a eu une belle carrière professionnelle. Le temps pourrait être venu, pour lui, de la paix intérieure, mais ce n’est pas le cas …

Shingo est un homme coincé, dans une situation familiale qu’il déteste. Sa belle-fille, Kikuko, tellement charmante et malheureuse, l’attire. Elle lui rappelle celle qu’il aima, jeune homme. Il entretient avec elle une amitié tendre, sans ambiguïté. Ce personnage apparaît comme une victime : mal aimée, elle n’en est pas moins bonne, attentionnée envers les autres, en particulier envers son vieux « père ». Lorsqu’elle apprend qu’elle attend un enfant de Shuisi, son mari, elle se fait avorter, sans rien dire à personne. Le non-dit recouvre beaucoup la réalité, dans cette œuvre …

« Pour lui, sa bru était un rayon de lumière dans cette sombre maison, dont les membres ne se dirigeaient pas dans le sens qu’il eût souhaité, et ne parvenaient même pas à vivre selon leurs propres désirs.

Aussi les êtres de sa chair et de son sang pesaient-ils lourdement à Shingo, tandis que la vue de sa jeune belle-fille lui apportait un soulagement, une petite lumière dans sa solitude morose. »

Ce sentiment d’être désaccordé, d’avec ceux qui l’entourent, conduit souvent Shingo à avoir le regard qui part, ailleurs, sur la nature, belle, tranquille. Sa conscience étant perturbée, il a besoin de paix …

Le regard sur la nature

Le lien étroit qui se manifeste, tout au long du roman, entre Shingo et la nature, n’est pas seulement lié à l’être même du personnage, mais à la tradition japonaise, dont Kawabata est un héritier, et un représentant, en particulier de son versant zen. La nature demeure dans sa quiétude, indifférente à l’homme et à ses tourments. C’est pourquoi elle est, pour celui qui la contemple, une source puissante de renouvellement.

Que de fois le regard de Shingo part sur les cerisiers en fleurs, les érables rouges, les tournesols, ou bien sur les animaux : le serpent, caché dans sa maison, ou la chienne, qui met bas … Tout, dans la nature, dit le cours de la vie, qui s’écoule… Dans les cultures asiatiques, l’individu n’a pas l’importance qui lui est accordée, dans la culture occidentale. L’homme est invité à se fondre dans l’harmonie cosmique. Ainsi Shingo restabilise-t-il son être intérieur par la perception de la nature. Ces « visions » sont transmises, par Kawabata, dans des passages qui s’approchent souvent du pur poème en prose.

« Il contemplait la nature. La pelouse était négligée. Au fond, une touffe de trèfle buissonnant et des hautes graminées poussaient comme en plein champ. Plus loin voletait un papillon ; Shingo le voyait, à travers les feuillages, apparaître et disparaître ; il devait y en avoir plusieurs. Shingo souhaitait le voir s’élever au-dessus des plantes ou s’en écarter, mais l’insecte voletait toujours derrière les feuilles. A le contempler ainsi, Shingo eut l’impression qu’il existait un petit monde à part derrière ce buisson. »

Cette expression de « petit monde à part » me semble bien adaptée pour dire cet autre monde, dans le monde des hommes, qu’est celui de la nature, dans lequel tout homme peut entrer, s’il le veut. Kawabata nous fait ainsi pénétrer dans des sortes de poèmes ou des estampes japonaises, ce qui n’est pas un des plaisirs moindres de sa lecture.

Précisons encore qu’il arrive assez souvent que Shingo ait l’impression que cette nature lui envoie des signes.

« Kikuko vint vers lui :

« Père, vous est-il arrivé quelque chose ? J’entendais les cigales, je me suis inquiétée.

– Elles font, vraiment, un tumulte surprenant, comme s’il était arrivé un accident. »

Art subtil de la suggestion, qui crée toute l’atmosphère, de ce roman.

L’approche de la mort

Les manifestations de la vie sont nombreuses, et diverses, toutefois, la mort est bien un thème majeur, voire le thème dominant de l’œuvre. On est dans la littérature asiatique, et ce thème est abordé d’une tout autre manière que dans nos romans philosophiques. Ici, on ne théorise pas. Grondement dans la montagne n’est pas une œuvre « à thèse », comme en ont écrit Sartre, ou Camus. Tout est dit entre les lignes …

La mort va se manifester de manière inattendue, comme advient un tremblement de terre. Un jour, Shingo se met à percevoir un grondement sourd, dont il identifie mal l’origine. Voici la première occurrence de ce phénomène :

« Soudain, le grondement de la montagne parvint jusqu’à Shingo.

Il n’y avait aucun vent. La lune était aussi lumineuse qu’une pleine lune, la nuit un peu humide, et le contour des arbres qui dessinaient de petites montagnes, flou, mais immobile, dans l’air inerte.

Les feuilles des fougères, en contrebas de la véranda, restaient figées. Certaines nuits, au fond de la vallée de Kamakuka, on perçoit la rumeur des vagues ; Shingo se demanda s’il n’entendait pas la mer, mais non, c’était bien le grondement de la montagne.

Il ressemble, ce grondement, à celui du vent lointain, mais c’est un bruit d’une force profonde, un rugissement surgi du cœur de la terre. Comme il semblait à Shingo qu’il ne résonnait peut-être que dans sa tête et pouvait provenir d’un bourdonnement d’oreilles, il secoua le chef.

Le bruit cessa. »

Le grondement de la montagne se renouvellera à plusieurs reprises. Il est la manifestation d’une voix intérieure. Peut-être est-ce la conscience de Shingo qui lui rappelle le caractère éphémère de la vie humaine, comme de toute chose. Le roman ne s’achève pas sur la mort du héros, mais il est certain qu’il s’est avancé vers elle.

Conclusion

Je ne peux évidemment pas faire de ce roman, ancré dans une autre réalité, culturelle et spirituelle, une œuvre chrétienne. Toutefois, toute culture possède une part de révélation.

Cette idée selon laquelle la nature parle à l’homme n’est pas contraire à la Bible. Dans l’épître aux Romains, nous lisons : « En effet, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient fort bien depuis la création du monde, quand on le considère dans ses ouvrages. » (Romains 1.20) Mais, dans la spiritualité taoïste, Dieu ne se révèle pas en tant que personne. Le Tao est sans nom. Tout ce que l’homme peut faire, c’est se mettre en synergie avec la grande énergie cosmique. Il s’agit de dédramatiser la mort, présente en toutes choses. On l’apprivoise en perdant le sentiment de son individualité, et même, le sens de l’importance du « moi ». Ce qui compte, ce n’est pas « l’homme », mais que la vie puisse poursuivre le cours de sa manifestation, en passant au travers de la réalité humaine.

Tout autre est la spiritualité chrétienne, où n’est pas proposée à l’homme une fusion avec le cosmos, mais une réconciliation avec le Créateur de l’univers. « Nous vous en supplions au nom de Christ : Soyez réconciliés avec Dieu ! » (2 Corinthiens 5.20) Cette réconciliation a été rendue possible, entre les hommes et Dieu, par Dieu lui-même : « Tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par Christ. » (2 Corinthiens 5.18) La mort du Christ sur la croix réconcilie l’homme avec Dieu, lui ouvrant le chemin de la paix du cœur, et de la vie éternelle.

Cette paix, Kawabata l’ignore. Celle que recherche son héros, par la contemplation de la nature, est éphémère. Sa conscience demeure inquiète. La vie le traverse et se poursuivra, au-delà de lui-même. Sans éternité ni salut.

Si, dans le christianisme, tout passe, d’abord, par l’acceptation de la réalité du péché, en tout homme, qui sépare l’homme de Dieu, dans le taoïsme, tout passe par celle du caractère éphémère de toute chose : une humilité foncière face à la vie, qui transcende l’humain. Mais là, le « grondement » ne se change pas en apaisement.

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