"Redécouvrir l'Église locale" nous invite à revenir à la case départ et à nous interroger sur notre conception de l’Église. Il nous oblige à réfléchir à notre rôle en tant que membre, à notre rapport avec l’autorité, à notre besoin de relations significatives, ainsi qu’à notre responsabilité envers un monde en souffrance.

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Dans le premier article de cette série, j’ai décrit l’enthousiasme d’un nombre croissant d’évangéliques qui désirent découvrir les éclairages de théologiens et de commentateurs de la Bible venus d’autres cultures et d’autres arrière-plans. J’ai également exprimé cette crainte : cette évolution risque de conduire à une exagération de la distanciation culturelle, entre nous et le texte biblique, distanciation qui nous emprisonne dans notre emplacement social, au risque de saper l’autorité de l’Écriture.

  • D’une part, nous ne devrions pas minimiser la « pré-compréhension » que nous apportons au texte. Nous avons besoin d’entendre des voix différentes pour nous aider à affiner nos interprétations.
  • D’autre part, nous ne devrions pas exagérer l’influence de nos emplacements sociaux et culturels. Nous pouvons nous réjouir parce que, quand ils se soumettent à l’autorité des Écritures, lorsqu’ils travaillent ensemble sur l’exégèse, les chrétiens sont généralement d’accord.

Notre but n’est pas d’adhérer à une théorie du point de vue quasi-postmoderne visant à relativiser toute interprétation ou à déstabiliser le texte. Notre but n’est pas non plus de revenir à un réalisme du bon sens qui minimise le besoin de nous confronter à des interprètes venus de différentes cultures et différents arrière-plans.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’une humilité épistémique. Nous voulons devenir d’humbles interprètes de la Parole immuable de Dieu. Nous pouvons définir ce qu’est l’humilité à la manière de Gavin Ortlund, comme une vertu théologique :

« L’humilité… n’implique pas une faible opinion de soi-même ou de sa propre théologie, mais plutôt, par tous les moyens dont Dieu nous a équipés, une posture de recherche avide de la vérité et une volonté d’être prêt à admettre ce que nous ne connaissons pas encore dans ce processus de recherche. »

Dans ce dernier article, je vous propose quelques suggestions afin nous empêcher de tomber dans l’erreur du modernisme ou du postmodernisme.

 

1. En tant que lecteur de la Bible, reconnaissez vos limites afin de les analyser.

Nous sommes limités. En tant que lecteurs de la Bible, nous ne pouvons pas totalement échapper à nos limites. Mais nous pouvons être conscients de certaines de ces limites. Nous pouvons prendre conscience de la manière dont notre emplacement culturel et social influence notre lecture de la Bible.

Il est préférable d’être conscient des forces culturelles qui peuvent modeler votre lecture de la Bible (à la fois d’une bonne et d’une mauvaise façon) que de supposer que ces forces sont inexistantes, voire de les ignorer. Dès lors que vous comprenez comment votre culture et votre expérience influencent votre interprétation, il est possible que vous commenciez à « percevoir » l’objectif au travers duquel vous regardez. Et lorsque vous étudiez les Écritures, cela vous aide à les aborder selon une perspective nouvelle.

Voici un exemple : beaucoup d’Américains, façonnés par des intuitions individualistes, pensent que les commandements du Nouveau Testament sont principalement adressés individuellement aux chrétiens. Cependant, selon la langue originale, ainsi que le contexte original des auditeurs (dans les églises), il faudrait que nous comprenions le vous au pluriel et que nous repérions les conjugaisons au pluriel des verbes. Cette orientation communautaire peut facilement passer inaperçue auprès des lecteurs anglophones d’aujourd’hui. Ces commandements sont adressés à des individus, en effet, mais l’accent est mis principalement sur l’obéissance de l’Église en tant que corps. Donald Arthur Carson souligne :

« Les croyants d’Afrique sauraient plus rapidement déceler les métaphores pauliniennes concernant les caractéristiques collectives de l’Église, tandis que beaucoup en Occident, auront plus de mal à les percevoir en raison de leur héritage individualiste. Les chrétiens ont besoin les uns des autres ; c’est aussi vrai dans le domaine de l’herméneutique que dans les autres. »

Dans ce cas, alors, reconnaître que votre lecture est modelée par des présupposés individualistes, vous aide à percevoir vos limites afin que vous puissiez devenir un meilleur lecteur de la Bible. Cela nous amène au point suivant.

2. Appuyez-vous sur la sagesse d’autres personnes qui se soumettent à la Parole de Dieu.

Richard Lints met en lumière la richesse dont nous bénéficions lorsque les différentes parties du corps du Christ tirent profit les unes des autres :

« La variété des dons est accordée pour le bien-être de l’Église, tout comme sa bonne santé dépend de sa compréhension de l’Évangile en ChristEn ce qui concerne le travail d’interprétation biblique, les différentes parties du corps doivent se comprendre suffisamment bien, pour tirer profit les unes des autres. Cela exige de nous, que nous nous efforcions laborieusement de nous écouter malgré les clivages, dans le but de rendre possible une compréhension, et aussi d’affirmer que la compréhension est possible malgré les clivages. »

Ce qui importe le plus, c’est un engagement profond et constant envers l’autorité et la suffisance de la Parole de Dieu. Dire simplement : « nous avons besoin les uns des autres » ne suffit pas. Certains se sont servis de cette vérité, comme un outil afin de promouvoir des modes passagères, des arrière-pensées aberrantes, ou des philosophies postmodernes qui nous positionneraient au-dessus des Écritures dans une attitude de jugement. Alors que nous devons nous agenouiller en signe de soumission, sous l’autorité de la Parole de Dieu. Donald Arthur Carson a raison de souligner le caractère indispensable de l’Esprit Saint dans ce processus :

« Selon le point de vue de la Bible sur la relation entre Dieu et son peuple, nous avons besoin de l’aide de l’Esprit Saint de Dieu pour comprendre la vérité, autant que nous avons besoin de son aide pour accomplir la vérité. Toutefois, cette aide peut nous être obtenue par médiation. Après tout, le but des chrétiens réfléchis n’est pas tant de devenir des maîtres de l’Écriture, que d’être maîtrisés par elle, à la fois pour la gloire de Dieu et pour le bien de son peuple. »

Notre besoin de l’Esprit nous humilie, et il nous rappelle qu’il est important de prier Dieu d’éclairer le sens de sa Paroleet de nous aider à l’interpréter. Nous abordons ce travail avec humilité, dans la prière. La condition préalable à une bonne interprétation de la Bible est un esprit doxologique, et le but final d’une bonne interprétation de la Bible, c’est d’adorer l’auteur ultime, dans la crainte et l’émerveillement devant sa révélation. Le culte et l’exégèse doivent aller de pair.

3. Souvenez-vous que toutes les lectures ne sont pas égales.

Que faire lorsque des croyants issus de différentes cultures, mais qui partagent le même attachement à l’autorité scripturaire, se trouvent en désaccord dans la façon dont ils comprennent le texte ? La tentation dans notre époque postmoderne est de dire : « Je suppose que nous ne pouvons pas vraiment savoir ce que la Bible veut nous dire, puisque nous sommes simplement tous captifs de nos propres lectures culturelles. »  Au lieu de penser cela, nous devrions garder en mémoire que toutes les lectures ne sont pas égales.

Carson reconnaît qu’il y aura des divergences de points de vue :

« C’est à la fois un acte de réalisme et d’humilité de reconnaître qu’aucun individu, ni une seule communauté, ne détient toute la vérité sur quelque passage ou thème biblique précis quel qu’il soit. Il est certain que nous écouter les uns les autres, produira des interprétations plus riches que s’il en était autrement, et parfois, cela permet une rectificationdirecte. »

Personne ne détient toute la vérité, mais nous disposons toujours de la véritéLe fait que les chrétiens à travers le monde et à travers les âges soient généralement d’accord, est un témoignage d’une foi commune. Dans son ouvrage intitulé « Grassroots Asian Theology »[1], Simon Chan souligne ce point :

« Les cultures locales modèlent la manière dont la foi est reçue et exprimée, mais pour qu’une théologie locale chrétienne soit authentique, elle doit présenter une solide continuité avec la plus vaste tradition chrétienne. »

Carson dit aussi ceci :

« On ne peut s’empêcher de rappeler les nombreux avertissements de la Bible concernant la fausse doctrine, les faux Christs, les faux évangiles. Toutes les interprétations que l’on formule ne sont pas égales ; et juste parce qu’une interprétation ou une autre est adoptée et protégée par une communauté particulière, il n’en découle pas qu’elle soit fidèle à l’Écriture. En conséquence, nous recommençons à écouter attentivement les autres, et à relire de la Bible, désireux d’être corrigés si cela implique une plus grande fidélité, et désireux aussi, non pas de nous placer au-dessus des Écritures comme si nous étions les juges ultimes, alors qu’en réalité l’Écriture doit se placer au-dessus de nous et être notre juge. »

4. Attendez-vous à ce que la Parole de Dieu défie toutes les cultures.

C’est manquer de perspicacité que de penser que c’est seulement lorsque nous nous confrontons à des chrétiens issus d’autres cultures que nos interprétations deviennent meilleures. La vérité est que toutes les cultures sont corrompues d’une manière ou d’une autre. En effet, nous pouvons nous attendre à ce que les lectures d’autres chrétiens révèlent quelques-unes de nos idolâtries culturelles, mais les chrétiens issus d’autres régions du monde devraient aussi s’attendre à ce que nos interprétations remettent en cause à leur tour, les idoles répandues chez eux.

C’est l’un des principaux problèmes lorsque l’on considère « l’expérience vécue » comme une norme selon laquelle toutes les autres interprétations doivent être jugées. Nos expériences peuvent obscurcir, mais pas vraiment éclairer. David Clark nous met en garde contre des principes philosophiques puissants qui prendraient le contrôle de notre lecture de la Bible. Il cite en exemple la « théologie de la libération » :

« Une théologie qui a pour point de départ un engagement non négociable en vue de la libération des pauvres, exerce un contrôle théologique préjudiciable à la théologie, à partir du moment où cet engagement est articulé selon les modes de pensée d’une perspective non biblique. Cette procédure peut saper l’autorité biblique. Je ne dis pas que la libération des pauvres discrédite l’Écriture. Je dis que les modes de pensée des perspectives non bibliques le font. »

C’est comme cela que Clark incarne le leadership multidirectionnel. Comme nous l’avons vu dans les articles précédents, nous devrions repérer la menace à la fois dans la théorie postmoderne et dans les interprétations naïves et individualistes.

« La théologie évangélique traditionnelle néglige parfois ses présupposés culturels. Mais ce n’est pas une solution que de simplement remplacer la naïveté d’une culture concernant l’interprétation biblique, par l’expérience, comme si l’expérience était neutre, puisque l’expérience intègre toujours des engagements théoriques. »

C’est aussi sur ce point que des érudits comme Esther Acolatse ont du succès. Dans son travail sur les puissances et les principautés, elle ne se contente pas de corriger une interprétation culturelle par une autre :      elle reconnaît que ces deux interprétations doivent revenir encore et encore aux Écritures, dans le dialogue avec d’autres croyants, afin que le défi scripturaire puisse être entendu et pris en compte quel que soit l’emplacement culturel.

5. Ne présumez pas que l’origine ethnique ou culturelle soit théologiquement représentative.

Simon Chan exprime son inquiétude quant à certains chrétiens qui présument qu’une théologie asiatique reflète vraisemblablement les expériences et les doctrines des fidèles asiatiques. Ce n’est pas le cas, dit-il. Certains théologiens asiatiques ont simplement adhéré au « programme libéral », un programme « d’adaptation à la culture qui recommande le christianisme à ses détracteurs cultivés. Quand la culture ordonne les priorités des théologiens, de là à ce que la culture ordonne aussi les normes de la théologie, il n’y a qu’un petit pas. » Il écrit aussi :

« Cette compréhension hautement sélective de la manière dont est constituée la théologie asiatique doit être remise en cause, non seulement parce qu’elle assimile de façon inconditionnelle l’épistémologie des Lumières et le manque de discernement théologique qui en résulte, mais aussi parce qu’elle ignore totalement de vastes pans des mouvements chrétiens en Asie : les mouvements évangéliques et pentecôtistes dans une grande partie de l’Asie, et plus spécifiquement les mouvements chrétiens indigènes en Inde, au Japon et en Chine… Cela n’est pas surprenant qu’en ignorant les théologies vécues et nées sur le terrain, les soi-disant théologiens œcuméniques asiatiques ne proposent que des vieilles idées réchauffées. »

Le même phénomène est aussi observable, dit Chan, en Afrique et en Amérique latine :

« Les théologiens peuvent éventuellement faire de la théologie quant à la pauvreté et l’oppression, mais une telle théologie n’est pas susceptible de trouver beaucoup d’écho parmi les pauvres eux-mêmes. L’échec de théologies comme celles-ci est bien résumé par un théologien d’Amérique du Sud qui relève : “la théologie de la libération a opté pour les pauvres et les pauvres ont choisi le Pentecôtisme“ ».

De la même manière, ce n’est pas parce qu’une théologie est étiquetée « noire » qu’elle est représentative de la grande majorité des disciples chrétiens issues de la tradition noire. Ne présumez pas qu’une théologie ou qu’un théologien à qui l’on applique une étiquette ethnique ou culturelle est véritablement représentatif des chrétiens pratiquants qui restent attachés à l’autorité et à la suffisance de la Parole de Dieu.

Conclusion

Pour mettre un terme à cette série, je ne peux pas faire mieux que citer  David Clark, une nouvelle fois. Il expose quelques principes utiles pour nous guider dans une lecture humble de la Bible :

« Nous qui sommes évangéliques devrions faire plusieurs choses :

(1) Nous devrions reconnaître la réalité de l’influence culturelle sur toute interprétation théologique.

(2) Nous devons délibérément adopter une posture d’autocritique à l’égard de chaque culture, quelle qu’elle soit.

(3) Pourtant, nous devrions affirmer qu’il est nécessaire que la théologie finisse par être culturellement pertinente.

(4) Ce faisant, nous devons nous incliner en donnant la priorité à l’Écriture sur tous les présupposés culturels.

Il conclut ainsi :

« Deux erreurs sont possibles. La première est de prétendre que la pré-compréhension culturelle ou philosophique n’existe pas, voire qu’elle est relativement sans importance. C’est sur ce point que trop de théologies ont échoué dans le passé. L’autre est de tellement se complaire dans les hypothèses culturelles et philosophiques qu’elles gravent dans le marbre l’ordre des priorités de la théologie. C’est à cause de cela que les méthodes libérales de contextualisation, ou celles qui sont les plus répandues, ne cessent de trébucher. En effet, capituler au profit des priorités contemporaines peut conduire à une foi qu’il devient impossible de distinguer de la culture environnante. Et si la foi est indistincte de la culture, elle perd sa vitalité. »

Ayons pour objectif l’humilité épistémique, une manière de lire l’Écriture qui nous aide à éviter de tomber dans les pièges du modernisme mais aussi du postmodernisme. Dans le contexte de la communauté bien-aimée, pour le bénéfice de toutes les cultures, puissions-nous fléchir le genou encore et encore devant Jésus, le roi dont l’autorité est exercée au travers de sa Parole.

[1] Titre que l’on pourrait éventuellement traduire par « Théologie asiatique des gens qui sont sur le terrain ».

 

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