Dans son ouvrage publié en 2005 : The Singularity Is Near [La singularité n’est pas loin], Ray Kurzweil prédisait que, dans un siècle, nous aurions réalisé ce qu’il appelait la « résurrection » non au moyen du salut divin mais grâce aux progrès technologiques. Voici sa prédiction : la singularité-ce moment où l’intelligence artificielle arrivera au niveau de l’intelligence humaine- offrira à l’esprit humain la capacité de vivre au sein d’un substrat numérique.
Une fois que cela sera possible, des cerveaux conservés numériquement attendront simplement une incarnation dans des contenants physiques supérieurs conçus pour surpasser les limites de notre chair corruptible. Dans cette perspective, la mort, n’est pas une fin mais un simple problème technique que l’on pourra résoudre par un transfert de la conscience et une mise à jour du corps.
Ce que je décris n’est pas simplement de la science-fiction, mais l’espoir sincère d’un mouvement en pleine expansion :le transhumanisme. Des transhumanistes, de la Silicon Valley aux départements de philosophie des grandes universités, s’attachent sérieusement à la victoire technologique sur la mort.
Pourtant, cette vision n’a rien de nouveau. Si l’on fait abstraction du vocabulaire numérique du transhumanisme, on découvre un récit familier à tout étudiant en eschatologie chrétienne : le départ de l’âme d’un corps défaillant, un état intermédiaire désincarné, et enfin la résurrection sous une forme glorifiée conçue pour la vie éternelle.
Ce qui anime le transhumanisme
Ce qui anime le transhumanisme est ce qui anime presque toutes les philosophies de l’existence. Nous sommes tous conscients de notre finitude ; ce n’est pas sans appréhension que nous savons que notre corps vieillit, qu’il deviendra malade et finira par mourir. Nous faisons aussi l’expérience de ce que C. S. Lewis décrit comme une aspiration à un « autre monde ». Nous avons le sentiment que la vie est plus qu’une simple existence physique, plus que la somme de nos processus biochimiques.
Nous vivons dans une tension : nous sommes des êtres matériels, mais nous nous percevons également comme ayant une existence immatérielle. Nous reconnaissons que l’être humain est plus que son propre corps.
Nous vivons dans une tension : nous sommes des êtres matériels, mais nous nous percevons également comme ayant une existence immatérielle. Nous reconnaissons que l’être humain est plus que son propre corps.
Le matérialisme traditionnel résolvait cette tension en minimisant l’importance ontologique de l’humanité. Pour le naturaliste, notre sentiment d’être plus que de la matière n’est en fin de compte qu’un mécanisme de survie que l’évolution nous a conféré. Nous ne sommes pas des « créatures humaines rayonnantes » faites à l’image de Dieu, mais des ordinateurs de chair, ou, comme l’a dit Daniel Dennett, des « robots humides ».
Le transhumanisme contemporain s’inscrit dans cette tendance matérialiste, non pas en rejetant l’ontologie, mais en cherchant à répondre à notre aspiration à plus. Si nous, simples ordinateurs de chair, aspirons à transcender nos corps matériels, la technologie numérique pourra peut-être nous aider à satisfaire ce désir.
La résurrection transhumaniste
La théorie transhumaniste dominante de l’identité personnelle soutient que l’esprit de chaque personne est constitué de schémas (pensées, croyances, désirs, habitudes et souvenirs) qui sont propres à cet individu-même. La plupart des transhumanistes, voire tous, suggèrent que ces schémas peuvent être attribués à l’électrochimie du cerveau, mais beaucoup admettent qu’ils ne se limitent pas à cela.
Quelle que soit la manière dont on appréhende ces différents schémas, la vérité fondamentale de la doctrine transhumaniste est qu’ils peuvent être préservés au-delà de la mort. Où que ces schémas aillent- que le support numérique soit un serveur, un disque dur ou un nouveau corps robotique- c’est là que se trouve la personne.
La vision transhumaniste implique donc qu’avant notre mort, il faut que nos schémas soient téléchargés sur un ordinateur. Ils vont exister sous la forme de codes numériques pendant quelques temps, avant d’être transférés dans un nouveau corps amélioré.
Les parallèles avec l’eschatologie chrétienne sont frappants. Ces deux cadres conceptuels reconnaissent que la vie humaine telle qu’elle se présente actuellement est insatisfaisante, car elle est marquée par la souffrance, les limitations et la mort. Tous deux refusent également de considérer la mort comme définitive, envisagent la préservation de l’identité personnelle au-delà de la mort physique. Ils prévoient une période d’attente entre la mort et la réincarnation finale et anticipent une forme supérieure d’existence corporelle.
Une métaphysique meilleure
Les transhumanistes pensent que la technologie peut aider les esprits humains à transcender leur corps et, quand ils parlent de cet objectif, ils mélangent un vocabulaire métaphysique non-matérialiste à leur matérialisme. Des penseurs transhumanistes éminents comme Kurzweil et Max More admettent que leurs discussions sur le téléchargement de l’esprit, l’existence numérique désincarnée et le transfert de la conscience dans de nouveaux corps s’apparentent à l’enseignement chrétien sur le corps et l’âme.
Mais la différence entre la « grammaire de la rédemption » transhumaniste et la vision chrétienne, c’est Dieu. Dans ses Confessions, Saint-Augustin dépeint le cœur humain comme « sans repos jusqu’à ce qu’il se repose en [Dieu] ». Par ces mots, il reconnaît que notre existence actuelle dépasse sa propre limite pour tendre vers un épanouissement plus grand en Christ. Mais ses paroles indiquent un chemin de salut qui diffère également de ce qu’envisagent les transhumanistes. Saint-Augustin voit dans l’agitation humaine la preuve que nous sommes faits pour vivre une relation avec le Seigneur ; le transhumaniste y voit une raison de nous recréer par la technologie, une raison de jouer à Dieu.
L’erreur des transhumanistes ne réside pas dans leur aspiration à la transcendance, mais dans les moyens qu’ils proposent. Ils perçoivent à juste titre notre besoin de rédemption, mais ils veulent y parvenir par des moyens tout à fait inadéquats ; ils ont placé le salut dans l’accomplissement humain plutôt que dans le don divin.
Une meilleure espérance
Avant de nous féliciter nous-mêmes de ne pas être des transhumanistes, nous devrions réaliser que cette même envie de remplacer Dieu par la réussite se cache aussi au fond de nos cœurs. Il est bien trop facile de croire qu’une promotion, une réussite ou le passage à une nouvelle étape de la vie, comme peut-être trouver un conjoint ou avoir un enfant, nous comblera comme par magie. Notre monde regorge d’histoires de rédemption factices, et nos cœurs pécheurs nous détournent sans cesse de Christ pour nous diriger vers ces substituts artificiels.
Le « cœur sans repos » de Saint-Augustin est un diagnostic qui s’applique à chacun d’entre nous, pas seulement aux matérialistes et aux transhumanistes. Que nous le reconnaissions ou non, nous avons l’habitude de créer des nouvelles « grammaires de la rédemption » pour nos idoles. Nous cherchons tous des chemins vers la transcendance. La question est de savoir si nous allons être assez honnêtes pour admettre que ces chemins ne sauvent pas, que nous ne pouvons fabriquer le salut par nous-mêmes.
L’histoire nous donne peu de raisons d’avoir confiance dans le fait que les réalisations humaines peuvent être le fondement de notre espérance. Les bâtisseurs de Babel cherchaient à atteindre les cieux mais ils ont été dispersés sur la terre (Gn. 11:1-9). Ésaïe a vu Juda faire la cour aux armées égyptiennes, préférant les chars à l’alliance de Dieu, et il les a clairement avertis que l’aide humaine, fondée uniquement sur la force physique, ne tient jamais (Es 31:1-3). Le schéma est toujours le même : plus la tour que nous construisons pour dépasser nos limites est haute, plus l’effondrement est spectaculaire. Le transhumanisme n’en est qu’un exemple parmi d’autres.
Que nous le reconnaissions ou non, nous avons l’habitude de créer des nouvelles « grammaires de la rédemption » pour nos idoles
Dieu merci, l’eschatologie chrétienne nous offre ce que sa contrefaçon ne peut faire : une résurrection qui repose sur l’œuvre achevée de Christ. Nous sommes dans l’incapacité de réaliser la rédemption pour nous-mêmes, mais nous pouvons être sûrs que notre rédemption a bel et bien été accomplie.
Cela ne signifie pas pour autant que nous devions cesser de nous battre pour atteindre nos objectifs. Une promotion, la réalisation d’un projet, se marier et avoir des enfants, ou même faire progresser la technologie, tout cela peut être positif. Mais l’espérance en Christ nous aide à réorienter ces objectifs, non plus vers notre propre salut, mais vers le royaume et la gloire de Dieu.
